GÉRONIMO A MAL AU DOS de Guy Goffette


 IMG_1412Guy Goffette est dans mon Panthéon d’auteurs incontournables. Après mon coup de coeur pour son livre sensible et lumineux, « Elle par bonheur et toujours nue« , j’ai lu sa poésie (un tout petit peu) avec « L’adieu aux lisières« . J’avais repéré et noté ce titre chez  Anne (Des mots et des notes), aussi quand Somaja me l’a offert cet été, je n’ai pas attendu longtemps pour me jeter dessus et bien m’en a pris… (Merci Somaja de tomber toujours aussi juste dans tes choix !) Ce livre est la suite de « Un été autour du cou » qui met en scène Simon Sylvestre plus tôt dans sa vie, que je vais m’empresser de lire dès que je l’aurais trouvé… Mais je me demande, pour une fois, s’il n’est pas mieux finalement d’avoir lu celui-ci avant car il va éclairer le précédent d’une lumière nouvelle, en y apportant les clés manquantes… Ne nous leurrons pas, Simon est une fiction mais Guy Goffette a mis beaucoup beaucoup de lui dans ce dernier, il dit même dans une interview que l’écriture en a été parfois douloureuse… Comme on le comprend !

L’HISTOIRE :

Simon retourne au pays de son enfance, sur les bords de Meuse, au bord de la Semois sinueuse et calme, quelque part en Lorraine,  dans le Nord-Est puisque Saint-Nicolas est jour de fête. Son père vient de mourir. La veillée mortuaire va durer trois jours dans ce salon ciré, chargé de breloques et de souvenirs, le salon comme la vitrine exhibée d’un monde où l’on a accédé en trimant, un monde où l’on n’est jamais vraiment entré. Le salon ouvert aux grandes occasions. Le salon où le père repose, enfin.

Un deuil qui devrait l’apaiser. C’est une traversée des souvenirs les plus lointains qui s’opère, les pourquoi qui ont déclenché cette incommunicabilité, cette incompréhension irrémédiables entre le père et le fils. Certes, il a été élevé à la dure Simon, les râclées, souvent imméritées pleuvaient comme autant d’injustices qui feront de lui un homme aux antipodes de ce que voulait son père et cela même s’il voulait le meilleur pour ses enfants, cet homme qui a travaillé dur, de ses mains, sur des chantiers, hiver comme été sans jamais se plaindre, en inculquant (à la schlague) l’obligation du travail bien fait avant toute chose ne tolérant aucune discussion, aucune déobéissance et aucune lecture. Et surtout avant l’amour, la tendresse que Simon s’empressera, dès qu’il sera en âge de le faire, d’aller chercher ailleurs, le plus souvent en virevoltant dans les bras multiples des femmes aux bras accueillants, aux mains douces qui se posent sur son front tourmenté d’enfant mal-aimé :  » (…) Cet amour et cette assurance d’être aimé pour ce que j’étais, d’être quelqu’un d’abord à qui l’on fait confiance, autre chose qu’un incapable, un vaurien, toujours suspect, toujours coupable (…).
est-ce

qu’on grandit
jamais ?  » (p.127).

Paradoxalement, dans cette fratrie , il est à la fois la brebis galeuse et l’enfant prodigue, le héros dont la mère brandit et affiche sur le buffet, comme des trophées, les cartes postales qu’il envoie, culpabilisant les frère et  soeur restés au pays, présents eux dans le quotidien des parents vieillissants. Les liens du sang paraissent encore la seule chose qui relie Simon à cette famille. La mère, dont il découvre des facettes qu’il ne connaissait pas était soumise au père, aliénée aux travaux ménagers qui l’accablaient du matin au soir. L’amour pour ses enfant allait de soi, qu’était-il besoin de le clamer comme Simon l’aurait souhaité plus tôt, bien plus tôt ? Au lieu de cela il n’a entendu que « On n’est pas sur terre pour s’amuser » dans la bouche du père. Alors il a pris l’exact contrepied pour respirer, briser les chaînes de cette éducation étouffante, en a-t-il été heureux ? Un jour, par hasard, Simon va découvrir au détour d’une photo, une face plus claire de son père qui n’en expliquera pas pour autant le côté obscur qui l’a tant fait souffrir. Alors il y a la période avant « Géronimo a mal au dos » et après. Mais je ne vous en dirais pas plus, il faut lire ce livre merveilleux de sensibilité, de poésie et de lumière malgré les ombres… Ce titre est en quelque sorte le pivot central du livre, le noyau douloureux de l’auteur qui est, en grande partie ce Simon là. Qui a dû prendre ses distances et de la distance pour tenter d’extirper cette écharde monumentale qu’il avait dans le pied et lui écorchait jusqu’à l’âme.

