BAÏNES DE France Cavalié.

IMG_2043Je sors ce blog de sa léthargie hivernale pour vous parler de Baïnes, un roman qui dit l’amour mais aussi les violences conjugales à une époque où elles n’étaient pas clairement nommées, à une époque (1984-89) où les femmes avaient honte d’en parler (c’est encore le cas mais il existe des lieux pour venir témoigner). Lire la suite

PAS FACILE DE VOLER DES CHEVAUX de Per Petterson

pas facile de voler les chevaux(1)Merci Valentyne de m’avoir offert ce livre auquel je ne m’attendais pas, ce fut une belle surprise. Je ne connaissais pas du tout l’auteur, je suis allée en lire un peu plus sur lui, je vous raconterai après ce billet.

On peut dire que c’est du « nature writing » nordique. L’action se déroule dans un village isolé de la campagne norvégienne fin des années 1990. Trond Sander a 67 ans, il se sent vieux, il est veuf depuis trois ans, vit seul  une retraite bien méritée mais n’est pas résolu à se laisser aller à la décrépitude. Il s’astreint à se promener avec sa chienne Lyra autour du lac non loin de chez lui. Il a retapé cette vieille baraque en rondins, toute de guingois, il veut couper son bois et ne produire que le strict nécessaire à sa consommation,  c’est un choix de vie. C’est un ours comme ça en apparence, un taiseux qui a besoin de calme pour se souvenir car sa mémoire est encombrée.  » C’est ça que je veux et je sais que j’en suis capable, que j’ai ça en moi : la force d’être seul. Qu’il n’y a aucune raison d’avoir peur. (…) J’étais le garçon aux culottes en or. Mais maintenant, j’aimerais bien pouvoir me reposer. » (p.206) Lire la suite

EN NOUS LA VIE DES MORTS de Lorette Nobécourt

en nous la vie des morts de lorette nobécourtQue les fainéants, les pressés, ceux qui vont directement au dernier paragraphe du billet passent leur chemin, je n’ai pas envie de faire « court » aujourd’hui  car ce livre m’a bouleversée, j’ai mis 25 jours pour le lire (en parallèle avec d’autres, enfin un seul à vrai dire) et je ne voulais pas en voir la fin. D’ailleurs finit-il vraiment ? Aifelle qui me l’a prêté m’avait dit : « C’est un livre exigeant », en clair ce n’est pas un livre facile. Il porte une réflexion lucide qui touche à l’universel de l’âme comme de la chair, nous interroge, nous coupe le souffle parfois. Au-delà du coup de coeur, c’est une vraie rencontre avec une auteure. Il fait partie de ces livres trop rares qui changent notre regard sur le monde, qui essuient la poussière de nos yeux et ouvrent notre conscience par le biais des mots. 309 pages à savourer lentement et sans modération.

L’HISTOIRE :

Nortatem, un jeune homme de 34 ans, new-yorkais et plutôt frivole est dévasté par le suicide de son meilleur ami, Fred qu’il connaissait depuis l’enfance, avec qui il avait fait les quatre cent coups. Au chagrin de la perte, s’ajoute l’incompréhension du suicide. Il vient aussi de rompre avec Georgia dont il était dépendant sexuellement plus qu’autre chose… Leur amie commune, (à Fred et lui), Guita le recueille chez elle juste avant de partir en France, son pays d’origine, lui demande de s’occuper de son hamster Léandre (oh le prétexte !) lui conseille de s’isoler et surtout, de lire deux livres : Le Livre 7 (livre hébraïque en rapport avec la connaissance par les chiffres, entre autres) et En nous la vie des morts, écrit par Guita elle-même…Nort part pour le Vermont et loue une bicoque en bois perdue dans les arbres, « toute de guingois, suffisamment bancale pour abriter mon propre déséquilibre » (p.20), à proximité d’une petite ville où il fera des excursions diurnes ou nocturnes mais aussi des rencontres, brèves et chargées de symboles, de sens : la vieille indienne, Laura… Les chapitres de sa nouvelle vie, arrosée d’un vieux Margaux laissé par Guita ou de champagne, de son cheminement intérieur vont alterner avec ceux de En nous la vie des morts.

Dès le début de la lecture, la mise en abyme est vertigineuse et subtile. Ce livre est relié au Livre 7 par la symbolique des chiffres ;  les histoires magnifiques qu’il contient, s’apparentent davantage aux contes philosophiques destinés à faire passer un message qu’à de banales histoires. Nortatem y retrouve le daim, qui revient en fil rouge dans tout le livre, puis sa peau qui sèche sur la terrasse de la bicoque ,  et enfin le manteau en daim dont il aime soudain se vêtir. A la fin de chaque chapitre, et par cet effet miroir, il en ressort ébranlé dans ses certitudes, moins désespéré mais avec le sentiment que son chemin de croix est loin d’être terminé : « L’habitude est ce qui nous déshabitue de l’essentiel. La réalité dépendait exclusivement du regard que l’on portait sur elle, et la nouvelle appréhension que j’en avais était aussi réelle que la plus réelle motte de terre sous mes pieds » (p. 217-218). Il essaie également de comprendre ce qu’a laissé en lui la mort de sa mère : « Et comment devient-on l’homme d’une femme quand on n’a pas été le fils d’une mère ? » (p.44). Au fil des pages et des jours qui passent, dans ses échanges par mail avec Guita, Nort va apprendre que de la douleur et de « la soif« , renaissent en nous une sorte de sagesse, de foi qui nous dépassent le plus souvent, faute d’esprit agile et d’acuité pour en percevoir les fils ténus de la joie.

MON AVIS

Dans une écriture ramassée, précise et poétique (sans lyrisme pompeux), Lorette Nobécourt  fait corps avec son livre, on se dit que Guita c’est sûrement elle (ou alors elle lui ressemble beaucoup). Du deuil à la renaissance, de l’ombre à la lumière, à travers Nortatem guidé par Guita, nous « mutons » nous aussi à la lecture de ce livre indispensable à qui veut comprendre qu’il ne suffit pas d’être présent au monde si nous n’en avons pas la perception, qu’il ne suffit pas de hurler comme un loup blessé pour exprimer notre souffrance ou de faire l’amour quand le coeur n’y est pas. « Peut-être sommes-nous des fictions auxquelles nous nous efforçons de croire » dit Nort p. 301. Dans un long chemin d’apprentissage, à démêler la vérité du mensonge, alors entendons-nous la cloche lointaine de nos morts qui résonne en nous avec ce qu’ils ont laissé de vie, de joie et de turbulences, suffisamment pour nous consoler de leur départ, suffisamment pour appréhender la nôtre à venir dans la clarté d’un esprit apaisé. Ce livre nous dit aussi qu’il faut avoir souffert beaucoup, être parti souvent, avoir attendu longtemps avant de retrouver la lumière, qu’elle se mérite et qu’elle n’est jamais acquise…coeur chromo ana-rosa

Vous pouvez lire le billet d’Aifelle ICI et découvrir Lorette Nobécourt sur son site, : j’y ai lu beaucoup de choses intéressantes, des interviewes, des coupures de presse qui me donnent envie de lire le reste de son oeuvre mais paradoxalement, ce qu’elle a écrit après En nous la vie des morts, sorti en 2006…

DÉSOLATIONS de David Vann

S’il est un livre qui porte bien son titre, c’est celui-ci. J’ai attendu une semaine pour en parler tant il m’a remuée au couteau, noué la gorge et m’a obligée à rester en apnée. Je n’ai pas pu le lâcher une fois commencé, et je l’ai lu en deux après-midis.

Derrière Irène et Gary, la petite soixantaine, il y a l’Alaska, ses paysages ancrés dans une réalité sauvage et solitaire entre fantastique glaçant, poésie froide et sans ambages, du nature writing brut de décoffrage. Il y a surtout Irène… Lire la suite

LE VIOLON de Pierre Béhel

Le Violon – Editions Cogitare – 204 pages. Prix éditeur :10 €.

4 ème de couverture : Elle est superbe. Surtout, elle est violoniste prodige. Il ne pouvait que la vouloir. Pour lui seul. Pour l’écouter, pour l’admirer.

Il ne pouvait que l’enlever et la garder dans sa cave. Pour qu’il puisse l’écouter à loisir.

Quant à elle, que pouvait-elle faire d’autre que jouer ?

Tout est dit ou presque, surtout après avoir lu l’avant-propos de trois pages où l’auteur nous dit comment et pourquoi il écrit puisqu’il se nomme lui-même créateur multigenre, de qui surtout il s’est inspiré, pour écrire ce « roman psychologique » : Natascha Kampusch et la violoniste coréenne, Ji-Yoon Park. Il se revendique aussi (plus ou moins) de Nabokov et de sa Lolita. Et surtout, en conclusion de l’avant-propos, la phrase qui tue : « Je laisse ainsi tout à fait volontairement à mes lecteurs une partie du travail de création ».

