Un été à quatre mains de Gaëlle Josse

Montage personnel.

Recevoir un nouveau livre de Gaëlle Josse est une joie intime qui m’assure un moment de lecture privilégié, entre art(s) musicaux, peinture, ses domaines de prédilection, style poétique mais aussi envolée de l’imaginaire à partir de recherches et de déductions absolument crédibles et infiniment possibles… Comme elle le dit dans son avant-lire : « Chaque histoire de vie, chaque destin possède ses trous noirs, ses terres d’obscurité et de silence, ses creux et ses replis. On devine parfois qu’ils « bourdonnent d’essentiel » comme l’écrivait René Char. On devine qu’en leur secret, derrière le rideau, se sont joués des moments décisifs, dont les harmoniques continuent à irradier la vie, longtemps après. » (page10).

Je connaissais Schubert, sa célèbre « Truite », « Rosamonde » car mon père nous berçait de classique mais de Franz je ne connaissais rien et ce fut une découverte surprenante.

Une toute petite partie des classiques qui ont bercé mon enfance (un peu moins mon adolescence rock & roll) !

Ce sont quelques mois de la vie de Schubert, entre la fin du printemps jusqu’à l’automne 1824 que nous conte Gaëlle Josse. La possibilité d’un amour à portée de main, de coeur et d’âme et son impossibilité à se réaliser.

En 1824, Franz Schubert a déjà composé ses plus beaux morceaux mais reste un compositeur pauvre qui vit à Vienne avec ses amis une vie de bohème qui lui convient parfaitement, sauf ses échecs auprès de ceux qui font la pluie et le beau temps dans le monde musical. Autrement dit les critiques car ses pairs ont reconnu le génie en lui. Aussi quand il est invité à Zseliz, villégiature prisée de la campagne hongroise, chez la riche et haute aristocrate famille hongroise EsterHazy, comme maître de musique, pour la deuxième fois après 6 ans, les deux jeunes filles dont il a la charge ont bien grandi. L’aînée, Marie, 21 ans est déjà une mondaine comme sa mère sans réel intérêt pour Franz, alors que Caroline, âgée de 19 ans, lui a laissé un souvenir timide, portée par l’amour de la musique, par leur jeu à quatre mains pour lequel il a composé nombre de lieds et autres partitions qui sont passées depuis à la postérité. A l’époque il est hanté par « La belle meunière« .

Il n’a que 27 ans et mourra quatre ans plus tard, malade de la syphilis,  il est déjà empâté, transpirant, court sur pattes mais a une âme et une sensibilité de gentleman. Et surtout, il a besoin d’argent après les « bides » de son année 1823. « Sa musique à lui n’est qu’intériorité, tendresse, joie simple et mélancolie, mais il est difficile de renoncer à ces rêves de gloire qu’il vit les yeux ouverts, dans le secret de ses nuits… » (page 24). Aussi, les mécènes que sont les Esterhazy lui offrant le gîte, le couvert et une belle somme d’argent ne se refusent pas. Mais Franz conscient qu’il en a besoin place sa musique avant les mondanités et leurs hypocrisies. Sa musique seule compte, il est habité par elle, écrit sans cesse sur son papier à musique et trouve en Caroline un écho fait de grâce, de mystère et de talent  qui l’envoûte peu à peu. « Franz ne peut penser à une possible idylle avec elle. Leurs noces demeureront secrètes et spirituelles. La vie doit-elle toujours en aller ainsi ? De douleur en déception ? De tendre songe en cruelle réalité ? » (page 60).

Néanmoins, le coeur déchiré, alors qu’il repartira mi-octobre, heureux aussi de retrouver les joies de la liberté de sa vie viennoise, l’écharde est dans son coeur et ne va cesser de grandir puisqu’il composera ouvertement une oeuvre qui lui sera dédiée ainsi que toutes ses compositions à quatre mains. N’y a-t-il pas eu des signes qui ne trompent pas un coeur amoureux pendant cette parenthèse enchantée à Zseliz ? Des frôlements, une main qui s’attarde sur son poignet…mais aussi le vert, la « mauvaise couleur » à chaque fois qui le conforte dans son désespoir solitaire et son destin contrarié (aujourd’hui on dirait mauvais karma). Ou ne devrait-on pas préciser que le désespoir de se voir refuser ses pièces au profit d’auteurs à la mode  le plonge dans des abîmes de tristesse inconsolable.

En donnant vie à une possible histoire d’amour entre Franz et Caroline dont on ne sut jamais rien de la réciprocité, sauf que Caroline ne se maria que 20 ans plus tard et que son mariage fut déclaré nul à sa mort en 1851 ! N’est-ce pas pas un signe de plus qui a poussé Gaëlle Josse à broder sur cette histoire ? Sa plume est toujours aussi aérienne comme les quatre mains fiévreuses de Franz et Caroline au piano lors de cet été suspendu dans la chaleur estivale de Zseliz.  » À la fin de la leçon, Caroline se lève, remercie pour la leçon, prend congé sans un sourire. Franz croise un regard d’une insondable tristesse.Un appel muet qui lui déchire le coeur. » (page 80).

La dimension musicale, historique, le décor de Vienne côté bohème et de Zseliz qui est une démonstration de profusion des richesses brossent aussi un tableau de l’époque qui s’avère passionnant. Je ne dis pas tout, bien que dans l’avant-lire Gaëlle Josse ne laisse aucune place au « suspense », si c’est ce que vous cherchez, passez votre chemin mais malgré cela, on se prend à espérer, à rêver que…peut-être…au dernier moment Frantz enlèverait la sage Caroline à son milieu luxueux…

J’ai lu tous les livres de Gaëlle Josse et avec celui-ci, j’ai l’impression (qui n’engage que moi) que son oeuvre est comme un puzzle inachevé (et inachevable ?) dont elle reconstitue un morceau à chaque livre en parcourant des chemins à la fois familiers et vierges qu’elle s’évertue à rassembler, recoudre. Mais chaque romancière n’est-elle pas un peu la couturière de son âme ? Et je ne peux qu’espérer que le puzzle est loin d’être achevé et que d’autres broderies aussi fines nous attendent…

Merci à Gaëlle pour cet envoi gracieux et fort apprécié. Une lecture que je vous conseille, si comme moi, vous aimez l’Histoire, la musique mais aussi et surtout la petite histoire qui fait la différence…

« Un été à quatre mains » de Gaëlle Josse aux éditions HD ateliers Henry Dougier, sorti le 23 mars 2017.87 pages (trop vite lues). 8,90€. Un très bel objet-livre, ce qui ne gâche rien !

Et pour finir une « Fantaisie pour piano, à quatre mains » qui a dû résonner au-delà des hautes fenêtres du petit palace qu’était la demeure des Esterhazy, soufflant sur la campagne surchauffée de Zseliz ses notes mélancoliques dont les harmoniques résonnent encore au-delà du temps…

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LE LIVRE DE DINA – Tome 1 : les limons vides » de Herbjørg Wassmo

a-pinces-0-linges-logo1a-dina-les-limons-vides-tome1Un livre dont j’ai eu  envie de vous parler à chaud car il est d’une violence inouïe. Aussi c’est ce brouillon resté en jachère que je vous livre aujourd’hui, presque deux ans après cette lecture marquante. Une plume trempée à la fois dans la glace et le feu.   Le style est somptueux, mais exige une attention soutenue, n’allez pas le lâcher une semaine (vous ne pourriez pas de toutes façons, il vous rappellerait)  et même avec cette attention le procédé narratif, fait de phrases courtes, rapides comme la vie de Dina la météore, vous laissera en chemin si vous ne suivez pas ! Le livre s’ouvre sur une galopade suicidaire, en plein hiver, dans le Nortland norvégien, autant dire presque le cercle polaire et la glace n’est pas destinée à finir au fond des verres de vin qu’écluse Dina, elle sublime les paysages et cette étrange enfant qu’est Dina, sauvage, presque autiste parfois bien qu’elle ait bénéficié d’ un minimum d’éducation dans la maison de son père, un commissaire de police veuf, mal remarié selon Dina (les belle-mères, c’est jamais ça, là c’est pire !) . Lire la suite

LE GARÇON DE MARCUS MALTE ≠ MRL2016 AVEC PRICEMINISTER

img_4954Mais qui  donc est ce « Garçon » dont tout le monde parle ?  C’est d’abord un auteur que j’affectionne, Marcus Malte  (ICI, , ENCORE ICI, ICI,  et SURTOUT LÀ) et que je félicite d’avoir obtenu le Prix Fémina avant-hier. Prix largement mérité pour ce livre inclassable, merveilleusement (bien) écrit et dont je vais essayer de vous parler. Le résumer est au-dessus de mes forces. Alors oui ce billet est trop long mais c’est comme ça ! C’est aussi une lecture commune avec Noukette, Hélène de Lecturissime et Moglug. Cest également ma participation pour les Matches de la Rentrée Littéraire 2016 orchestrée par Price Minister . a-logo-pm-mrl2016Et c’est plus qu’un coup de coeur.