CE QUE J’EN AI PENSÉ  :

Cette enfance omniprésente dans l’adulte qu’elle a déterminé donne à ce livre une part de joie inespérée malgré la souffrance du manque d’amour . Les chapitres se terminent par des vers (voir plus haut) et ce procédé confère une poésie et une force supplémentaires à ce qui vient d’être dit. Ce livre m’a emportée sur les chemins douloureux et joyeux de la vie de Simon-Guy, la beauté du texte, la recherche du pardon, de la résilience sont autant d’exutoires qui nous pincent le coeur en nous donnant leçon de vivre, vivre par-dessus tout avec le meilleur de ce qui nous a été donné…malgré tout puisque ce livre est ainsi dédié  :  » À l’homme de ma vie,
Géronimo,
mon père« 

Alors pour vous encourager, je vous cite un des plus beaux passages du livre, repris en quatrième de couverture, qui, pour une fois ne démérite pas :

 » Mais regardant cet homme au milieu des rires et des chansons, comme un chêne dans son feuillage ; ce danseur crucifié à côté de la piste, ce père que j’ai craint comme l’orage et que j’ai fui pour ne pas avoir à le détester, je me dis qu’il y a pire douleur que tous les arbres de la forêt abattus, tous les massacres en images, c’est de voir un homme en silence, qui pleure. » (p.171).

Géronimo a mal au dos de Guy Goffette, 181 pages, Folio Gallimard , © Éditions Gallimard 2013.

Guy GoffetteSUR L’AUTEUR : J’ai repris, en partie, celle écrite en prologue dans l’exemplaire Folio que j’ai lu et me semble bien correspondre au personnage…

Guy Goffette est né en 1947 à Jamoigne en Lorraine belge. Enfance buissonnière suivie de longues années d’internat dans des institutions religieuses qui avivent son goût de la liberté. En 1969, il se marie, fonde une famille, bâtit sa maison et entre dans l’enseignement qui le retiendra longtemps (…) avec quelques amis, comme lui brasseurs de nuages, il crée en 1980 une revue de poésie, Triangle, (…) et 12 ans plus tard , les cahiers de L’Apprentypographe qu’il compose et imprime à la main. En 1987, il arrête tout et commence à voyager – Yougoslavie, Roumanie, Québec, entres autres – avant de quitter sa vie familiale qui se délite.

Il a publié une vingtaine de recueils de poèmes, notamment Partance et autres lieux suivis de Nema problema (2000) pour lequel il a obtenu le Prix Valéry Larbaud, Un manteau de fortune (2001) et l’Adieu aux lisières (2007), ainsi que deux biographies poétiques : Verlaine d’ardoise et de pluie (1996) et Elle, par bonheur et toujours nue sur le peintre Bonnard. Il a aussi publié des romans, comme Un été autour du cou, sur l’initiation sexuelle d’un jeune homme de la campagne qui n’est pas sans rappeler l’auteur. Amoureux des femmes, il n’a pas son pareil pour évoquer leur beauté et leur sensualité (Presqu’elles, collection « Blanche » 2009.

En 2001, Guy Goffette reçoit le Grand Prix de poésie de l’Académie française pour l’ensemble de son oeuvre ; en 2010, le Prix Goncourt de la Poésie. Et comme ces prix sont ultérieurs à ce que j’ai lu de lui, je ne peux même pas l’inscrire à mon challenge « A Tous prix », quelle injustice !

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35 réflexions au sujet de « GÉRONIMO A MAL AU DOS de Guy Goffette »

  1. Quand je pense que j’ai abandonné « Elle par bonheur et toujours nue », je m’ennuyais. Je vais le reprendre un de ces jours ou en essayer un autre, c’est un auteur que je me désole de ne pas avoir apprécié. Ce n’était peut-être pas le bon moment.

    • Rhooo Aifelle, alors là il y a un souci !!!! Oui, reprends le, il est de toute beauté ! Ou alors ce n’était pas le moment mais Goffette est « a priori » un auteur qui devrait te toucher ! 😉

    • Sharon, la langue est très poétique, il faut aimer mais il est très accessible, je te le recommande chaudement même si le sujet pourrait être douloureux pour certains ! 😉

  2. Il faut que je l’essaie de Coffette, surtout avec Géronimo, parce que vois-tu je suis en plein dans les rapports père-fils en ce moment, et ça me ferait un bien fou d’y plonger avec le filtre de la littérature. Ca rendrait tout cela plus beau je pense. L’extrait que tu mets est très prometteur, j’espère accrocher à Goffette, car plusieurs amies ont abandonné et s’y sont ennuyées. Mais je pars positive. Je te tiens au courant

    • Galéa, comme souvent, il faut essayer pour savoir… ici le rapport père-fils est loin d’être simple mais Guy Goffette a fait de ses douleurs d’enfant un livre lumineux malgré tout et sans rien occulter ! Je ne me suis encore jamais ennuyée avec lui mais…voilà ! 😉

    • Lili, à qui le dis-tu ! Moi aussi je m’épate et j’y re-trouve un plaisir boulimique !!! 😉 Note bien que j’y vais avec des auteurs que j’aime déjà…mais c’est bien, ça revient ! 🙂

  3. Hello Aspho. Je ne l’ai jamais lu mais tu le défends très bien. Comme en vieillissant j’ai l’impression qu’on recherche davantage encore son père j’ai très envie de le lire. Je t’embrasse et à ttds.