Sauf que quand je lis, je n’aime pas travailler et faire des efforts pour finir de rédiger une histoire à huis clos qui se perd dans les détails infimes,les descriptions interminables et survole les sentiments, le ressenti, le fond en somme. Il n’y a absolument aucune attente puisque tout nous est dévoilé dès le départ (ce qui ne l’est pas se devine aisément) car l’auteur relate en même temps cette histoire : un vétérinaire va rencontrer la Beauté un soir de séminaire. Il écoute la violoniste qui joue pour eux en soirée privée et en tombe raide dingue. Son Destin va changer. Il la suit, la kidnappe dans sa cave et va retarder le moment de la tuer. Elle va le supplier de la tuer. Point. En revanche, vous aurez droit deux fois aux filets de  truite au beurre citronné et à la compote pommes-poires, au début et à la fin. Extraits du livre : «  Je fis une recherche sur Internet à propos de la jeune artiste qui m’avait initié à la Beauté. (…) Dès cet instant, mon Destin était scellé. » Sans parler des nombreuses fautes d’orthographe, de concordance des temps, plus des majuscules aléatoires…

 » Le matin, j’allais (imparfait au lieu du passé simple) chercher mon invitée comme si nous étions un jour ordinaire. Nous prîmes un petit déjeuner semblable à ceux de tous les jours. (…) Je dis des banalités, des commentaires de l’actualité. »

A aucun moment, je ne suis entrée dans ce tête-à-tête, avec des dialogues, des Majuscules partout au début, moins vers la fin, majuscules inégales ? (Beauté, Destin, etc). Ce qui va se passer est anticipé dans le chapitre précédent. Et surtout, l’emploi de la première personne (encore expliquée en avant-propos) est, je cite : « Ecrire à la première personne permet aussi au lecteur de mieux s’approprier les sentiments du héros. Et de se glisser, après l’auteur, dans la peau de celui-ci. J’espère qu’elle vous conviendra pour les instants que vous consacrerez à lire cette histoire ».

Je cherche encore à me glisser dans la peau du personnage, entre ces lignes dénuées de toute émotion, de toute intrigue « solide ». Ce roman  ne m’a pas touchée ni émue une seule seconde. Désolée. Ou je suis passée à côté, veuillez m’en excuser. Mais n’est pas Nabokov qui veut. Le site de l’auteur est .

SUR L’AUTEUR

En revanche, en ce domaine j’ai plus à vous dire puisque en recevant ce livre, j’ai lu le dossier de présentation de ce « créateur multigenre » (photo ci-dessous).

Le dossier de présentation ( de 58 pages !!!)  s’ouvre sur une « auto-interview » de l’auteur face à lui-même où il nous explique les avantages de l’autoédition, il nous relate son parcours d’écrivain lambda sur Internet où il a commencé à écrire des feuilletons (il continuerait…mais je n’ai pas trouvé en allant sur son site http://www.pierrebehel.com). Pourquoi il se diversifie : théâtre, essais, romans psychologiques, nouvelles fantastiques et de science-fiction, contes et parodies… Vous avez le choix. Il préfère rester hors du circuit traditionnel de l’édition. Enfin, dans cette auto-interview de dix pages, à la dernière question qu’il « s’auto-pose »  : « Et si on parlait un peu de toi, sur un plan plus personnel ? » Il répond : « Je n’y tiens pas du tout. Pas en « public ».  »

Je remercie Les Agents Littéraires de promouvoir les auteurs méconnus du grand public et de m’avoir adressé ce livre. J’espère être plus positive pour le prochain !

Et j’en profite pour l’ajouter au challenge musical d‘Anne  » Des Notes et des Mots ».

HOMO ERECTUS de Tonino Benacquista

Publié en juin 2011 chez Gallimard, Homo Erectus est le dernier roman de Tonino Benacquista.

Définitions trouvées sur Google de l’homo erectus : homme qui se tient droit. Première espèce d’humain à conquérir le monde. Taille d’un homme actuel. Premier homme à domestiquer le feu, il invente le biface (?).

L’HISTOIRE

Tous les jeudis à 19 heures, dans un cercle anonyme d’épluchures d’âmes mâles en peine, cercle itinérant et sans nom, qui tient à la fois de la loge franc-maçonne et des Addictifs anonymes (ça n’existe pas ?), des hommes de tous bords viennent s’épancher à tour de rôle et racontent ce qui va ou ne va pas dans leur vie. Ils n’ont droit qu’à un passage sur la scène et pas de juge ou de Grand-Maître pour leur donner un conseil, un avis ou même les juger. Vous aurez compris qu’ils y parlent de leurs ratés avec les femmes, uniques objets de leurs désirs mais aussi de leurs ressentiments. « D’autres, en mal de solidarité y voyaient le dernier refuge des grands blessés d’une guerre éternelle. (…) sans rien espérer en retour sinon qu’elle fasse écho à celle d’un auditeur anonyme venu, lui, en quête de réponses. » Alors l’écho va faire son boulot et trois Caliméro en détresse vont lier connaissance, se raconter leurs déboires autour d’un verre et nous allons suivre leur histoire tout au long du livre.

Il y a Philippe, sociologue de formation adoubé philosophe « compréhensible » par la sphère intellectuelle après la parution d’un livre à succès. En contact avec  la jet-set, il va vivre une histoire avec un top-model, Mya,  classée parmi les plus belles femmes du monde. Puis Denis, serveur chef de rang dans une brasserie, à la ramasse complète depuis qu’il vient d’avoir trente ans : il semble être devenu transparent pour les femmes et suspecte même un « complot » de ces femelles visant à l’anéantir. Et surtout visant à anéantir sa sacro-sainte virilité ! Jusqu’au jour où l’une d’elles, sans lui demander son avis ou son accord va s’installer chez lui. Quant à Yves, la quarantaine alerte,  parisien moyen, poseur de carreaux triplement efficaces décide de ne pas pardonner l’affront que lui a fait sa femme adorée en le trompant avec un gogo-dancer, un soir d’ivresse. Il décide de se venger en ne côtoyant QUE des prostituées, allant jusqu’à organiser un budget pour ces rencontres tarifées où il s’esquintera à  épuiser le plus large éventail de ses fantasmes. Un ami marié et bien renseigné lui a d’ailleurs dit : «  Tu sais, l’avantage d’une pute, c’est pas tant qu’elle fasse tout ce que tu veux, c’est qu’elle s’en aille juste après. » Entre autres, car nous avons quand même droit à des scènes de sexe particulièrement détaillées…  Le ton ironique, narquois de Benacquista est bien là, le livre est très bien écrit (trop bien ?), le postulat de départ qui va aller en déployant ses branches et leurs ramifications pour décortiquer les relations hommes-femmes, sans que jamais la balance ne sombre d’un côté plus que de l’autre est intéressant et bien amené. Trouveront-ils le bonheur nos trois compères, la voie qu’ils ont choisie sera-t-elle celle de la rédemption ou de l’enfer ? Trouveront-ils surtout « du sens au sens » qu’évoque Philippe face à Mya en réfléchissant à une question qu’elle vient de lui poser ?  » La débarrasser de l’idée de comprendre  pour se donner une chance de ressentir. Être à l’écoute d’elle-même et non des injonctions contradictoires des meneurs d’opinion (…). Lui démontrer que celui qui confesse n’avoir ni l’outil ni la matière a déjà tant de convictions, de vécu, d’intuitions, qu’il suffirait d’un simple déclic pour combiner entre elles ses propres expériences, et connaître une épiphanie, une de ces illuminations qui frappent si fort qu’elles éclairent à jamais le chemin qui reste à parcourir. » Les personnages qui sont aussi variés et variables qu’une géométrie bien contrôlée sont là pour qu’un maximum de personnes puissent se reconnaître en eux, certes, affûtés à la plume ironique de Tonino. Même la fin nous réserve une pirouette laissant  supposer un prochain roman (suite or not ?) qui pourrait s’intituler « Femmes, redressez-vous » (euh…j’extrapole). Homo Erectus ne signifie-t-il pas « Homme qui se tient debout » ou par extension « Restons dressés » au propre comme au figuré… Car il est aussi question de la reconquête d’une certaine dignité chez ces mâles à terre, la dignité que se doivent un homme et une femme quels que soient les rapports qu’ils entretiennent et quoi que nous pensions, nous sommes toujours à l’affût dans notre appréhension et notre compréhension du sexe opposé : « Heureusement, les femmes sont là pour créer un équilibre. La femme est à l’écoute de l’autre, parfois jusqu’à la complaisance. La femme observe, parfois jusqu’à l’indiscrétion. La femme formule, parfois jusqu’à la jacasserie. Est-ce que tu as ton compte d’idées reçues ou tu en veux d’autres ? » Lire la suite

LA FEMME GELÉE d’Annie Ernaux

 

 

 

 

Qui a dit qu’Annie Ernaux écrivait toujours le même livre ? Certes, les thèmes autobiographiques qu’elle aborde semblent un sujet inépuisable, à l’image de sa mémoire fouilleuse et introspective mais je n’ai pas retrouvé le style des Armoires Vides ni la même émotion de L’Autre Fille dans celui-ci. De son enfance à Yvetôt à son mariage, en passant par l’adolescence et ses études à Rouen, son écriture maîtrisée, juste, presque chirurgicale trace au scalpel ses interrogations, ses révoltes sur la condition féminine, sans tabous, parfois crûment, mais toujours dans la souffrance d’où émergent de rares moments de bonheur… Et on ne peut pas ne pas s’émouvoir quand ces mots nous ramènent à notre propre condition de femme, avec si peu de changements en trente ans (copyright 1981), malgré l’avalanche de lois prônant la parité, l’égalité des chances, le sexisme, etc,  et qui, comme nous le savons ne restent que théorie la plupart du temps…

LE LIVRE

Quelle surprise dans cet opus de voir l’enfance d’Annie plutôt heureuse, heureuse de son statut d’enfant unique, émerveillée par sa mère qui porte la culotte comme on aurait dit autrefois. Une mère qui ne fait le ménage (à fond) qu’une fois par an, préférant lire derrière le comptoir de l’épicerie-café un Delly romanesque laissant au papa qui tient le bar mitoyen le soin de s’occuper des repas d’Annie, de l’accompagner à l’école, bref de remplir les fonctions d’homme au foyer. Elle a donc été élevée avec ce schéma inversé, poussée par ses parents à lire, à devenir quelqu’un. «  Mais je cherche ma ligne de fille et de femme et je sais qu’une ombre au moins n’est pas venue planer sur mon enfance, cette idée que les petites filles sont des êtres doux et faibles, inférieurs aux garçons. Qu’il y a des différences dans les rôles. » Mais très vite, le regard des autres va modifier cette vision normale pour elle. Son père, « homme popote » est un anachronisme pour l’époque et sa mère n’a pas « les circonstances atténuantes » de la maladie ou de la de la famille nombreuse pour ainsi paresser, ne pas savoir faire une mayonnaise, coudre ses robes et épousseter sans cesse. Elle se sent différente, toujours, partout, par ses origines modestes d’abord, paysannes même, où le chemin à tracer est le sillon que l’on doit creuser soi-même pour sortir de ce milieu. Et ce milieu, elle en sortira grâce à l’éducation mais se perdra un temps dans un reflet de femme qu’elle ne voulait pas être.