Ce livre est un pavé de 535 pages,  il m’a fallu dix jours pour le lire, le savourer. Ce n’est pas un page-turner qu’on se le dise…même si une fois commencé, on ne le lâche plus.

Le Garçon n’a pas de nom, il pourrait être une pâle copie de « L’enfant sauvage » mais rien de cela. Il restera muet toute sa vie malgré les initiateurs qu’il rencontrera sur son long chemin de solitude, d’épines mais aussi de roses incandescentes. Long chemin parce que l’histoire se déroule entre 1908 et 1938, sur trente ans dont deux années de guerre pour ce Garçon et une guerre dont il ne sortira pas indemne, comme tous ceux qui n’en sont pas morts. Muet ou mutique, on ne sait pas vraiment, à l’inverse de « L’enfant sauvage », il ne sera pas étudié et disséqué. Et c’est tant mieux pour le livre. Et ce silence choisi par l’auteur permet une autre approche, d’autres sensations.

L’histoire est poignante, les digressions sous forme d’énumérations sont criantes et cruelles aussi, mais transcendées par l’écriture de Marcus Malte, les envolées lyrico-historiques m’ont rappelé les délires d’Ariane  dans Belle du Seigneur d’Albert Cohen. Rien que ça. Et je suis certaine qu’il n’a pas tout dit.  Mais revenons à notre Garçon.

Il naît dans le sud de la France, dans une zone reculée, une cabane quelque part, pas trop loin de la mer mais pas très près non plus. Le livre s’ouvre sur une nuit noire, le Garçon a 14 ans environ et porte sur son dos celle qui est sa mère mais il ne le sait pas. Sa mère ne lui a jamais rien dit, rien enseigné, ne l’a pas vraiment aimé d’après ce que l’on comprend. ils ont vécu en autarcie, loin du monde et elle veut qu’il l’emmène voir la mer avant de mourir. Il versera ses premières larmes mais pas les dernières. On devine dès les premières pages, l’immense page blanche qu’est ce Garçon, cette glaise brute et intouchée où tout reste à écrire, à modeler. « Tout homme laisse un jour derrière lui son enfance. Il ne la retrouvera pas. Seuls quelques très vieux ou très fous bénéficient parfois de cette seconde chance » (p.39).

Il va faire des rencontres, des gens humbles, une star de cirque déchue mais magnifique, dans un premier temps puis des personnes cultivées, bourgeoises même mais un peu décalées si on les juge à l’aune de la société de l’époque, moi je dirais qu’elles étaient en avance sur leur temps et profondément humaines. Comme Emma. Qui va l’aimer, l’initier et cela nous vaut des pages torrides comme cela faisait longtemps que je n’en avais pas lues, c’est à dire de qualité… Mêler désir ardent et poésie, je n’en connais pas beaucoup qui savent le faire sans tomber très vite dans le vulgaire.  » (…) Marche à deux temps, deux battements par mesure, deux pulsations. Largo. C’est le cycle des lunes et des marées. Sac et ressac. La mer à boire, mais de miel, de sirop, un nectar. Et ce lent, très lent va-et-vient dure et dure encore.
Debout devant l’évier. » (p.258). Et encore, ne vous mettre que ce petit bout est réducteur, il ne traduit pas « l’émotion » réelle que l’on ressent.

Mais le saule sous lequel ils s’aiment, où les rayons du soleil éclairent leurs corps en été ne sera plus un refuge…Le 1er août 1914, les cloches carillonnent et ce n’est pas pour un mariage. La Guerre 14-18 vient d’éclater et on sait ce que la Guerre fait aux hommes, même aux plus tendres, même aux plus purs, surtout à eux. Elle leur fait mal et les renvoie changés dans un monde qu’ils ne reconnaissent plus. Eux-même ne se reconnaissent plus, ça y est, ils ont été touchés par la saleté du monde. La guerre oblige à de petites et grandes trahisons avec soi-même dont on a du mal à se remettre. « Ce qui n’a pas été pillé a été détruit  ou souillé. La lèpre pousse dans les chambres. Au royaume des déments qui sont les rois ? «  (page 423).

Le voyage initiatique du Garçon est loin d’être fini, la guerre est un révélateur du visage de l’Humanité, de ses multiples facettes les moins glorieuses même si l’Homme parfois n’a guère besoin de guerre pour être monstrueux. Je recule toujours devant les livres de « guerre », ici, la partie du livre qui lui est consacrée a achevé de me  bouleverser.

Quels seront les ravages sur un esprit pur comme celui du Garçon ? Quelle sera la suite de l’histoire d’amour avec Emma ? Emma la pianiste, la poète érudite qui a tout compris en renonçant à « éduquer » le Garçon, consciente de sa vanité, car au fond, l’éducation nous rend-elle plus heureux ou meilleurs ? C’est aussi je pense une des questions du livre, voire la question : qu’est-ce qui est encore vierge de toute corruption aujourd’hui, de la plus légère, celle dont parle Emma (ci-dessous) à celle qui se joue au sommet de l’État et des Académies prestigieuses ?

 » (…). Fatalement cela aurait une influence sur son esprit, sur sa façon d’appréhender le monde et les choses – corruption douce mais corruption tout de même-(…). Quand elle observait,  autour d’elle, les êtres constituant la prétendue bonne société, que voyait-elle ?
La civilisation est ailleurs. » (p. 232).

A vous de lire ce chef-d’oeuvre (non je n’ai pas peur du mot), ce livre au souffle épique qui a coupé le mien plus d’une fois (au propre comme au figuré), mélange tous les genres, dans une musicalité de style parfaite, harmonieuse, malgré la cacophonie des obus et les lamentos épistolaires d’Emma pendant la guerre. Le musicien mélomane qu’est Marcus Malte a écrit une symphonie parfaitement achevée. Le livre d’or de la maturité…

Nous avons beaucoup discuté avec Noukette et Hélène hier en faisant nos billets, ce livre nous a vraiment chamboulé. Allez lire leurs billets ! Noukette, Hélène de Lecturissime et Moglug

De nombreuses chroniques ont fleuri que je n’ai pas encore lues, sauf celles de ma LiliGalipette (il y a longtemps)  et Yvan  (après mon billet) que je vous conseille car vous y trouverez le lien vers une interview de M. Malte (en septembre, avant le Fémina), très édifiante. Et bien sûr l’étude de Mazeppa de Claudialucia (en lien avec V. Hugo et la poésie), dont elle a parlé ICI . Je ne voulais pas trop en savoir avant de commencer ce livre et bien m’en a pris. Recueillis ce matin, les avis de Claudia Lucia, Kathel, Pr. Platypus, Yv, Zazy
et la chronique très « sexy » de Lorentzradfin

SUR L ‘AUTEUR  ???

Photos Soène, Quais du polar 2013.

Photos Soène, Quais du polar 2013.

What else ? Je vous ai déjà tout dit dans mes précédents billets et avec le Fémina, vous apprendrez certainement à mieux le connaître, cet anarchiste bad boy, discret, charmeur et intranquille… ! (ce descriptif n’engage que moi, je tiens à le préciser, j’assume !).