    • Claude, je pense que Guy Goffette a attendu la maturité pour écrire ce livre (la grande maturité même). Il faut quand même avoir digéré beaucoup de choses (ou que le parent soit mort) pour écrire certaines confidences. C’est un très beau livre, sensible et juste, sincère surtout ! Bises et à ttds♥

  4. Malgré les commentaires que je lis sur l’auteur, peu engageant parfois je me retrouve un peu dans le personnage de Simon et je regretterai toujours de n’avoir jamais osé franchir le pas de partir très loin. Peut-être aussi le fait de reconnaître les lieux où a vécu l’auteur me rapproche de lui. Tu m’as donné envie de me procurer le livre.
    Bisous Aspho et belle journée.
    Dômi.

    • Domi, moi je ne connais pas du tout ce coin de France (ou de Belgique) mais la mentalité de la campagne est la même à l’est comme à l’ouest, à peu de différences près… Il faut savoir fuir des parents toxiques quand c’est le cas mais rien n’est facile ! 😉 Et si je t’ai donné envie de le lire alors tant mieux ! Belle journée à toi aussi ! 😉

  5. Que c’est beau ! J’aime ta déco.
    J’ai lu ton billet 2 fois. Pas pour le comprendre, mais pour sa poésie. J’aime cette histoire et je note le livre. J’aimerais le lire cet hiver, près de la cheminée.

  6. J’aime bien quand un auteur est le chouchou d’une blogueuse, on a des découvertes à faire! Je connais de nom, le cataloguait poète (il l’est) mais s’il écrit aussi romans ou récits, je peux tenter… Charles Juliet a réussi à me faire lire les poèmes insérés dans ses Journaux, tout est donc possible!

    • Keisha, je sais que tu n’aimes pas vraiment une certaine poésie mais cette dernière a bien évolué ces dernières années, elle n’est plus absconse comme à une certaine époque et la preuve en est que l’on peut en saupoudrer les récits et autres romans sans risque d’intoxication ! Juliet me tente aussi, il est SUR-noté !!! 😉 Commence par les romans de Goffette, tu seras surprise ! 🙂

  7. Un beau billet sur cet auteur de grand talent. J’ai beaucoup aimé « Elle par bonheur et toujours nue » lu sur tes conseils avisés ! je note celui-ci aussi 🙂

  8. Alors là Aspho mais OMG que t’arrive t-il ??? J’adoooore ton papier peint qui pour une fois n’a pas l’air sorti d’un musée !! Ils sont magiques ces arbres et vont très bien avec ta banière !
    Je ne savais pas qu’il existait une lorraine- belge et je n’ai jamais entendu parler de cet auteur. Visiblement ce livre t’a touchée et tu le fais partager dans tes mots. Toutefois, je n’ai pas envie de le lire. Au début de ta chronique, j’avais l’impression que tu parlais d’un livre de Claudel…peut être ceci explique cela ou pas…
    Le titre du livre interpelle…
    Bises à toi, grande prêtresse de la blogosphère littéraire !

    • Mais Mindounet, je n’ai pas que des goûts de musée !!! Surtout en cette saison qui offre de si jolis contrastes ! Merci de l’avoir remarqué ! 😉 Je t’avouerais que moi aussi je ne savais pas pour la Lorraine belge, je pensais qu’il était ardennais (par là, dans l’est^^)… Je m’aperçois que je commence à avoir une galerie d’auteurs-chouchous, dont Claudel, on va dire 5, ce n’est pas énorme mais ça me permet de varier les plaisirs et quand j’ouvre un livre de ces cinq là, je sais que je vais m’y retrouver ! Et passer un très beau moment, c’est tout ce que je demande à la lecture…
      Mind, la grande prêtresse a deux dents en moins là tout de suite et se sent presque humiliée de cet état de fait ! Warf ! Gros bisous à toi ! 😀

  9. Moi aussi je vais seulement lire Un été autour du cou (et il y a aussi Une enfance lingère, je ne me souviens pas de l’ordre). L’auteur lui-même dit que ce n’est pas grave… Contente que cela t’ait plu !

    • Ha merci pour ma nouvelle déco !!!
      Guy Goffette, c’est un style très poétique, sensible aussi qui dit des choses justes, une belle réflexion, tout pour plaire mais, je te laisse juge ! 😀

    • Alex, je l’aurais lu sans ça mais c’est curieux car c’est le passage qui m’a le plus plu et c’est après que j’ai vu qu’il était en 4ème… Je lis rarement les 4èmes quand je connais l’auteur…

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