A l’adolescence, surgissent les lectures, la lecture est déjà omniprésente depuis l’enfance, là viennent s’y ajouter entre Simone de Beauvoir et Kant, les conseils de Nous Deux ou Intimité sur ce que doit être une femme. La virginité, le mariage, les contradictions avec l’image du couple qu’elle devra former si elle se marie. Les premières règles, le dégoût, les complexes, trop plate, pas assez « gironde » dans les critères des mâles qui croisent sa route. Elle remet toujours tout en question :  » Pas facile de traquer la part de la liberté et celle du conditionnement, je la croyais droite ma ligne de fille, ça part dans tous les sens. Une certitude, l’époque Brigitte a été fatale pour ma mère, (…) ». Puis l’émancipation définitive avec le schéma parental après avoir désespérément cherché à l’excuser, le justifier auprès de ses camarades. La première expérience sexuelle qui n’a pas le goût ni les couleurs du rêve qu’elle espérait, seulement « les joues rugueuses » d’un amant sans importance. Mais le bac est sa priorité, les études, s’en sortir, réussir quoiqu’il arrive. Alors elle accepte le foyer pour jeunes filles à Rouen, les blouses roses et ce qu’une fille doit apprendre. C’est pour le lecteur, un voyage dans un temps pas si éloigné que cela (les années 50-60) où l’école n’était pas mixte (elle découvrira les garçons dans les amphis de la Faculté de Lettres de Rouen) et, où les deux mondes filles-garçons se voyaient à travers le prisme déformant de l’interdit, des conventions, du sacré et surtout du chacun-reste-à-sa-place.

Après quatre années de liberté en Fac de Lettres, les Sciences sont réservées au garçons bien sûr, vient le mariage avec Pascal, les doutes avant le mariage, des deux côtés, ils se ressemblent un peu tous les deux, à la différence que l’homme c’est lui.  » A d’autres moments, la croyance que notre malaise venait de l’incertitude elle-même, pour le supprimer, le pari de Pascal, foncer dans le mariage, on verrait après. Ma super lâcheté, l’inavouable, dans les derniers cercles de l’amour, je désire que mon ventre se fasse piège et choisisse à ma place « .

Mais l’image d’Epinal va se ternir  rapidement avec la routine, la naissance des enfants, le temps pour soi raboté à l’extrême et la carrière mise en veille pour que celle du mari décolle. Très vite, cette solitude, car elle est finalement toujours très seule, même mariée, comme si l’enfance unique lui avait laissée à jamais cette indébilité, cette incapacité à se fondre totalement dans une existence faite de clichés, de stéréotypes et surtout de s’absenter longtemps d’elle-même,  et finir par ne plus se reconnaître.

« Elles ont fini sans que je m’en aperçoive, les années d’apprentissage. Après, c’est l’habitude. Une somme de petits bruits à l’intérieur, moulin à café, casseroles, prof discrète, femme de cadre vêtue Cacharel ou Rodier au-dehors. Une femme gelée. »

MON AVIS

En plus de ce que je vous ai dit plus haut, la femme gelée, ici n’est pas  la femme glaçée par l’absence d’amour, mais gelée  au sens de figée dans des cadres, des images qui correspondent à la fois aux attentes de la société et à celles de la famille. Et pendant que sa vie à elle est « gelée », le temps passe, comme tout le monde elle a peur de vieillir et de ressembler à ce qu’elle a toujours haï. Annie Ernaux est fidèle à elle-même et très courageuse aussi de se livrer ainsi, sans pudeur, dénonçant tout haut ce que tout le monde pense souvent (bien trop souvent) tout bas. Elle ne crie pas, n’exhorte pas au féminisme, à brandir son soutien-gorge, non, le murmure en dit plus souvent parfois que les cris,  elle fait simplement le constat d’une vie de femme, prof de lettres qui eût aimé aller vers l’Agrégation (à ce stade de sa vie) si les entraves liées au statut de femme dans lequel est incluse la clause d’enfanter ne l’en avait pas empêchée. Je pense qu’Annie Ernaux aurait à certains moments, préféré être un garcon et pouvoir  décider comme un homme…sans rien lâcher de sa féminité qu’elle ne nie pas non plus ! Et oui, j’ai aimé ce roman dense, lucide, intransigeant, dépouillé dans le style et diablement émouvant.

SUR L’AUTEUR : Je vous parlerai d’elle plus longuement et certainement plus précisément après avoir lu Les Années (Lecture commune du 15 août). Mais j’en ai déjà dit un peu, après avoir lu L’Autre Fille, début avril 2011.

CLAIR DE FEMME de ROMAIN GARY

 

OU L’AMOUR AU-DELÀ DE LA MORT…

 Ce livre, vous l’aurez deviné est bien plus qu’un coup de cœur, c’est le cœur entier qui se dissout entre les lignes, qui frissonne, rit aussi, car le sujet grave est traité avec une autodérision exceptionnelle. Parce que  les mots nous collent à la peau comme une larme retenue, translucide et qui ne veut pas couler de notre paupière refermée, un instant de grâce que nous voulons prolonger, pour ne pas arriver à la fin, comme les deux héros Michel et Lydia qui roulent doucement dans la nuit parisienne de peur d’arriver quelque part. Surtout elle. Lui sait ce qu’il  a à faire et ce qu’il veut malgré son ivresse. Soûl d’alcool et aussi soûl de malheur. « Même si nous étions dans l’étreinte comme deux souvenirs », la mort ne lui a pas tout pris. Et la mort imminente de Yannik, sa femme, don double, sa patrie, doit continuer à travers une autre, tel qu’elle le lui a demandé et tel qu’il le lui a promis. Comment ne pas imaginer Jean Seberg dans les quelques pages où il nous parle de cette douceur blonde, cet « éclair de femme » et peut-être, l’amour tel qu’il aurait dû être entre eux. Et le titre aurait pu être « Eclair de femme » tant il en parle de cet éclair. Mais il dit aussi cela de l’amour : «Et je ne vous dis pas qu’on ne peut pas vivre sans amour : on peut et c’est même ce qu’il y a de si dégueulasse. Les organes continuent à assurer la bonne marche physiologique, et le simulacre peut se prolonger longtemps, jusqu’au moment où la fin du fonctionnement rend le cadavre légitime ».

L’HISTOIRE

Une fin d’après-midi pluvieuse, Michel, pilote de ligne en congé sans solde est débarqué brusquement d’un taxi (et de sa vie) rue de Varennes. Il heurte Lydia qui tombe là à point nommé pour régler sa course, car il n’a que des dollars sur lui.   Ils vont s’agripper l’un à l’autre tels deux naufragés et se raconter par bribes leur histoire tout en poursuivant une course échevelée dans des univers cosmopolites d’un Paris qui abrite leur nuit interminable à la lumière de néons indifférents. Ils vont se prendre, sans passion et mettre le doux nom « d’entraide » sur leur relation balbutiante. Ils se lâchent un moment, le temps pour Michel de rencontrer Señor Galba, clown triste dans un cabaret de seconde zone. Et nous avons droit à une scène d’anthologie tragi-comique où un caniche teint en rose va danser un paso-doble avec un chimpanzé… « Le numéro de ma vie » dira Señor Galba en vantant cette prouesse pathétique pour Michel qui s’aperçoit que l’homme, cardiaque, a peur de mourir avant son autre caniche, Matto Grosso,  qui le suit du coin de l’œil en permanence, il a peur de la smrt, ce mot russe qui désigne si bien la mort par sa sonorité vipérine. Il sympathise avec lui et en oublie son sac de voyage dans sa loge où il s’est alcoolisé un peu plus. Après, Il retrouve Lydia, seule depuis un an, elle a quitté son mari devenu aphasique jargonneux (les pires logorrhéiques puisqu’ils parlent sans cesse par onomatopées incompréhensibles) et qui cherche « à l’aimer encore plus depuis qu’elle ne l’aime plus ». A savoir que sa petite fille est morte dans l’accident qui a rendu son mari infirme. Ils vont donc à la soirée d’anniversaire que donne Sonia pour son fils adoré, la belle-mère juive et russe, un sourire implacable vissé sur la face, malgré des yeux qui disent la pire cruauté. La réception, grandiose est une mascarade décadente de sourires ouverts sur des dentiers, du caviar à la louche et de faux tsiganes qui font se pâmer les vieillards présents, enchâssés dans leurs souvenirs et leurs bijoux, témoins d’une grandeur passée et fanée. La belle-mère est une publicité pour un dentifrice tant son sourire ne désarme pas, Michel demande en douce à Lydia si elle l’enlève pour dormir ! Elle croit encore que les juifs ont le malheur dans les veines et jubile d’avoir repris son fils à Lydia, victoire mesquine sur ce malheur qu’elle béatifie alors que Lydia veut rester vraie, vivante et agnostique. Michel se moque de tout et tout le monde met sur le compte de l’ivresse ses réparties pleines d’humour.

« – pirojkis (ce sont de petits pâtés), troïka, volga, koulibiak… » et Sonia le prend aussitôt pour un russe !