Lien pour poster chronique PM / MRL-2016: http://bit.ly/2cC07yP

L’OMBRE DE NOS NUITS DE Gaëlle Josse et rencontre-surprise avec l’auteure !

Une lecture commune avec Mindounet alias Mind The Gap. Accompagnée de la surprise que je vous annonçais dimanche, vous avouerez que pour nombre d’entre vous, habitués aux Salons et autres fréquentations de librairies ou bibliothèques, rien d’extraordinaire ! Sauf que… ce n’était pas prévu, tout à fait improbable mais Mindounet l’a fait !  De passage chez moi, comme tous les ans maintenant (nous sommes un « vieux couple » de la blogo, arf ! Un couple d’AMIS, je précise !), il me réservait une surprise pour le samedi matin ! Gaëlle Josse intervenait dans une médiathèque non loin de chez moi (une petite centaine de kilomètres quand même, il a fallu se lever tôt) où on lui remettait un Prix pour Le dernier gardien d’Ellis Island ! Nous avons failli nous retrouver à Paris (merci les GPS aux indications floues et les conducteurs distraits, hum hum) mais nous avons fini par arriver (en retard) et au début, à la place où j’ai pu m’assoir, je ne voyais que ça de Gaëlle :

IMG_2160Quand la voisine de devant bougeait, c’était légèrement mieux :IMG_2166Mais il a fallu attendre la fin du débat et la remise du Prix pour que je la voie entièrement !IMG_2167

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Mais le meilleur moment (pas de photos, je ne m’auto-prends pas en photo) fut celui de la rencontre, quand mon tour est arrivé pour dédicacer ses deux derniers livres que j’avais apportés (nous n’étions pas dans le grand barnum du Salon parisien). Elle s’est levée, m’a attrapée par les épaules pour m’embrasser et m’a dit avec un grand sourire : » Mais vous existez ! FaceBook s’incarne, prend chair ! »  Car elle est la seule auteure que je suive sur FB (en communiquant, pas en « likant » seulement), toujours élégante, discrète. Son mur est à l’image de ses livres, tout en nuances et respect des autres. Inutile de vous dire que l’émotion fut intense, je sais je sais, je suis peut-être une petite chose sensible mais ce moment a cristallisé tout ce que je ressentais à la fois pour la femme et pour la romancière.IMG_2225

Par ailleurs, avant la remise du Prix, elle a pu (un peu) parler de son  dernier livre, L’ombre de nos nuits (que j’avais lu en janvier), et j’ai été ravie de constater que mes post-it (assez voyants en jaune et orange) disaient la même chose qu’elle…avec d’autres mots bien entendu ! Mais je vous en reparle dans la chronique pour éviter les redites… IMG_2226

Alors tout d’abord, les bémols que j’ai ressentis en début de lecture du livre. Il n’est pas mon préféré (je les ai tous lus) car j’ai eu du mal à y entrer, déstabilisée par les trois voix qui s’y côtoient. Nous différencions très bien la voix de la jeune femme contemporaine qui raconte son histoire d’amour à la première personne de celle du peintre Georges de La Tour mais quand on ne peut pas le lire d’une traite (comme je le faisais avant, il n’y a pas si longtemps), et qu’on le reprend parfois le lendemain seulement, on peut confondre la voix de l’apprenti avec celle du Maître de La Tour. C’est mon seul bémol et il n’a pas duré longtemps, puisque j’ai profité d’une nuit blanche pour engloutir la deuxième partie d’une traite et les choses se sont éclaircies, illuminées même… Ci-dessous, le tableau « en entier ».

a Gaëlle Josse tableau entier

Saint Sébastien soigné par Irène de Georges de La Tour (dit « à la lanterne »).

C’est à la fois l’histoire d’un amour malheureux ,  une jeune femme s’adresse depuis Rouen en 2014 à celui qui l’a tant fait souffrir quinze ou vingt ans plus tôt, et celle du tableau de de La Tour (en 1639), de sa conception à son succès  intitulé Saint-Sébastien soigné par Irène. Image « extrait » du tableau reprise pour la couverture et qui nous éclaire tout au long de ce livre où les ombres sont omniprésentes dans les deux histoires. IMG_2227

Gaëlle Josse avait été touchée par ce tableau lors d’une visite imprévue dans un musée, un jour de pluie, et avait fait un rapprochement avec une histoire d’amour qui lui est personnelle, suffisamment pour que le livre naisse de son imaginaire fertile. En effet, on sait bien qu’enlever un couteau d’une plaie, ici une flèche, risque de tuer plus sûrement le blessé que de le sauver… Mais dans le cas présent, c’est surtout le non-désir de l’homme aimé à sortir de son chaos intérieur qui est en cause : « Trop tard. Je me suis perdue dans ta souffrance, jusqu’à ce moment où j’ai pris conscience de la mienne ; j’ai voulu te guérir et je n’y suis pas parvenue. La flèche était enfoncée trop profondément, et j’ai compris, trop tard aussi que tu ne désirais pas vraiment t’en débarrasser, plus effrayé encore par le vide qui allait prendre sa place que par la douleur qu’elle te causait ». (page 35).

En alternance, nous suivons la vie familiale du peintre La Tour qui n’est pas encore connu et n’a pas de particule, à Lunéville dans sa Lorraine natale, alors ensanglantée par la guerre de Trente ans,  ravagée par la famine et les épidémies.  Dans une maison bien tenue par Diane, son épouse, entouré de quelques domestiques, de ses enfants et des apprentis. Nous apprenons  comment il choisissait celle ou celui qui allait incarner le personnage de son prochain tableau. il s’agissait souvent d’une de ses filles ou de son épouse. Là, nous suivons donc l’histoire d’un jeune apprenti, Laurent, doué, qui est le souffre-douleur d’Etienne, le fils de La Tour, un odieux gamin nul en peinture au grand désespoir de son père (qui ne l’admet pas évidemment) … Cette guerre larvée entre les deux jeunes hommes et malgré l’amour que porte Laurent  à Claude, la fille du peintre et modèle pour la Irène du tableau, va le décider à partir, il sait qu’il doit trouver sa voie, seul malgré l’affection du Maître,  pourtant bourru, taiseux, obsédé par son art et perdu en lui : « Je peins le ravissement, l’oubli du monde, dans un bras tendu, une main posée. Je peins l’être qui se laisse atteindre dans des régions de lui-même ignorées. Sa meilleure part ».(p.143).  Je me suis amusée à remplacer, dans cette citation le verbe « peindre » par « aimer », et cela collait bien avec les sensations de la jeune femme contemporaine… On recoupe peu à peu ces trois voix, le tableau, personnage central s’il en est, pour suivre le cheminement de chacun vers une forme de délivrance au parfum de liberté. Même si son pendant est souvent l’amertume.

Et nous avons hâte de tourner les pages pour savoir ce qu’il adviendra de la jeune amoureuse, aveuglée par l’amour mais dont les yeux se déssillent douloureusement. Il est difficile d’admettre que l’on n’est pas aimé à la même hauteur que l’on aime, il est difficile de croire que les choses ne s’arrangeront pas. A fortiori quand on revit l’histoire à rebours, comme ici, avec le recul nécessaire laissé par le temps qui a passé et que l’on ose enfin poser des mots sur ce que l’Amour nous faisait perdre en lucidité. « Les arcanes et les figures du désir, un dédale que nous parcourions éblouis, avec ardeur, emportement, et jusqu’à la douleur. A chaque fois que tu t’abimais en moi, cette illusion de croire que nous avancions, allons, j’ose le dire, vers un destin partagé. » (p. 65 et 66).

Un roman qui mérite d’être qualifié de clair-obscur avec la plume toujours aussi sensible de Gaëlle Josse, douloureuse parfois car on perçoit comme il a dû être cruel pour elle de se battre pour sauver cet amour. Elle a dit, au cours de la rencontre que c’était son livre le plus abouti, qu’elle y avait mis énormément d’elle (comme dans tous ses livres mais là, davantage) et qu’elle se sentait mieux d’avoir dit à « cet homme » ce qu’elle ne lui avait jamais dit. Elle s’est tout de suite reprise (au sujet de « l’aboutissement ») de ce livre, en disant que c’était un sentiment personnel… De toute évidence, elle ressort grandie, plus forte après l’avoir écrit. Alors, je l’ai trouvé effectivement plus long que les autres (196 p.contre une centaine d’habitude et je m’en plains pas), plus développé aussi avec cette sincérité qui la caractérise, l’émotion toujours à fleur de mots, un subtil mélange de pudeur et de lyrisme qui en fait un très beau livre que je vous recommande.