Lydia sait que Yannik a demandé à Michel de partir pour abréger sa leucémie, qu’à l’heure où ils dérivent dans Paris, elle est peut-être passée à l’acte. Lydia interroge et il répond : « pourquoi puisque je l’aimais tant, ne me suis-je pas allongé à ses côtés ? «   «  Mais elle voulait rester vivante et heureuse et cela veut dire maintenant vous et moi ». Il veut donner une chance à l’impossible, recréer l’image indéfectible du couple, « où tout ce qui féminin est homme, tout ce qui est masculin est femme » en continuant l’amour, la femme avec une autre, perpétuer Yannik, ce qu’elle voulait  au cours de ce qu’il appelle « les hasards d’une dérive et d’une main tendue ».

Mais plus la nuit avance, quand on croit qu’il va tomber, au fur et à mesure que l’alcool coule dans ses veines, plus l’humour et l’amour, comme un voile de pudeur posé sur l’indicible lui fait raconter Yannik : « Un jour elle m’a dit : jusque là et pas plus loin. Ce n’était pas seulement le refus de souffrir : c’était un goût de plénitude. Elle avait trop le goût de la plénitude pour lécher les restes dans l’assiette. « Pas question, tu parles comme si tu étais le seul à aimer. S’il est une idée qui m’est insupportable, c’est de mourir en emportant avec moi ma raison de vivre  (…). Alors promets-moi. Promets-moi de ne pas faire de ton chagrin une facilité, une dérobade. (…) Nous avons été heureux et cela nous crée des obligations à l’égard du bonheur ».

Il regarde déjà Lydia avec amour, ses cheveux qui ont blanchi trop vite, ses petits sillons autour des yeux sont autant de signes rassurants, comme s’ils avaient déjà vécu vingt ans ensemble. Mais elle qui ne sait plus ce qu’est l’amour a peur, terriblement peur d’être érigée soudain en cathédrale, elle qui ne côtoie que son deux-pièces de 80 m2. Il lui propose juste d’essayer, de partir à Caracas comme il le prévoit depuis deux jours sans parvenir à franchir la salle d’embarquement, il ne veut pas lui faire habiter une vérité qui ne serait pas habitable : «  Le néant ne m’intéresse pas, précisément parce qu’il existe ». Il veut qu’elle partage sa vie par « fraternité », afin de profaner enfin le malheur, de lui tordre le cou une bonne fois pour toutes. Donner une chance à l’impossible, plutôt que de cogner leur malheur comme deux coques de noix  dérisoires sur un océan déchaîné, il veut l’essence de l’amour dans ce qu’il a d’absolu. Alors il lui rapporte les derniers mots de Yannik : «  Je ne veux pas partir comme une voleuse ; il faut que tu m’aides à rester femme ; la plus cruelle façon de m’oublier, ce serait de ne plus aimer. Dis-lui… »  Et, comme pour lui-même il ajoute : « le sens de la vie a un goût de lèvres. C’est là que je prends naissance. C’est de là que je suis. »

Lydia entend-elle vraiment, partagée entre l’envie d’être enfin une autre, d’échapper à sa belle-famille et de ne pas être cette cathédrale,  trop haute pour elle. Elle veut, quand l’aube viendra, commencer par le début, par le bas, redescendre du clocher sacré où il l’a placée. Ramper vers lui plutôt que de descendre d’un trône en Majesté. «  Et quelle femme accepterait d’être seulement un temple d’où l’on vient adorer l’Eternité »…

Alors, iront-ils plus loin ensemble ? L’aube leur sera-t-elle fatale ? Yannik s’est-elle suicidée ? Señor Galba a-t-il échappé à la smrt ? Autant de questions que l’on se pose jusqu’à la fin et auxquelles je ne répondrais pas, pour vous laisser un peu de ce livre que je me retiens de citer en entier ! Mais je ne peux m’empêcher de vous en mettre celle-ci que je trouve particulièrement belle, bien que le livre en regorge comme il déborde d’humour ! Précipitez-vous dessus et consommez-le doucement, comme on savoure un grand cru, comme on serre un enfant dans ses bras, avec tendresse et délicatesse. Parce que Romain Gary nous donne ici aussi, une belle leçon de tolérance, d’humanité face à l’inhumanité de la mort et le tout enveloppé avec précaution, comme s’il ne voulait pas se répandre mais plutôt s’épancher, murmurer alors qu’un cri déchirant, un seul lui traverse l’âme, un éclair de femme…

«  Aimer est la seule richesse qui croît avec la prodigalité. Plus on donne et plus il vous reste. J’ai vécu d’une femme et je ne sais pas comment on peut vivre autrement ».

Coup de coeur exceptionnel !

LC avec Martial, le vagabond des étoiles et Marie.

LES DÉFERLANTES de Claudie Gallay

LECTURE COMMUNE AVEC Anne (des mots et des notes),  et  Anne (de poche en poche).

Lecture commune qui m’a « pesé » mais je n’ai pas abandonné, n’aimant pas donner un mauvais avis sur un livre sans avoir pris le soin de le lire jusqu’au bout, ne serait-ce que par respect pour l’auteure.

Ce livre avait tout pour me plaire : le titre, le phare, La Hague, ce bout du monde du Cotentin mais je suis restée à la porte, y entrant huit jours après sans perdre le fil tant les redites nous permettent de suivre cette sombre histoire sans risque de nous égarer.  Ce roman est un cliché, tout comme les personnages caricaturés plus que dépeints : Lambert, l’étranger qui ressurgit 40 ans après pour expliquer le naufrage de sa famille ; Lili, la tenancière du bistrot où on boit, où on mange, tout en observant la faune locale et surtout on y « ragote » à longueur de journée, cinquantenaire acariâtre, qui s’occuppe de la Mère (la sienne) après avoir fui la maison du père, Théo,  ancien gardien du phare et ornithologue en retraite que la narratrice vient remplacer dans ce travail mais aussi Père de Lili et ex-mari de la Mère, qui ont toutes deux quitté la maison familiale car il a toujours été amoureux de Nan ; les colocataires de la narratrice : Raphaël, le sculpteur illuminé et talentueux, sa soeur, Morgane trentenaire appétissante en mal d’amour et mal fringuée, punkette déshinibée ne se baladant jamais sans son rat ; Max, amoureux de Morgane, innocent du village qui retape un bateau et en sait beaucoup plus long qu’il n’en dit ;  Monsieur Anselme, vieux garçon affété, obsédé par Prévert, enfant du pays, et qui perpétue sa mémoire, La Cigogne, petite fille triste au bec-de-lièvre, qui circule, silencieuse et amoureuse de Max entre tous ces adultes…et Nan (Florette de son vrai nom), une folle magnifique qui erre sur la grève les jours de tempête, attendant que la mer lui rende le corps de Michel, son fils adoptif disparu,  en portant ces jours là d’amples robes noires où sont brodées à l’intérieur le nom des enfants qu’elle a élevés au Refuge, orphelinat de fortune. Elle coud les linceuls des morts et inspire beaucoup Raphaël qui sculpte des femmes au ventre creux… 

Dans cette atmosphère lourde de non-dits, elle qui souffre et se complait dans sa douleur, qui ne veut surtout pas arrêter de souffrir car après la douleur c’est « le vide », spectatrice de sa vie, elle devient actrice de celle des autres. Mais là où elle aurait pu recueillir des indices en 5 jours, elle en met dix, ne nous épargnant aucun petit détail qui dilue les jolis passages dans une logorrhée insupportable.  Elle distille à chaque page des sentiments sur son amour perdu chaque fois qu’un geste, une odeur le lui rappelle. Elle questionne Théo, le vieux gardien du phare, taiseux, qui ne vit plus que pour ses chats et ses regrets de ne pas avoir épousé Nan qu’il a toujours aimé. A la page 160, le « secret » s’évente et qu’elles sont loooongues les 400 dernières pages… Tout en continuant à voir Lambert de ci de là. De lui ramener un indice glané par hasard… et se perdant dans des détails, des descriptions interminables qui n’ajoutent rien au roman. Tout se terminera bien pour les principaux héros, moins bien pour ceux qui continueront à remâcher leurs aigreurs et leurs rancunes aussi tenaces que le varech accroché aux rochers et deux s’en sortiront grâce à la rédemption et au pardon.

L’histoire commence avec l’arrivée de Lambert, le jour de la grande tempête qui vient chercher des réponses au naufrage du voilier de ses parents et à la disparition de son frère cadet (jamais retrouvé) quarante ans plus tard.  Elle ne déferle hélas que pendant les 20 premières pages…cette tempête. On comprend tout de suite que l’ornithologue (elle n’a pas de nom la narratrice, sauf au milieu du livre où Lambert l’appellera une seule fois La Ténébreuse) a un penchant immédiat pour lui, alors qu’elle est venue tenter d’oublier son grand amour mort d’une longue maladie et dont elle  nous distille à chaque page, un peu plus de leur histoire. Tous ces personnages sont liés par un secret « terrible », « monstrueux », une chaîne aux maillons rouillés par la haine, la rancoeur, les mensonges, les silences et la mesquinerie.  A l’image de leur vie qui, quarante ans plus tôt s’est brisée en se refermant sur ce secret. La Ténébreuse va se passionner d’un coup d’un seul pour la quête de Lambert (l’enquête), ancien flic cinquantenaire en rupture de ban, visiblement, et essayer de faire parler Théo, qui ne concède à parler que d’oiseaux et de ses chats, lui faire avouer s’il a éteint le phare dix minutes, le jour du naufrage des parents de Lambert. Tout le monde sait et se tait. La narratrice se réfugie à la Griffue où elle demeure, un ancien hôtel qui avance dans la mer, reconverti en appartements. Là, elle se laisse aller à sa douleur qui étouffe peu à peu le lecteur. Il existe bien sûr des douleurs indécentes, l’auteure en supprimant 300 pages aurait pu en restituer la violence avec pudeur, mais la plume de Claudie Gallay ne flamboie pas, elle ressemble aux lumières pastel du Cotentin, virant trop peu souvent à l’écarlate sauf quand elle passe des soirées arrosées de whisky et de grands crus avec Lambert.

POURQUOI JE N’AI PAS AIMÉ

Tout d’abord à cause du style insupportable de Jacques-a-dit. Pas une phrase, pas une réplique qui ne se finisse par, il a dit, elle a dit, j’ai dit. Un exemple ? Toutes les pages si vous voulez, allez un deux, bien énervants :  » Tiens, te v’là  ! elle a dit. (…) C’était déjà comme ça avant, il a dit » (…) »J’ai vieilli il a dit. »(p.76-77) Et ainsi de suite. Que ce style grammaticalement incorrect, plaise à certains, soit, moi je m’y suis heurtée comme aux rochers tranchants sur lesquels l’héroïne pose les pieds chaque jour. Le talent ne se mesure pas au kilomètre non plus, aussi quand ce genre de digression « inutile » au texte vient en hacher encore le cours, je vous laisse apprécier page 426 : « J’ai regardé mon visage. J’ai fait couler l’eau. Il y avait un savon dans une coupe. C’était un petit savon blanc, de forme rectangulaire, Ph neutre. Ce n’était pas une coupe spéciale savon (ici, dans ce sens, spécial  ne prend pas d' »e » à la fin), un peu d’eau stagnait au fond. Le savon avait trempé dedans. Il était mou. Quand je l’ai pris, je l’ai gardé dans ma main. Impossible à reposer ». Passionnant non ? Je vous épargne la page où les menstrues reviennent ni celles où le blouson de Lambert est un second rôle permanent (ah ce blouson, sa madeleine de Proust certainement). La sensibilité oui, pas la sensiblerie. Et je le répète, il y a allègrement 300 pages superflues. Je souhaite le meilleur à Claudie Gallay, qu’elle continue d’écrire ses rêves tristes si tel est son choix,  mais qu’elle essaie d’offrir du rêve à ses lecteurs, tout simplement !

je laisse le soin à mes co-lectrices de parler de l’auteure, je n’en ai même pas envie !!

LE LIT DÉFAIT de Françoise Sagan (1977)

OU QUAND LE BONHEUR REJOINT LA PASSION…

 

 

 

 

 

 

Roman écrit en 1977, soit vingt ans après « Dans un mois, dans un an » d’où elle exhume deux personnages secondaires, Edouard Maligrasse et Béatrice Valmont mais en situant l’action cinq ans après leur rupture… Pour notre plus grand bonheur !

Edouard Maligrasse ne croit pas à sa chance quand le hasard le remet en présence de la « belle et violente » Béatrice et surtout s’étonne de l’aimer comme s’il n’avait pas souffert, prêt à endurer à nouveau les tourments que sait distiller la belle : jalousie, infidélité, indifférence affichée et assumée et j’en passe. L’action commence et finit dans une chambre aux draps bleus, aux rideaux bleus, à la moquette bleue, Béatrice dormant, le bras replié sous sa nuque sous l’oeil amoureux d’Edouard.

Il eût été ennuyeux de passer 300 pages dans cette chambre à regarder se prendre et se déprendre ce couple improbable au départ mais qui va gagner en densité au fil du récit. Et c’est mal connaître Sagan qui encore une fois, en profite pour laisser parler Françoise à la fois par la bouche d’Edouard qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau depuis qu’il est devenu un auteur de théâtre reconnu, « théâtre intellectuel » aux prises avec ses doutes quant à son talent en ce domaine et par celle de Béatrice, antipathique, énervante, capricieuse mais intelligente (elle a lu Proust, Paul Valéry et beaucoup de Série Noire) et qui sait se montrer attendrissante quelquefois…entre deux sorties mondaines obligatoires et deux amants facultatifs. Car c’est bien de théâtre dont il s’agit dans ce roman, le théâtre d’auteur,  et celui de  Béatrice, désormais célèbre actrice « de boulevard », deux mondes qui s’opposent mais se rejoignent dans les mêmes codes du snobisme parisien. Les deux « théâtre » en prennent pour leur grade : celui d’auteur où huit cents mondains s’ennuient en se pâmant comme les dix critiques accourus voir la dernière pièce à la mode, incompréhensible mais vitale pour alimenter les dîners en ville.  C’est Béatrice, sortie de rien, qui réhabilitera (un peu) ce théâtre de boulevard boudé de l’intelligentsia par son talent réel qu’elle découvrira,  mêlé à sa « vocation » d’actrice. Et chacun ne veut mélanger sa partie à celle de l’autre, en cela bien résumée par le triste Jolyet que l’on retrouve ici atteint d’un cancer en phase terminale, il fraternisera avec Edouard pour le « protéger » de Béatrice en disant à cette dernière : « Il y a une grande différence, c’est que toi, en jouant, tu cherches à t’oublier. Alors que lui, Edouard, en écrivant, il cherche à se trouver. De plus, toi (…), tu as des échos, des preuves immédiates de ton talent : les silences de la salle et ses bravos, tu as des plaisirs immédiats et physiques, sensuels même, qu’un écrivain n’a jamais. Sauf parfois, à l’aube, quand il a l’impression de découvrir ce qu’il savait déjà, mais c’est un plaisir abstrait et inconnu des autres. »

En se cherchant, le timide et un peu fade Edouard (malgré son charme), cherche aussi à garder Béatrice telle qu’elle est, libre, sensuelle, infidèle et féroce. Un jour, alors qu’elle le trompe une nouvelle fois, voici ce que l’auteure (Béatrice) en pense :  » Car c’était bien la seule circonstance où un homme et une femme se retrouvaient à égalité, puisque soumis à la même délicieuse nécessité : celle de se rejoindre. » Ce jeu du chat et la souris n’est ni blanc ni noir chez Sagan, mais tortueux, douloureux pour celui qui aime toujours plus que l’autre. Alors certes, Béatrice est théâtrale, ne sachant jamais quel « jeu » elle doit adapter à la situation mais la témérité, la persévérance et les ruses  d’Edouard, son amour sincère et gratuit (valeurs qui lui sont totalement inconnues) viendront à bout de sa carapace  surjouée.  Son succès mondial et l’argent qu’il gagnera ne seront peut-être pas tout à fait étrangers à cette reddition…L’amour aussi :  » (…) ; Edouard, abasourdi, chancelant de bonheur, pensa très vite qu’il ne pourrait jamais, au grand jamais, s’habituer à elle, ni par conséquent se déshabituer de l’aimer ».

MON SENTIMENT…

J’ai eu un peu peur au départ, au début de la passion réciproque (si si) des deux amants de m’ennuyer, et très vite, à l’image des bolides qu’elle affectionnait tant, Sagan nous entraîne dans le tourbillon parisien habituel, plus axé sur le monde du théâtre mais très intéressant en faisant même un clin d’oeil à « L’orage immobile », roman qu’elle ne publiera  qu’en 1983 et qui, dans le livre, est une pièce à succès… Enfin, quand les sentiments des deux amants terribles glissent vers le bonheur à deux et non plus à trois comme le concevait aisément Béatrice, ne se privant pas de tromper Edouard sous son nez, on y retrouve la Sagan des « Bleus à l’âme », elle s’épanche par la voix d’un des deux, certes, mais on sait qui nous parle et on aime entendre inlassablement cette petite musique qui décidémment n’arrive pas à rayer bien que le disque ait été mis plusieurs fois sous le vieux saphir… « Comme si la mémoire était, tout autant que l’intelligence, délibérement insoumise aux mouvements du coeur ».

Nota bene : ceci était ma quatrième participation dans le cadre du Challenge Françoise Sagan organisé par George et Delphine.

LES GRAND-MÈRES de Doris Lessing

Ou comment se fait-on avoir au rayon  livres de poche d’un supermarché ???

Vous voyez cette jolie couverture « aguicheuse » avec « Prix Nobel de Littérature 2007″ qui claque comme un gage de qualité ? Doris Lessing, qui plus est, on se dit, allons-y ! Sans prendre la peine de lire la 4ème de couverture… Juste en dessous « Les grand-mères », vous voyez aussi tout comme moi le mot « roman », hein ? Quelle mascarade !! Je ris encore de m’être fait avoir comme une bleue et ça m’apprendra aussi à ne pas mélanger les livres et les salades, quoique…les deux se mélangent allègrement dans ce « roman »… Bon, je vous en parle quand même, maintenant qu’il est lu !!

Tout d’abord,  ces malheureuses 95 pages eussent mérité le titre de nouvelle plutôt que roman ; sous cet angle là, l’impression d’avoir été flouée serait amoindrie. C’est une correcte longue nouvelle et un mauvais petit roman. Cela peut arriver aux meilleurs… Surtout quand la fin et le début ne font qu’un…Oui, j’oubliais, la fin est dite, même développée dès le début, donc la chute  est….bof !