L’ombre de nos nuits, Gaëlle Josse ©Les Éditions Noir sur Blanc (Notabilia), 2016. 196 pages.

Merci Martine de me l’avoir offert dès sa sortie, c’est un très beau cadeau…à double valeur puisqu’il est à présent dédicacé.

Allons voir ce que Mindounet en a pensé, il a été plus enthousiaste que moi mais a bénéficié de conditions de lectures plus favorables ! 😉

Extrait du LIVRE DES NUITS de Sylvie Germain (2 & fin) – et blabla…

Sylvie Germain vers 1985 ?

Sylvie Germain vers 1985 ?

Toujours avec Val, qui avait décidé de deux extraits de ce livre magnifique, je vous propose un autre extrait du Livre des nuits mais je reste sur ma faim,  aussi j’ai décidé de vous en toucher trois mots prochainement, pas comme pour un billet « classique », vu que je l’ai lu il y a 3 ans mais avec la formule « Ce qu’il m’en reste« , j’en ferais peut-être une rubrique vu le nombre de livres non chroniqués dont j’aurais tant aimé vous parler… Celui-ci en premier.

Aujourd’hui j’ai choisi  un passage du « cinquième livre« , intitulé « Nuit des cendres« , chapitre  7 : Si vous voyez des (…), c’est que je saute un passage peut-être clé, du moins avec des révélations sur les personnages et le but n’est pas de déflorer ce livre, juste vous donner envie de le lire ! Une dernière chose : je trouve (c’est complètement personnel et subjectif) que Sylvie Germain, comme beaucoup de grands écrivains avait déjà dans ce premier livre, des « tics » de langage ou d’écriture, notamment les  tirets après une virgule, ce qui était à la mode aussi à l’époque… Je me suis permise dans le dernier paragraphe, que je trouve superbe, d’en enlever les trois-quarts sans que cela ne nuise à la lecture, bien au contraire, les mots semblent libérés de cette posture-prison de ponctuation. Les puristes me pardonneront (en même temps si je ne l’avais pas dit…hormis l’auteure elle-même, qui aurait remarqué ?^^)….

a livre des nuits grand format Gallimard Blanche

 » (…)  Plus de monde pour lui (…)  Ce n’était même plus la nuit et le silence mais les ténèbres et le mutisme. Sachsenhausen. Ce mot lui martelait l’esprit sans répit, nuit et jour, à l’exclusion de tout autre mot. Nulle pensée, nulle image ne parvenaient à se former en lui, ni surtout à se poser. Sachsenhausen. Cela battait comme le bruit opaque de son propre coeur, – un même rythme aveugle. Les semaines, les mois passèrent, et rien n’y fit, le bruit s’obstinait à battre sa sourde cadence, tellement monotone. Sachsenhausen. Sachsenhausen.a germain Sachsenhausen

(…) Sa tête était si lourde, si lourde de vide, et avec ce sempiternel martèlement intérieur, elle ne savait même plus rester droite (…) Il ne connaissait plus la faim, ni le sommeil, ni la soif. Il ne souffrait même pas. Il était comme en-deçà ou au-delà de la souffrance. Il avait basculé dans une zone néante. Il subissait le terrible écoulement du temps, heure par heure, seconde après seconde. Un temps déjeté hors du temps, évidé de durée, – nul. Sachsenhausen. (…)temps et homme qui marche

(…) Sachsenhausen. Sachsenhausen. Il subissait l’épreuve de la nuit absolue, – la Nuit  où tout a disparu. La Nuit de l’aboli et il était assigné à une pure insomnie, à une présence folle saturée d’absence. Il ne pouvait pas ne pas être là – nulle part à veiller heure par heure – dans le jamais, l’impossible. Il ne pouvait pas ne pas voir, voir cela même qui ne se laisse pas voir,  voir le néant même de tout voir. Il voyait la Nuit, encre tout à la fois opaque et translucide, encre d’avant toute écriture, ou bien d’après. Nuit-d’encre noire où plus rien ne s’écrit, ne se dit, ne se lit. Nuit-d’encre illettrée où plus rien ne se passe. »

crédit photo : Aurélia Frey - Variations.

crédit photo : Aurélia Frey – Variations.

©Le Livre des Nuits de Sylvie Germain – Editions Gallimard, 1985. Extraits des pages 322, 323, 324.

Allons voir chez Valentyne, l’extrait qu’elle a choisi aujourd’hui !

 

Extrait du Livre des Nuits de Sylvie Germain.

livre des nuits de s germainIl ne vous aura pas échappé que je n’ai jamais chroniqué ce livre, lu fin 2013. Non pas par désir de ne pas partager cette lecture éblouissante mais plutôt par crainte de ne pouvoir restituer cet éblouissement dans lequel il m’avait plongée… Alors quand j’ai vu que Valentyne allait consacrer deux dates (le 15 et le 23 mars) pour des citations de ce livre, je lui ai proposé de faire « citation commune » ! Vous trouverez ci-dessous non pas l’incipit, mais une bonne moitié du chapitre 1 (p15-16) de la première « Nuit » de cet ouvrage qui en contient six. En espérant vous donner envie de le continuer…

NUIT DE L’EAU

En ce temps-là les Péniel étaient encore gens de l’eau-douce. Ils vivaient au fil presque immobile des canaux, à l’horizontale d’un monde arasé par la griseur du ciel, – et recru de silence. Ils ne connaissaient de la terre que ces berges margées de chemins de halage, bordées d’aulnes, de saules, de bouleaux et de peupliers blancs. La terre, alentour d’eux, s’ouvrait comme une paume formidablement plate tendue contre le ciel dans un geste d’attente d’une infinie patience. Et de même étaient tendus leurs coeurs sombres et pleins d’endurance.
La terre leur était éternel horizon, pays toujours glissant au ras de leurs regards, toujours fuyant au ras du ciel, toujours frôlant leurs coeurs sans jamais s’en saisir. La terre était mouvance de champs ouverts à l’infini, de forêts, de marais et de plaines rouis dans les laitances des brumes et des pluies, paysage en dérive étrangement lointains et familiers où les rivières faufilaient leurs eaux lentes dans le tracé desquelles, plus lentement encore, s’écrivaient leurs destins.
Ils ne connaissaient des villes que leurs noms, leurs légendes, leurs marchés et leurs fêtes, racontés par l’écho qu’en donnaient ceux d’à-terre qu’ils croisaient aux escales.
Ils en connaissaient les silhouettes, gravures fantastiques esquissées sur fond de ciel et de lumière en perpétuelle métamorphose, rehaussées sur champs de lin, de blé, de jacinthes, de paille et de houblon. Villes minières, villes drapantes, villes artisanes et commerçantes, dressant à cru leurs tours et leurs beffrois dans le vent monté depuis la mer, là-bas, et s’attestant cités d’hommes graves et laborieux à la face de l’histoire -et de Dieu. Et de même étaient dressés leurs coeurs, à cru dans l’immensité du présent. (…)

©Sylvie Germain, Gallimard, 1985. 337 pages.

Allons voir chez notre Jument Verte, l’extrait qu’elle a choisi !