Roz et Lil sont amies depuis l’enfance et quand je dis amies, c’est siamoises, jumelles de coeur. Elles vivent tout pareil dans un paradis bleu où tout n’est que luxe, calme et volupté, passant de leur maison enchantée à la plage juste après la route, sirotant des jus de fruits, se baignant et bronzant dans leur tout petit bikini, insolentes de beauté qui défie le temps (comme dans les meilleurs romans vous dis-je !). Elles vont bien sûr se marier en même temps, faire un fils la même année, réussir dans leurs carrières, oubliant parfois qu’elles sont mariées, ce qui va faire fuir le mari de Roz et fort à propos, celui de Lil décèdera, laissant nos deux inséparables enfin seules avec leurs fistons. Le fils de Roz, Tom et celui de Lil, Ian sont évidemment, comme leurs mères, indissociables depuis l’enfance. Mais voilà que les deux muchachos atteignent l’âge de dix-sept ans, qu’ils sont beaux et blonds à tomber, avec « cette aura poétique » qui les fait ressembler à de « jeunes dieux ». « Il arrive que leur famille ou leurs amis soient intimidés par ces êtres qui ont l’air de visiteurs venus d’une atmosphère plus pure ». (vapeurs…). Tadam !!  L’inconcevable va se produire, les deux fils vont se faire déniaiser par la mère de l’autre avec un naturel déconcertant, et chose toute aussi naturelle, l’aventure de ce quatuor va durer jusqu’à ce qu’ils aient presque trente ans. Là, Roz, la plus énergique décide qu’il est temps de mettre fin à ce jeu, qu’elles vieillissent, qu’elles vont être de plus en plus vieilles et qu’il leur faut fonder une famille, qu’elles soient enfin de vraies grand-mères dignes et respectables !! Enfin, voyons !

Cela se fera, dans la douleur car les bambins sont très amoureux (les mamans aussi), ils se marieront et procrééront par nécessité et pour oublier l’impossibilité de leur premier amour mais pas l’objet de cet amour, à jamais en eux, indélébile (han, re-vapeurs).

Ah ah ! Mais c’est sans compter sur les deux épouses, pièces rapportées mais soudées, amies de faculté qui décident un jour de monter leur affaire à elles deux, comme pour se démarquer de ce clan où elles se sentent un peu exclues malgré tout, bien qu’ayant accouché d’une fille, l’une après l’autre. Petites-filles dont les grand-mères s’occupent volontiers tout en continuant leurs activités professionnelles respectives. Mais voilà qu’un jour Mary, la femme de Tom et bru de Roz tombe sur un paquet de lettres que Lil et Tom se sont écrites durant des années. Patatras ! Le beau rêve de ressembler aux belles-mères tourne au cauchemar écoeurant pour ces jeunes femmes trop bien élevées.  Elles s’enfuient loin de ces deux « monstres » à jamais, leurs filles sous le bras ! Et c’est fini !! Vous attendiez plus ? Moi aussi, mais bon, je vous avais prévenu, c’est une nouvelle, pas un roman et les nouvelles peuvent se permettre de finir en queue de poisson…pas ce qui est vendu comme un « roman ».

Livre écrit en 20o3, quand on sait que Doris Lessing est née en 1919, elle avait donc 84 ans. Qu’elle ait voulu bousculer, comme elle a su le faire dans ses oeuvres précédentes, les codes de la morale bien-pensante, en voulant parler de la différence d’âge dans le couple, différence que l’on accepte chez l’homme et qui  pour la femme, on a inventé le nom charmant de « cougar » soit, que l’amitié fusionnelle à la limite de l’amour homosexuel chez les deux héroïnes soit légèrement abordé et bien que le mot ne soit jamais prononcé, peut-être l’inceste, encore soit, mais qu’elle nous offre cette bleuette pour adolescentes enfiévrées, non !! Pas Doris Lessing ! L’idée était bien trouvée mais aurait dû figurer dans un recueil de nouvelles. Vous l’aurez compris, ces Grand-mères ne me laisseront pas un souvenir impérissable et ne me feront pas réfléchir plus avant sur ces formes d’amour qui ne choquent plus grand-monde à notre époque ! Je n’ai même pas envie de vous en dire plus sur Doris Lessing qui pourtant le mérite, ayant un autre livre d’elle dans ma PAL, j’espère revenir vous en parler avec plus d’émotion. Et lui rendre les honneurs qui lui sont dûs.

 

CARGO VIE de Pascal de Duve

Pour ne pas oublier ceux que le SIDA a emporté trop tôt et qui, comme cet auteur, décédé à 29 ans, en 1993, n’ont pas eu le temps de terminer une oeuvre ou de réaliser  leurs rêves…

SUR L’AUTEUR

Pascal de Duve est un écrivain belge né à Anvers le 5 février 1964, mort à Paris, à l’âge de 29 ans, le 16 avril 1993, il y a bientôt juste dix-huit ans. Il quitte la Belgique en 1987 pour enseigner la philosophie à Paris, bien que sinologue au départ et diplômé également  en égyptologie. Son premier roman, IZO connaît un succès mondial immédiat. (Source Wikipédia, abrégé).

Son deuxième opus, Cargo Vie paraît en 1993, il l’a écrit du 28 mai 1992 au au 22 juin de la même année, se sachant condamné à court terme et l’intitulera également « Vingt-six jours du crépuscule flamboyant d’un jeune homme passionné ».

SUR LE LIVRE

Petit livre de 116 pages qui se lisent comme un journal de bord, chargé d’émotions, de pudeur et de rage éparpillées en notes  de ce jeune homme intelligent et sensible qui avance vers la mort et nous conte une partie de sa dernière histoire d’amour avec un certain E. à qui va son mépris de l’avoir quitté dès l’annonce de sa maladie, s’adressant à Dieu, aux siens et à lui-même dans ce dernier voyage dans « l’Espace-Temps » qu’il sait privé d’avenir.

Il embarque le 28 mai sur un cargo mixte, un « bananier » à destination des Antilles et retour au Havre. « Ce n’était pas un voyage comme les autres, c’était mon voyage unique, dans l’espace et dans le temps ». Il emmène avec lui la Bible, le Coran et un recueil de nouvelles de Stefan Zweig pour « s’évader ».

Voyage d’apprentissage avec la mort, apprendre à la tutoyer comme il le dit, déverser ses rancoeurs mais aussi dans cette souffrance physique qui l’accompagne chaque jour, rendre à la vie, toute sa beauté. « Je me livre à la mer pour combattre l’amer (…) ».

Et il en est ainsi durant ses confessions, sa brûlure de ne plus vouloir aimer après avoir été la victime de l’amour inconscient et non protégé  : « Je ne serai jamais un « héros » taché de sang. Tout au plus aurais-je eu l’occasion d’exercer mon courage grâce à un sang taché ». Mais aussi en s’adressant à E., ce dernier homme qui l’a quitté en le sachant atteint : »E., sous les gants de ton mutisme honteux, tu as les mains sales ».

Il essaie de se détacher du monde dans ce Cargo encore plein de vie, de turbulences et de marins. Invariablement tout le ramène à la vie et à la foi (on adhère ou pas sur ce chapitre…) où ils sont trois « passagers » seulement, chacun avec leur cheminement. Ce qui le fait se positionner entre la jeunesse et la vieillesse ainsi : « Et puis, il y a moi, jeune et vieux à la fois, synthèse trinitaire parfaite. (…); et jeune je pense l’être par la vie , en moi d’une espérance : celle de vivre de plus en plus intensément  l’épilogue de mon existence. »

Pour conclure sur cet ouvrage émouvant, d’autant qu’écrit aux débuts de la connaissance du VIH, je laisserai la parole à l’auteur en citant cet extrait de la page 96 :  « Sida mon amour. » Comment oser ce cri passionné ?  Si je n’étais que « banalement  » séro-positif, jamais je ne me serais permis ce qui eût été de l’indécence ; jamais je ne me serais arrogé le droit de proférer ce qui eût été une insulte aux personnes atteintes. Mais voilà, je suis à un stade avancé de la maladie, je connais ses souffrances physiques et morales. Et c’est ainsi que la provocation devient espoir . Frères et soeurs d’infortune, ne négligez pas de puiser dans les ressources  qu’offre cette maladie à votre sensibilité. Ouvrez les yeux pour vous émerveiller des grandes choses et surtout des petites, toutes celles dont ceux que la Mort ne courtise pas encore, ceux pour qui la Mort est lointaine et abstraite ne peuvent véritablement jouir comme nous le pouvons. Sidéens de tous les pays, grisons-nous de ce privilège,  pour mieux combattre nos souffrances que je ne veux nullement minimiser. »

Et la dernière phrase est une citation de Nietzsche : » Je t’aime, Ô Eternité ! »

Livre de vie et de mort certes, mais à remettre entre les mains des « très jeunes » qui oublient souvent de se protéger lors de soirées arrosées et pour combattre l’indifférence dans laquelle tend à tomber cette « saloperie » malgré le Sidaction et autres mises en garde, banalisées…

DES BLEUS A L’AME DE Françoise Sagan

Ma participation  à la lecture commune avec Delphine (moi) et Anne.

Et de trois ! Texte déjà paru chez Delphine (moi) ci-dessus…

C’est peut-être le livre le plus anxiogène et profond de l’auteure à cette époque donnée de son existence.

Dix-huit ans ont passé depuis Bonjour Tristesse et Sagan a 37 ans, le même âge que ses deux héros, Eléonore et Sébastien, qu’elle a fait revenir de leur Château en Suède, pas tout à fait par hasard…Livre écrit à l’ombre d’elle-même, penchée sur ses abîmes d’où elle tente de remonter. Elle y mettra un an avec une interruption de six mois dans l’écriture.

Au début, la forme du livre qui alterne un chapitre sur deux, le roman et ses confessions acides et douces-amères déstabilise le lecteur. « La petite musique » est grippée et elle-même tousse beaucoup pour retrouver « l’envie de » et échapper à l’ennui, son pire ennemi.

Sagan va nous raconter l’intimité avec ses héros en nous confiant l’intime de Françoise. Sagan est malmenée de tous côtés et veut réhabiliter Françoise. Et c’est dans le dernier chapitre, en rejoignant ses héros, qu’elle laissera enfin partir pour les rendre à leur douce vie de château, qu’elle retrouvera dans ce geste, on le devine, un équilibre provisoire car rien n’est jamais définitif avec elle, sauf la mort dont elle nous donne sa vision dès la page 6 : « La mort, je la vois de velours, gantée, noire et en tout cas, irrémédiable, absolue (…). Ma mort, c’est le moindre mal ».

Dans la partie roman, très brève, Eléonore et Sébastien, trop beaux et trop blonds, frère et sœur siamois jusqu’à l’osmose la plus troublante, inaccessibles au commun des mortels, ignorant et méprisant jusqu’à la notion de travail, incarnent une époque révolue. Désargentés et entretenus, ils donnent de leurs personnes à tour de rôle pour survivre. Ils sont gais, légers et mélancoliques, ils écument les soirées mondaines, jusqu’à l’amant de trop, celui d’Eléonore qui causera le suicide de leur meilleur ami. Et là, terminée l’escapade parisienne : un hasard bienvenu leur permettra de rentrer en Suède. Ils avaient des « principes » ces aristocrates bohémiens ! On sent Sagan à la fois triste et libérée de les quitter (car elle aime ses personnages), ce qui permettra à Françoise de tourner une page de sa vie.

Dans les chapitres-confessions, elle explique pourquoi « eux », héros de Château en Suède. Elle décrypte dès le début comment il lui faut leur donner vie à ces personnages, leur « faire faire quelque chose » qui tienne debout, elle prend le lecteur à témoin, elle tape du poing sur la table : elle en a marre d’être reconnue uniquement pour ses frasques, ses accidents de « tôle froissée », ses problèmes avec le fisc et cette société post-soixante-huit qui commence à devenir « correcte » l’ennuie profondément. La critique l’assassine, systématiquement, elle commencera ce livre en mars 1971, le lâchera pendant 6 mois avant de le terminer en avril 1972 et d’égratigner au passage d’une plume mordante ce qui lui fait mal ; la politique aussi y a droit : elle en a une prescience inouïe quant à son avenir : « Et tous ces crétins qui s’occupent du « peuple », qui parlent du « peuple, avec quelle touchante maladresse dans leur redingote de gauche, épuisante à la fin dans ce souci qu’elle nous donne, à nous qui haïssons la droite, de les défendre, d’empêcher qu’un fou furieux (ou un calme) n’en fasse vraiment -de cette misérable redingote- une loque impossible à mettre ».

Elle ne sort plus, refusant délibérément les invitations en tant « que Sagan », « La Sagan, comme ils disent en Italie ». Elle avoue quand même, que « ce masque » sous lequel on la réduit (vitesse, alcool, boîtes de nuit, mariages, divorces, Ferrari) lui a bien servi car il correspond à des évidences de sa nature profonde : « La vitesse, la mer, minuit, tout ce qui est éclatant, tout ce qui est noir, tout ce qui vous perd et donc vous permet de vous trouver ». Mais qu’il n’est pas incompatible d’être un écrivain sérieux avec toutes les affres que cela comporte (la solitude, la page blanche), de s’engager pour des causes justes ET d’avoir choisi le mode de vie tant décrié qui lui convenait. « Elle avait du recul donc de l’avance sur lui » fera-t-elle dire à Eléonore, petite phrase révélatrice de son propre cheminement…

Et comme dans chacun de ses livres que j’ai lus jusqu’à présent, elle reprend le titre, l’extrait de la p.89, n’est ni plus beau, ni plus déterminant qu’un autre mais reflète superbement l’atmosphère délétère du livre :« Ce ne sont pas les plages qui se dévident dans des décors de rêve, ce n’est pas le Club Méditerranée, ce ne sont pas les copains, c’est quelque chose de fragile, de précieux que l’on saccage délibérément ces temps-ci et que les chrétiens appellent « l’âme ». (…). Et cette âme, si nous n’y prenons pas garde, nous la retrouverons un jour devant nous, essoufflée, demandant grâce et pleine de bleus… Et ces bleus, sans doute, nous ne les aurons pas volés ».

Nous connaissons la suite, mais le passage où elle s’imagine en 2010, avec 74 ans au compteur et des petits-enfants ennuyeux, nous rappelle qu’elle nous a quittés bien trop tôt, qu’elle aurait fait une grand-mère « exquise», que ses lecteurs assidus attendraient impatiemment la sortie du « dernier Sagan » au lieu de ressentir cette infinie tristesse quand on ferme le livre en se disant: « Elle n’est plus là et elle nous manque »…

 

LES MERVEILLEUX NUAGES (1961) de Françoise SAGAN

 Ou l’histoire d’une passion dévastatrice jouée comme un thriller psychologiqueQuatre ans ont passé depuis « Dans un mois, dans un an » et nous retrouvons Josée, avec plaisir !

Mais que fait-elle ? Sur une plage de Key Largo en Floride, mariée à un américain ultra-beau ultra-white, et totalement névrosé ? Elle vit une passion, dans toute sa dimension exclusive, morbide et aliénante. Rien qui ne lui ressemble et elle le sait. Elle a la prescience qu’elle doit, qu’elle va quitter cet Alan, ivrogne à ses heures, riche et incapable de faire autre chose que l’aimer, la martyriser, jaloux de son passé, de tout ce qui peut la distraire de lui. « Mauvaise pièce, mauvais film, mais dont l’auteur ambitieux était son mari et elle ne pouvait s’empêcher de gémir avec lui devant son inévitable échec ».

Voilà, le ton est donné, nous savons que Josée veut se sortir de ce guêpier doré mais n’y parvient pas, mettant en avant comme « alibi », la fragilité psychologique d’Alan et surtout, elle se l’avoue sans l’admettre, un peu, à cause de cette irrépressible attirance qu’elle a de lui. Tout au long du livre, c’est « ni avec toi, ni sans toi ».

Au second chapitre, elle rencontre Bernard, le Bernard écrivain qui publie enfin son livre aux Etats-Unis et chouette, ça y est, on se dit, cette fois, elle va quitter Alan pour de bon. Mais non, Bernard, qui est son double au masculin jouera un rôle de tampon et de messager entre les amants terribles, la prévenant du drame qui couve au-dessus de sa vie. Elle n’en peut plus d’être « traitée non comme un être indépendant mais comme l’objet impuissant d’un amour maladif ». Elle reste en s’absentant, dédoublée et doublée par cette passion qui la submerge et l’étouffe.

Elle s’enfuira seule en Normandie, puis, Alan aidé de Bernard la retrouvera à Paris où ils fréquenteront les cercles parisiens chers à Josée. Le cœur n’y est plus pour elle, l’insouciance et la gaieté de sa jeunesse passée l’ont quittée et elle commence à trop boire, non pour l’oublier lui, mais oublier l’erreur qu’est devenue sa vie.

Il est trop tard et nous assisterons à la décomposition de ce couple maudit jusqu’au bout, elle le dit elle-même : « au cinéma non plus, elle ne savait pas partir avant la fin du film»…

Même la fin ne nous convainc pas : se quitteront-ils vraiment cette fois-ci, après qu’elle lui ait avoué l’avoir trompé avec un de ses ex ? Elle lui assure que cette fois « le jeu est fini ».

« Je voulais tout de toi, même le pire » dira-t-il, effondré et « ils restèrent longtemps ainsi l’un contre l’autre comme deux lutteurs exténués ».

Ces merveilleux nuages, titre du poème éponyme de Baudelaire résument très bien l’exclusivité folle de cet amour condamné à mourir  asphyxié, mais Sagan sait comme personne insuffler de l’oxygène quand on croit les personnages en état de catatonie avancée et sa petite musique, légère et obsédante, nous tient en haleine pendant 190 pages, délicieusement excédés , délicieusement envoûtés…

PIEGE NUPTIAL ET DOUGLAS KENNEDY.

PREMIER  roman (1994) de l’auteur écrit après trois Carnets de voyages plutôt réussis. Le début de l’histoire de ce roman a le mérite d’être authentique. Douglas Kennedy voulait connaître l’envers de la carte postale australienne où ne figurent en général que la majestueuse et verdoyante Sydney ou la bling-bling Gold Coast et ses surfeurs blonds et bronzés. Et l’envers, c’est le terrible bush ou l’outback. Cette découverte a été une révélation et une claque K.O debout ! Quand on connaît, et c’est mon cas, je le comprends. Cela a abouti à ce roman déjanté, plein d’humour, mêlant le polar haletant, l’étude sociologique et géographique, véridiques et vérifiables. Le petit village où se déroule l’action, Wollanup, a été rayé de la carte par les autorités australiennes après la fermeture de la mine qui le faisait vivre et le départ des derniers habitants. Douglas Kennedy a véritablement atterri à Darwin en 1991, voulant aller de Darwin (au nord du nord) à Perth au sud du pays pendant 4000 kilomètres de route ininterrompue, de route rouge et poussiéreuse, de désert, de kangourous et de quelques points de ravitaillement toutes les quatre heures. Dans un bar moisi de Darwin, il y entre à 17h et s’aperçoit qu’à 18h30, tout le monde est bourré ; c’est alors que l’aborde une femme d’environ 180 kilos qui lui lance tout de go : « Vous êtes l’homme de ma vie ». Pris de panique, notre courageux Douglas s’enfuira du bar pour reprendre sa route. Là s’arrête l’histoire, la vraie, et là commence le roman. « Celui qui lui aura donné le plus de mal », car le premier. Et incontestablement le meilleur, avec la Poursuite du bonheur ; ça, c’est mon avis très personnel…