SUR LA PLAGE DE CHESIL de Ian McEwan

IMG_1628Non vous ne rêvez pas ! Ce blog moribond, à la faveur d’une LC, sort de son silence involontaire. Je pense que c’est mon pire mois anglais depuis que je le « pratique », j’exclue la première année où je ne participais pas, ni au mois anglais ni aux challenges… Je pourrais même dire que c’est mon pire mois de juin depuis que je blogue ! Mais comme avec Galéa, nous nous étions promis de faire cette Lecture Commune, je rédige ce billet vite vite, sachant que le 24 juin sera encore une journée très caliente…du moins la matinée. Comme j’ai beaucoup aimé ce livre, je fais un gros effort pour vous en parler et j’espère, vous donner envie de le lire. Il me semble avoir compris que Galéa n’avait pas aimé, c’est aussi cela la diversité de la bloguo et c’est dans des moments comme celui-ci que je m’aperçois à quel point j’y tiens. Donc vous ne me voyez pas par la force des choses mais quand je serai de retour (pour de bon), je ne vous lâcherais plus… Vous aurez été prévenus ! J’ai lu ce livre en octobre dernier, j’avais fait un looong billet sur un carnet à l’hôpital où je séjournais mais au moment de le rédiger, ce sont d’autres mots, plus « synthétiques » qui sont venus, mais sans les réactions à chaud de ce billet manuscrit, il m’aurait été difficile de le faire. Lire la suite

IL PLEUVAIT DES OISEAUX de Jocelyne Saucier

a il pleuvait des oiseauxUne lecture  commune avec Valentyne, notre galopante et facétieuse Jument Verte ! Un livre touchant, émouvant même,  malgré un début de lecture difficile (pour moi) car l’auteur nous présente les personnages un par un en alternance de chapitres, je ne savais plus qui parlait quand je reprenais le livre mais, je vous rassure ça n’a pas duré. On se laisse embarquer au fin fond du fond d’une forêt sauvage de l’Ontario par cette photographe, pivot narrateur du livre et ses trois  personnages octogénaires presque nonagénaires, en pleine forme,  qui ont fui la société des hommes pour des raisons différentes, vivent libres sous une fausse identité grâce à deux plus jeunes, l’un tenancier d’un hôtel fantôme (Steve) et l’autre (Bruno), producteur à grande échelle de marijuana sur les « terres » des trois anciens qui l’autorisent à le faire contre un système de troc qui arrange tout le monde. « L’hiver, je venais moins souvent. J’arrivais un peu comme le Père Noël avec mes poches de ravitaillement. Mon traîneau de skidoo en était plein. Des fruits, des légumes, des gâteaux, du frais et du moelleux pour mes p’tits vieux (…) parfois aussi des journaux. Ça les amusait de voir comment le monde se débrouillait sans eux » p.45 . Déjà ça commence de façon jubilatoire ! Lire la suite

CINQUANTE NUANCES DE GREY D’E.L JAMES et un coup de gueule !

50 nunaces couv lattèsUne Lecture Commune initiée par Sharon (abandon par KO avant la fin), suivie par Philisine qui a voulu l’étudier d’un point de vue sociologique pour essayer de comprendre pourquoi il a tant plu aux ados (à mon avis pas que…), par Zarline qui a souri malgré sa douleur et Syl, pas folle, qui s’est arrêtée à la p.20. Personnellement  je l’ai lâché à la p.270 et on pourra donc me reprocher de ne pas l’avoir fini mais ce que j’ai lu m’a amplement suffi à savoir que ce livre était non seulement un torchon vulgaire et mal écrit, mais j’abonde dans le sens de Claudialucia (qui en avait fait un coup de sang) pour dire que la condition féminine n’en sort pas grandie.  Certains argueront du fait que je n’étais pas obligée de m’infliger ça, certes, mais si Phili l’a fait, me suis-je dit… en plus elle s’est donné la peine de m’envoyer le livre (que je n’aurais acheté pour rien au monde), c’était la moindre des choses que je jette un oeil dessus. J’ai repoussé mes limites…de lectrice protéiforme ! On va dire ça comme ça… Lire la suite

UNE ENFANCE LINGÈRE DE GUY GOFFETTE

IMG_2737Une enfance lingère, c’est l’histoire d’un petit garçon, de sa naissance à ses dix ans, dans les Ardennes familiales, qui nous confie comment les tissus, le toucher, le contact avec eux a éveillé sa sensualité pour ne pas dire sa sexualité. Mais avec la poésie que l’on connaît à Guy Goffette dont je vous ai souvent parlé, ICI (Elle, par bonheur et toujours nue), (de la poésie avec L’adieu aux lisières), là encore (Géronimo a mal au dos). Lire la suite

6H41 de Jean-Philippe Blondel

IMG_2250Mais pourquoi là encore, ai-je attendu un an et demi pour ouvrir ce livre, dédicacé en prime, surtout quand c’est mon ami Mind The Gap, fan de Blondel qui me l’a offert ? Parfois, je ne me comprends pas… Il faut dire, est-ce nécessaire de le rappeler que 2014 a été erratique en tous points, mon rythme de lecture en a pâti, avec des capacités de concentration a minima et surtout pas d’envie. Or, j’aime que le livre « vienne » à moi et s’impose comme l’évidence à lire du moment. Ce qui a été fait en janvier dernier.

Jean-Philippe Blondel  est pour moi, depuis la lecture de « Et Rester vivant« , un auteur qui compte, sensible, aussi drôle qu’il peut être triste mais dans les deux cas, sincère. Avec 6h41, j’ai découvert un « boy next-door », caustique, drôle, proche surtout, peignant l’âme humaine à la Monet, par petites touches discrètes au départ pour arriver à une fresque élaborée, colorée et évocatrice.

L’histoire :

C’est l’histoire d’un homme et d’une femme, Philippe Leduc et Cécile Duffaut (ce nom m’en a rappelé un autre, association d’idées sûrement), 47 ans tous les deux, originaires de la même bourgade de province, à 1 heure 30 en train de Paris, où ils ont passé leur enfance/adolescence. Mais ils ont surtout vécu une histoire (d’amour ?) pendant quatre mois qui s’est plutôt mal terminée, surtout pour Cécile…

Ce que j’ai trouvé très fort dans cette rencontre inopinée (prendre le train de 6h41 qui les ramène dans leur vie parisienne) c’est la crédibilité de ce hasard, car le hasard est souvent tiré par les cheveux en littérature : là  c’est criant de vérité ! Comme tout le livre d’ailleurs. La rencontre improbable est parfaitement plausible, et quelle rencontre !

Ils font faire semblant de ne pas se reconnaître pour ne pas avoir à entamer une discussion mais comme le hasard les a placés côte à côte, ils vont s’observer en chiens de faïence tout le trajet et les chapitres alternent avec les réflexions de l’un et de l’autre. Sur ce qu’ils sont devenus, ce qu’ils étaient vingt ans plus tôt : lui le beau gosse du lycée appelé à réussir et qui végète, divorcé amer un peu blasé, dans une vie tristounette avec ses bourrelets en trop. Elle, l’ingrate devenue belle, riche,  chef d’entreprise d’une chaîne de produits de beauté bios et qui n’a pas digéré l’insulte faite par Philippe vingt ans plus tôt tout comme lui n’a pas pris la mesure de la blessure qu’il lui a laissée en cadeau de rupture. Malgré sa lucidité sur ce qu’il est devenu. « Elle était imprévisible. Ce n’était pas une qualité que j’avais souvent rencontrée. Elle était quelconque, mais elle avait un souffle. C’était rafraîchissant. C’est ignoble de raisonner comme ça. Je n’ai jamais prétendu être un ange… J’espère quand même que je me suis arrangé, avec le temps. » page 71.

Ou encore  :  » Je me souviens de la fin à Londres. Il ne faut pas croire. On pense avoir oublié mais on nage dans la plus pure hypocrisie. En fait, je suis persuadé que les gens ont une mémoire bien meilleure que ce qu’ils prétendent. » p.168-169.

Mais elle n’est pas en reste quand elle se remémore ce qu’il lui a fait, comment finalement cette histoire l’a aidée à devenir la femme qu’elle est et dont elle est plutôt fière : « Deux minutes pour souffler. Deux minutes pour changer de vie aussi. Et là, évidemment, j’ai pleuré. Je m’en suis voulu tout de suite. Je ne voulais pas être la caricature de la fille larguée qui craque. Je ne voulais pas ressembler à qui que ce soit. Ce que je souhaitais désormais, c’était de la dignité, du respect, de l’insolence, de la détermination.
J’en avais soupé de la fourmi. » p. 188.

C’est aussi une réflexion sur la mémoire, notre capacité à effacer « les fichiers » au fil du temps, à gommer ce qui nous dérange. Et puis le rythme du livre, soutenu, porté par une écriture limpide, on ne le lâche pas, on le lit presque en 1h30, le temps du trajet de nos deux comparses.

A la fin du voyage, vont-ils finir par échanger un mot ? Et surtout, peut-on réécrire l’histoire, pardonner quand on croit que les blessures d’adolescence sont indélébiles ? Lisez-le ! Vous le saurez !

Blondel, c’est s’identifier instantanément aux personnages, il sont si proches de nous finalement. C’est aussi se laisser bercer par la petite musique de l’intime, celle de nos pires lâchetés comme de nos grandes victoires. Il n’y a pas de super-héros ou de miracle avec cet auteur, juste la résultante de ce que nous avons fait de nos vies.Parce que si nous en sommes « là », c’est surtout à cause de nous ou…grâce à nous. Rien ne sert de chercher des coupables, notre conscience aurait tôt fait de nous rappeler à l’ordre…

Un coup de coeur pour ce livre, davantage que pour « Et rester vivant » qui était pourtant très beau, peut-être pour cette proximité criante de sincérité !coup_de_coeur_d'asphodèle

Et aussi une liste (non exhaustive) de billets  chez : Mind The Gap (ancien blog OB), Galéa, Titine, Argali. Noukette. Yuko.

Il compte pour le challenge amoureux d‘Irrégulière dans la catégorie « Amours d’antan »…logo challenge amoureux saison 5 l'irrégulière

BAÏNES DE France Cavalié.

IMG_2043Je sors ce blog de sa léthargie hivernale pour vous parler de Baïnes, un roman qui dit l’amour mais aussi les violences conjugales à une époque où elles n’étaient pas clairement nommées, à une époque (1984-89) où les femmes avaient honte d’en parler (c’est encore le cas mais il existe des lieux pour venir témoigner). Lire la suite

LE ROI DISAIT QUE J’ÉTAIS DIABLE de CLARA DUPONT-MONOD

IMG_1900Un livre exquis, offert par la Douce de Mind The Gap à Noël, et que j’ai eu plaisir à retrouver le soir en cette période qui nous éloigne un peu de nos chers livres. Merci La Douce, j’ai vraiment beaucoup aimé.

Je ne connais pas vraiment les faits d’armes et le « règne » d’Aliénor d’Aquitaine qui a vécu jusqu’à l’âge honorable de 82 ans ( au 12ème siècle c’est exceptionnel) mais jamais je n’ai été perdue par le contexte historique de ce roman écrit dans une langue belle et volontaire.

Clara Dupont-Monod  dit en fin d’ouvrage : « L’Histoire laisse tant de zones blanches qu’elle permet la légende mais aussi le roman ». Tout en s’appuyant sur une « armature historique avérée ».

Elle imagine ici les quinze années du premier mariage d’Aliénor (de ses 13 à 28 ans-ou 15 à 30 ans) avec le rois Louis VII, alternant à chaque chapitre, la voix d’Aliénor, puis celle de Louis VII, nous donnant le point de vue de chacun sur les mêmes évènements.  Le moins que l’on puisse dire c’est que la dissonance est telle que l’on sait dès le départ que ça finira mal. Il fallait bien des intérêts « économiques » pour autoriser des cousins (au 5° degré) à convoler, à plus forte raison quand il s’agit de l’union de la carpe et du lapin. En sachant que l’Eglise fermait les yeux sur ces consanguinités…

A 13 ans, Aliénor, en fille du Sud, entourée de troubadours qui chantent sa beauté en langue d’oc, vit dans le raffinement et le luxe, a déjà l’âme d’une guerrière et n’est pas prête à la reddition, fût-ce à un homme nommé roi de France par accident (son aîné, appelé à régner étant mort accidentellement, un cochon ayant provoqué une stupide chute de cheval fatale). Comme beaucoup de cadets, Louis se destinait à la prêtrise, il vivait entre mâtines et vêpres, le nez dans son missel avec toute la réserve compassée d’une âme paisible . Nulle fantaisie et nulle ambition d’être quelqu’un d’autre ne l’habitait. Sauf qu’il va tomber follement amoureux d’Aliénor qui ne l’aime pas et le méprise dès leur première rencontre : « Il est venu me chercher. J’étais si jeune alors. Un nuage de poussière s’approchait du château. Ce nuage allait m’aspirer avec tous mes espoirs ». (p16). Alors que lui c’est  : « Je t’ai aimée aussitôt  et, dans le même instant, tu m’as effrayé. C’était un mélange de perte et d’offrande ».(…) Mes guerres perdues c’était toi. Et jamais je n’aurais pensé qu’une défaite pouvait être aussi belle. » (p.28-29).

Malgré son entourage qui le met en  garde contre Aliénor, Louis VII ne va avoir de cesse de lui plaire, de devenir ce qu’il n’est pas et ne sera jamais, ne serait-ce que pour entrevoir une lueur de fierté dans les yeux gris tranchants comme l’acier d’Aliénor. Seule l’épée peut convaincre Aliénor qu’un homme qui sait la manier à de la valeur en ce monde.

Au Louvre, Aliénor s’ennuie à mourir, alors elle « s’échappe » et erre de longues heures dans Paris pendant que Macabru, son ménestrel attitré chante ses « frasques »…qui vont  finir par arriver aux oreilles chastes de son époux. Pour plaire à sa femme, il est prêt à tout. Aussi en 1143, soit six ans après leurs noces, il engage une campagne contre le Comte de Champagne et survient l’horreur avec l’incendie de Vitry-en-Perthois où mille cinq cent femmes et enfants vont griller vif dans l’église. Des images qui vont hanter Louis à jamais et le décider , avec le conseiller (proche d’Aliénor) , Bernard de Clairvaux à lancer la deuxième Croisade. Encore un échec, un de trop pour Aliénor qui a réussi péniblement à donner deux filles à Louis mais va revendiquer cette parenté au 5ème degré pour faire annuler le mariage et continuer son destin de reine guerrière avec un autre qui lui « ressemble« … « Si Louis meurt, je me remarierai avec celui que j’aurai choisi. Je ne laisserai rien ici, pas même un regret, pas même un enfant. Je prendrai un homme de conquête. Un homme qui ne s’effondre pas après la guerre. (p.127)

J’ai aimé la construction du livre, ces deux voix (trois vers la fin) qui se répondent et s’opposent sans jamais (ou si peu) s’entendre. Nous sommes tentés, au début, de nous identifier à Aliénor, belle, forte, inaccessible. Mais au fil des pages, Louis m’a touchée, son amour impossible, ses faiblesses, ses maladresses et le chagrin que lui prête l’auteur en font un personnage attachant, intelligent bien que pas calibré pour être un grand roi comme en aimait l’époque et comme eût aimé l’indomptable Aliénor. « J’ai fait le pari du langage contre les armes, de la foi contre la colère. J’inaugure un autre monde mais personne n’est encore prêt. Les chansons des ports et des veillées me ridiculisent déjà. Plus tard les livres me railleront. » (p.190). J’ai aussi découvert le style rapide, juste et poétique de Clara Dupont-Monod et je compte bien la relire.

Le roi disait que j’étais diable – 236 pages- © Editions Grasset et Fasquelle 2014 – 18 €

 

Goat Mountain de David Vann – Matchs de la Rentrée Littéraire 2014 avec Price Minister

Goat Mountain de David VannUn peu plus et j’étais en retard pour rendre ma copie à Price Minister! Il faut dire que, pourtant fan de David Vann, ce livre ne m’a pas emballée du tout, j’ai eu du mal à le terminer tant certaines scènes sont dures, inhumaines. Le style au début est haché, des répétitions à foison ont heurté ma lecture et je n’y suis entrée qu’à reculons. (Tangible et intangible qui reviennent quatre-cinq fois en 20 pages m’ont sérieusement agacée). Et même si de beaux passages relèvent le plat, cette lecture s’est révélée indigeste, ma déception m’est restée sur l’estomac. Lire la suite

LE DERNIER GARDIEN D’ELLIS ISLAND de Gaëlle Josse

Ceci est un montage fait par moi à partir de la couverture originale et d'une vue d'Ellis Island...

Ceci est un montage fait par moi à partir de la couverture originale et d’une vue d’Ellis Island…

C’est mon troisième livre de Gaëlle Josse et un énorme coup de coeur (pour différencier des battements accélérés ressentis jusque là) (ou l’échelle des coups de coeur). Non seulement j’ai trouvé la construction plus aboutie que dans  Nos vies désaccordées mais l’émotion plus palpable, vibrante même en regard de celle plus contenue des Heures silencieuses. Mais surtout, surtout, on sent l’auteure habitée par son personnage, ce « dernier gardien du Temple« , de « La Porte d’Or » que fut Ellis Island pendant la première moitié du XXème siècle pour nombre d’immigrants européens, flot de miséreux recrachés par les cales insanes de troisième classe des paquebots transatlantiques ou de cargos plus modestes. C’est un portrait d’homme qui m’a émue aux larmes, oui, moi qui ne pleure JAMAIS (ou très rarement). Vers les pages 35-40, j’ai (à ma grande surprise), senti une larme brûlante me piquer les yeux. Je n’en revenais pas ! (Je tiens à préciser que je vais bien mentalement, que je ne prends ni drogues, ni alcools et que cette larme inespérée est vraiment due aux mots de l’auteure à ce moment précis du livre, mais je ne dirais pas lequel, hé hé !). Lire la suite

GÉRONIMO A MAL AU DOS de Guy Goffette

 IMG_1412Guy Goffette est dans mon Panthéon d’auteurs incontournables. Après mon coup de coeur pour son livre sensible et lumineux, « Elle par bonheur et toujours nue« , j’ai lu sa poésie (un tout petit peu) avec « L’adieu aux lisières« . J’avais repéré et noté ce titre chez  Anne (Des mots et des notes), aussi quand Somaja me l’a offert cet été, je n’ai pas attendu longtemps pour me jeter dessus et bien m’en a pris… (Merci Somaja de tomber toujours aussi juste dans tes choix !) Ce livre est la suite de « Un été autour du cou » qui met en scène Simon Sylvestre plus tôt dans sa vie, que je vais m’empresser de lire dès que je l’aurais trouvé… Mais je me demande, pour une fois, s’il n’est pas mieux finalement d’avoir lu celui-ci avant car il va éclairer le précédent d’une lumière nouvelle, en y apportant les clés manquantes… Ne nous leurrons pas, Simon est une fiction mais Guy Goffette a mis beaucoup beaucoup de lui dans ce dernier, il dit même dans une interview que l’écriture en a été parfois douloureuse… Comme on le comprend ! Lire la suite

LES HEURES SILENCIEUSES DE Gaëlle Josse

Josse Gaelle les heures silencieuses couvGaëlle Josse a le don de me réconcilier avec la lecture quand je traverse des « pannes » malheureuses ! Et cette fois la panne est sérieuse… Déjà en juin 2013, avec « Nos vies désaccordées », l’effet thérapeutique avait été immédiat. Et là encore, je n’ai pu lâcher ce livre de 89 courtes pages qui en disent pourtant beaucoup.

N’est-ce pas le rêve de beaucoup d’entrer dans un tableau ? Lui donner vie et faire parler le personnage principal ? C ‘est ce qu’a fait Gaëlle Josse de manière magistrale, avec des mots de brodeuse qu’elle est sans le savoir, ciselés de douceur et de sensibilité.

L’action se situe à Delft, l’âge d’or de la Hollande, des comptoirs coloniaux .  Cette femme qui joue de l’épinette, de dos sur cette couverture (qui ne m’inspirait pas plus que ça) sur un tableau d’Emmanuel de Witte, se nomme Magdalane Van Beyeren, fille et épouse de riches marchands . Elle écrit dans son journal de novembre à décembre 1667. Elle n’a pas choisi son milieu, ni son époux mais son père ayant été son amour principal et la référence absolue, elle a suivi ses conseils et épousé un « honnête homme »  qu’elle va apprendre à aimer et à respecter à défaut d’éprouver le grand frisson. Gardant toujours en mémoire les propos de son père qui l’a élevée comme un garçon, pour diriger la fortune de son futur époux :  » Gardez la douceur de vos sentiments pour ceux de votre sang, et votre considération pour ceux de votre rang. Craignez Dieu, et respectez leurs serviteurs. Pour le reste, ne baissez jamais la garde et ne cédez sur rien. Jamais. aussitôt, vous seriez dépecée.  » (p.40). Ça calme et vous remet les idées en place, si toutefois Magda avait eu un soupçon de frivolité…qui l’eût éloigné de son chemin tout tracé.

Ses deux filles aussi différentes que possible la comblent et la rendent chèvre, aussi. Une vie de mère en somme.  Alors, pendant ces heures silencieuses où la maison endormie lui laisse quelque répit, elle écrit fiévreusement comme une urgence qui ne saurait attendre dans son journal ; elle y raconte ses jours monotones et réglés comme le papier à musique qu’elle affectionne mais elle se livre plus intimement au fur et à mesure que nous avançons dans le livre… Je l’ai imaginée, visualisée pendant qu’elle écrivait, à un âge où les femmes, usées par les maternités répétées, les enfants morts en bas âge les ont vieillies prématurément. Je l’imaginais d’ailleurs plus vieille que ses 36 ans tant les obligations qui pèsent sur ses frêles épaules semblent lourdes et irrémédiables.

Ce besoin impérieux d’écrire a un sens qui nous sera révélé dans les toutes dernières pages, donnant alors du relief à son histoire, à sa vie, si tant est qu’elle puisse jamais décider de sa vie…  » En leur présence je devine des contrées dont l’abord m’a été refusé, et je suis à jamais bannie de leurs rives désormais » (p.87). De l’ombre au peu de lumière qui lui est accordée, elle n’est que sacrifices, renoncements et c’est  le coeur serré que nous apprenons le secret inavouable qui la ronge.

Il faut éduquer les filles, les bien marier surtout, les écouter, l’une est posée et musicienne, douce comme elle, l’autre, belle rebelle, jalouse et caractérielle. Elle fait déjà chambre à part avec son mari qu’elle sait infidèle mais, tant qu’il ne ramène pas de scandales, ça fait partie du contrat. Ha ! Quel bonheur que la vie des femmes au XVIIème siècle !

Un travail d’orfèvre que ce petit livre où la sensibilité cachée de Magda, étouffée par le devoir nous écorche et nous laisse au coeur les notes aigrelettes de l’épinette qui ne joue plus pour elle, aussi un sentiment doux-amer, triste mais en même temps lumineux se dégage de ces pages…Lisez-les, je ne vous en dirais pas plus, j’en ai peut-être même trop dit !

Je n’ai qu’une envie maintenant : lire au plus vite Noces de neige et son dernier roman : Le dernier gardien d’Ellis Island car je sais que, quel que soit le sujet traité, sa plume est d’une justesse confondante et son style magnifique ! Ce fut un de mes coups de coeur de l’été…coup_de_coeur_d'asphodèle

LA LUMIÈRE DES ÉTOILES MORTES de John Banville

BanvilleVous pensiez que ce blog était moribond ? Vous n’aviez pas tort. Je viens le réanimer avec un livre de la rentrée littéraire qui est presque un coup de coeur ! Presque… mais il m’a tenue en haleine cet été et dans les circonstances de lecture qui étaient les miennes, je lui en sais gré.

LE PITCH :

Un acteur vieillissant, la soixantaine tristounette, Alex se voit proposer un grand rôle dans un film intitulé « L’invention du passé » avec une célèbre actrice Dawn Davenport qui a l’âge qu’aurait Cass, sa fille si elle ne s’était suicidée dix ans plus tôt. Mais ceci est l’arrière- plan du livre, tout comme son présent avec sa femme Lydia, leurs difficultés à communiquer depuis le suicide de Cass… La focale est braquée sur la mémoire et sur l’histoire d’amour incroyable qu’il vécut à l’âge de quinze ans avec Madame Gray, trente-cinq ans, mariée et mère de son meilleur ami Billy. Présent et passé s’entremêlent de façon subtile sans jamais s’entrechoquer, sans jamais nous perdre surtout et la pudeur du ton, la beauté poétique du style en font une histoire émouvante, majestueuse pour ne pas dire magistrale.

CE QUE J’EN AI PENSÉ :

La mémoire et ce que nous en faisons est au centre de la réflexion de l’auteur, il en fait une proie qu’il traque méthodiquement, en quête du moindre détail de ce qui se passa pendant les cinq mois que dura son aventure avec Madame Gray : « Je n’arrive pas à me souvenir des traits de la femme à vélo avec assez de netteté pour pouvoir affirmer que c’est bien elle qui m’a fourni ma première vision de Vénus Domestica, même si je me cramponne à cette éventualité avec une nostalgie têtue ». Amélie Nothomb a la nostalgie heureuse, Banville, lui, l’a têtue. A partir de là, il va nous retracer les émois de cette première expérience amoureuse avec ses affres et ses flamboyances. Nous assistons à l’éclosion de l’homme qu’il est devenu (ni meilleur ni pire qu’un autre) et combien cette histoire a déterminé des traits de caractère, des « acquis » qui sont restés intacts malgré les quarante ans enfuis, à l’image du souvenir de Madame Gray… L’histoire se passe dans les années 1950 et j’ai la quasi certitude que les jeunes de quinze ans de cette époque avaient une maturité autre que celle de ceux d’aujourd’hui, c’est évident et c’est pour cela qu’il n’y a rien de choquant, du moins à mes yeux (et grâce à la façon dont c’est raconté). Madame Gray reste mystérieuse une grande partie du livre, on s’interroge sur ce qui la pousse dans les bras d’un garçon de l’âge de son fils mais on ne peut s’empêcher d’éprouver de la tendresse pour cette amante juvénile et fougueuse malgré ses trente-cinq ans. Ce qui m’a accroché et ému dans ce livre (passé l’étonnement premier de l’âge du narrateur) c’est la pudeur, le ton de confidence émue et sa prise de conscience du scandale qu’a pu susciter pareille aventure à l’époque, si tant est qu’elle se soit autant ébruitée que sa mémoire le lui suggère…

Quand il parle de son présent difficile avec sa femme Lydia, c’est Cass, qui revient toujours, en filigrane mais obsédante, dans un jeu de miroirs, réfléchissant ce qu’il vécut lui à l’âge où elle mourut. Avec les interrogations douloureuses qu’elle a laissées en se suicidant. Les correspondances qu’il trouve chez Dawn, l’actrice avec qui il va tourner cette « invention du passé ». Car pour lui le passé ne s’invente pas, ne meurt pas avec les disparus, ils se ré-invente peut-être dans la restitution de certains détails mais il laisse au coeur des éclats de verre suffisamment coupants pour ne pas oublier. « Il parlait maintenant de la lumière des étoiles mortes qui parcourt un million (…) de miles avant de nous atteindre (…), si bien que partout où nous posons notre regard, partout, c’est le passé que nous contemplons ». Le passé, pour Alex, demeure un « présent lumineux » où les morts s’animent sans provoquer tristesse ou morbidité. Bien au contraire.

Les dernières pages lèvent le voile sur les « motivations » de Madame Gray et nous la rendent  encore plus fragile qu’elle n’était au moment des faits évoqués. Je n’en fais pas  un coup de coeur car malgré la beauté du texte, je n’ai pas réussi à m’identifier à un seul des personnages, ce qui ne m’a pas empêché de les aimer. J’ai été suffisamment fascinée par cette plongée dans la mémoire, mouvante comme les sables du même nom, cette mémoire qui permet aussi de redonner sens, vie et lumière à ce qui n’est plus en justifiant ce qui est. Pour continuer d’avancer, même dans les tunnels les plus sombres. « Les morts sont ma matière noire, ils comblent imperceptiblement les vides du monde ». Un beau et grand livre porté par une écriture juste, sensible, poétique où la lumière des étoiles continue de scintiller bien après que le livre ne soit refermé…

SUR L’AUTEUR :Banville John

Romancier, journaliste et scénariste, né le 8 décembre 1945 à Wexford en Irlande, John Banville est considéré comme un des auteurs majeurs de langue anglaise. Depuis 1971, il a obtenu plusieurs prix littéraires dont le Booker pour son roman « La Mer ». Il est aussi connu sous le pseudo de Benjamin Black pour huit romans policiers dont trois sont traduits en français. Pour ceux que ça intéresse, voir sa bibliographie, sa filmographie également (et de plus amples détails), ICI.

Des avis élogieux également chez L’Irrégulière, Titine, Nadael. Si j’en oublie, dites-le moi, j’ajouterais votre lien ! D’ailleurs Titine qui connaît bien l’auteur nous a précisé dans son billet qu’il s’agissait du dernier opus d’une trilogie. Pour ceux qui veulent en apprendre plus sur Cass (notamment), et sur les personnages « secondaires » de ce livre, c’est bon à savoir…

Merci aux Editions Robert Laffont pour ce partenariat « choisi » et positif.

La lumière des étoiles mortes de John Banville –  Traduit de l’anglais (Irlande) par Michèle Albaret-Maatsch – 346 p.- Editions Robert Laffont, collections PΔVILLONS,dirigée par Maggie Doyle et Jean-Claude Zylberstein.

EDIT DU 4 SEPTEMBRE 2014 : Bien que ce ne soit pas un coup de coeur intégral (oui comme les casques du même nom, vous savez), je l’entre au Non-Challenge de Galéa dans son rayon « pépites » car c’en est une : un mois après sa lecture, la réflexion de l’auteur sur le temps et la mémoire me poursuit toujours et ça c’est « pépitable » !!!Logo Galéa non challenge 2014-2015

Il entre également dans mon challenge « à Tous Prix » avec le renommé prix espagnol : prix Prince des Asturies 2014 et dans le Challenge Amoureux de l’Irrégulière dans la catégorie « amours de jeunesse » (je viens de l’inventer mais ce n’est pas grave)…logo challengeamoureux4

logo challenge à tous prix

LE LIVRE DE MA MÈRE d’ Albert Cohen

cohen le livre de ma mereUn livre lu en Lecture Commune avec Mind the Gap, sans nous être concertés, au hasard d’un mail nous en avons parlé et avons décidé d’en faire une LC. C’est chouette quand ça arrive, n’hésitez jamais à parler de votre lecture en cours…

Pas de résumé sur la quatrième de couverture , juste huit phrases de chroniqueurs littéraires, d’auteurs de l’époque d’Albert Cohen, tous unanimes pour dire qu’il s’agit là d’un monument de la littérature. Au hasard, sur les huit, ce qu’en a dit Marcel Pagnol : « Un chef-d’oeuvre : Le livre de ma mère. Un livre unique et qui durera. La plus belle histoire d’amour. » Un livre autobiographique paru en 1954 alors que la mère d’Albert Cohen était décédée depuis 1943.

Ce livre va au-delà du coup de coeur tant il est vibrant de sincérité et vous savez que pour qu’un livre me plaise il faut que je sente cette sincérité humble, nue, dépouillée d’artifices littéraires et verbeux pour faire passer le message…et, accessoirement, m’émouvoir au plus haut point. Oui j’ai pleuré en lisant certains passages mais c’était couru… Lire la suite

N’OUBLIE PAS LES OISEAUX de Murielle Magellan

Magellan couv'J’avais dit que je reviendrai avec le muguet, ce dernier étant très en avance, me revoici plus tôt que prévu avec ce livre lu depuis…janvier ! Je m’excuse auprès de Cécile Ruelle pour avoir tardé à rédiger cette chronique.

« C’est l’histoire d’un amour« …on croirait entendre la chanson mais non, ce sont les mots de l’auteure qui précise :  » C’est parce que cette histoire est vraie en tout point -à d’infimes détails près- que la romancière que je suis a voulu la raconter. Pour en extraire la réalité romanesque,  et la restituer, la partager, dans sa nudité, sa beauté, sa cruauté et sa douceur » . Lire la suite