SUR LE LIVRE

Nick, journaliste moyen, sans attaches familiales et surtout en rupture de ban avec sa vie, veut découvrir les grands espaces, la liberté. A Darwin il fera l’acquisition d’un vieux minibus Volskwagen et on lui apprendra dans le bar où il vient d’échouer de ne surtout jamais conduire de nuit à cause des kangourous et de leurs yeux brillants, c’est l’accident assuré. On le prévient également qu’il va faire des rencontres très bizarres dans ces espaces déserts. Il en fait fi. Malgré la chaleur accablante, il part à l’aventure. Au cours d’un ravitaillement à une pompe à essence, une belle et plantureuse blonde locale, Angie, le séduit. Il l’embarque, ne pensant qu’à l’aventure bienvenue dans ce nowhere de plus en plus désolé et désolant. Mais la gueuse est nymphomane, use et abuse de lui avec une énergie de « catcheuse » jamais rassasiée. Elle le droguera avec une dose de barbituriques à tuer un cheval et le piège nuptial se refermera sur lui. Commence alors la descente aux enfers, il se retrouve marié dans ce village immonde, sale et « libidineux » (ils ne pensent qu’à « ça » et à picoler !) qu’est Wollanup, peuplé de cinquante-trois âmes aussi dégénérées les unes que les autres (sauf une) atteintes de bêtise crasse, vulgaires et alcooliques. Il y a beaucoup de veuves dans ce village. « L’Amerloque« , comme ne cesseront de l’appeler les habitants, d’abord prostré quand il comprend qu’il est marié contre son gré et « qu’à Wollanup, le divorce est interdit » va réagir et essayer par tous les moyens de s’enfuir. Tout est extrêmement réglementé dans ce trou paumé, la nourriture, les camions frigorifiques qui transportent les kangourous ramassés la nuit jusqu’à l’abattoir où tout le monde (ou presque) travaille, la monnaie locale (la crédoche)pour se payer l’alcool, le tabac et les justes doses de nourriture, évitant ainsi à un système bancaire de s’installer et ôtant aux habitants l’envie de thésauriser… Il finit par comprendre aussi pourquoi il est là et pourquoi tant de veuves, et, bien sûr,  sortir de ce bourbier va devenir sa seule obsession, mais je ne vous dirais pas pourquoi ni comment, je vous laisse la surprise du dénouement.

Sagan disait : « Tout ce qui perd (…), tout ce qui permet de se trouver… »  Si l’ambition était la même chez le héros au départ de Darwin, les moyens d’y arriver, tous aussi loufoques et improbables les uns que les autres vont le ramener à l’absurde. L’absurde d’une vie qu’il a fui pour retrouver une routine pire encore, la routine implacable et bien tricotée qui fait tourner en rond ce monde perdu, ces ignares abrutis et alcooliques existant sans aucun sens commun  de la « normalité » (sauf une). Il a atteint son cul-de-sac personnel. (Premier titre de ce roman et beaucoup mieux adapté, dit en passant).

Ce face-à-face avec lui-même dans un néant abyssal lui fera comprendre que sa vie d’avant, au final, n’était pas si mal et le fera réagir en profondeur également.

Tout sera préférable que survivre malgré lui dans cet univers en putréfaction où la décadence de l’homme commence quand l’humanité s’est perdue dans la minéralité, réduite aux instincts les plus sordides.

SUR LE STYLE et un peu SUR DOUGLAS KENNEDY

C’était mon premier roman de lui (quand je l’ai lu en décembre 2009), alors qu’il « cartonnait » depuis plus de dix ans en Europe, l’Amérique l’ayant « exclus » de la sphère littéraire après le bide d’un de ses romans. Amérique qu’il ne se gêne pas d’égratigner dans tous ses livres. Enfin, surtout sous l’ère de Dabeliou le deuxième…

Il est né en 1955 à Manhattan dans un quartier Upper et huppé, vit entre Londres, Berlin, Paris (il parle couramment le français) et sa maison du Maine, lieu de prédilection cité dans beaucoup de ses romans. Le plus européen des écrivains américains, certainement quand on sait que chacun de ses livres s’écoule à plus d’un million d’exemplaires dès leur sortie. L’homme est très discret sur sa vie privée (et il a raison), n’aime pas les mondanités ni l’argent pour l’argent mais pour les facilités de choix qu’il lui permet…tu m’étonnes !! Il a vécu dix ans en Irlande (75-85 environ) où il s’est essayé au théâtre sans véritable succès. C’est Cul-de-sac qui lancera sa carrière littéraire.

Son style ? Dans cet opus, je l’ai trouvé fluide, haletant, très grossier aussi mais collant avec la réalité qui l’entoure. La critique (pour une fois) a été unanime au sujet de ce livre qu’on ne lâche pas une fois commencé. Bien évidemment, il faut quelques bémols et comme souvent chez lui, je trouve la fin un peu longuette et bâclée mais pas trop ici, on a tellement envie de savoir si le cauchemar va prendre fin que le suspense est maintenu jusqu’à la dernière page. Par ailleurs, l’Australie est le deuxième héros du livre,  il n’y a  pas de romance sur les us et coutumes des bushmen, même si ceux de Wollanup sont plus atrabilaires que les autres. Allez faire un petit tour dans l’outback, oh pas loin, pas aussi loin que « l’Amerloque » et vous verrez comment la bière coule à flots, combien ce peuple peut être sectaire, raciste et inhospitalier . Pas tous les australiens hein ? La majorité du bush oui. Et sans hésiter.

Si vous ne deviez en lire qu’un de cet auteur et dépasser les a priori que vous avez sur lui, n’hésitez pas, il est court (250 pages) et a le mérite de vous faire passer un bon moment.

 

L’Attrape-coeurs ET la légende SALINGER…

ATTENTION ! Si vous n’avez pas encore lu ce livre, n’allez pas plus loin, il est disséqué de façon médico-légale…

Ce livre, « le plus lu au monde » (60 millions d’exemplaires écoulés à ce jour) depuis sa parution en 1945, récolte bien souvent les mêmes critiques et la 4ème de couverture de Jean-Louis Curtis dans la version Pocket (ci-contre) pourrait se suffire à elle-même, sauf si une « trublionne » comme moi n’en avait décidé autrement… N’ayant lu ce livre QUE très récemment (bah oui !), je cherche toujours à savoir après-coup s’il en existe d’autres de l’auteur et à en apprendre plus sur ledit auteur. Avec J.D. Salinger, je suis tombée sur un gros « nonos ». Mais l’homme ayant tiré sa révérence le 28 janvier 2010, on a reparlé beaucoup de lui dans la presse et ailleurs, pas toujours de façon élogieuse comme aurait pu le laisser supposer sa légende atypique auréolée de mystère. Je vous dirai donc tout -ou presque- de ce que j’ai récolté à son sujet, en sachant qu’il est difficile de dissocier l’homme du livre, voire de « l’oeuvre »…

SUR LE LIVRE

« The catcher in the rye », titre original, si l’on traduit littéralement donne « L’attrapeur de seigle » (?), oui, mais encore ? Dans les dernières pages nous saurons enfin pourquoi ce titre. Commençons par le début !

Livre écrit à la première personne par le héros ou plutôt l’antihéros, Holden Caulfield, 17 ans, fils d’une famille huppée de Manhattan qui décide, trois jours (deux et demi en fait) avant Noël de s’enfuir de son pensionnat « chicos » et déprimant pour vivre une fugue échevelée où il nous fera partager ses aventures cocasses en se penchant vertigineusement sur sa vie, son mal-être, les liens qu’il entretient, tant avec l’humanité pensante qu’avec le monde trop bien-pensant qui l’entoure et dans lequel il ne trouve pas de place, un monde où ses rêves les plus fous s’exauceraient, où il n’aurait pas à devenir adulte, la clé du livre étant là (à mon avis).

Dès le départ, il prend le lecteur à témoin : « Si vous voulez vraiment que je vous dise, alors sûrement, la première chose que vous allez demander c’est où je suis né, et à quoi ça a ressemblé ma saloperie d’enfance (…) et toutes ces conneries à la David Copperfield, mais j’ai pas envie de raconter ça, et tout. «  Cette façon de nous prendre  en otage, dans un langage familier et souvent très cru peut désarçonner, agacer ou faire sourire, moi j’ai souri, car tout sonne vrai, ce langage renforce la subtilité fragile des pensées de Holden, les appuient d’un regard encore plus acerbe, aigü et critique. Il se positionne d’emblée en deçà de la société, il nous fait comprendre qu’il n’est pas comme tout le monde, il n’aime pas le cinéma et « la guimauve », la guerre, les conflits, le foot, bref tout ce qu’un ado a priori aime. Mais il lit sans arrêt, nous partageons ses lectures, ses goûts et ses dégoûts pour les auteurs, ainsi : « Je lui ai dit que j’aimais Ring Lardner et Gatsby le Magnifique, et tout. C’est vrai. J’ai adoré Gatsby le Magnifique. Ce vieux Gatsby. Un pote. Ca m’a tué ». Mais aussi Emily Dickinson, Somerset Maugham où dans un passage drôlatique il nous explique qu’il aimerait bien entrer en contact avec les auteurs qu’il aime, mais pas Somerset Maugham…

Trois jours (ou deux et demi) d’errances décalées où il va se frotter de plus près au monde des adultes, « jouant » plus à l’adulte qu’autre chose : l’alcool, une prostituée à qui il ne fera pas grand-mal mais qu’il paiera, des filles moches (sauf une) draguées dans le bar de l’hôtel miteux où il a posé ses valises, retardant le moment de regagner le domicile familial et la réalité. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir ce genre de réflexion mature et désenchantée : « L’homme qui tombe, rien ne lui permet de sentir qu’il touche le fond. Il tombe et il ne cesse pas de tomber. C’est ce qui arrive aux hommes qui, à un moment ou un autre durant leur vie, étaient à la recherche de quelque chose que leur environnement ne pouvait leur procurer. Du moins, voilà ce qu’ils pensaient. Alors, ils ont abandonné leurs recherches. Avant même d’avoir vraiment commencé. » Et c’est ce qui va se passer pour lui à la fin de son trip-moavie déjanté, quand il rejoint en cachette sa petite soeur adorée, Phoebé pendant la deuxième nuit alors que dorment ses parents. Phoebé, enfant de dix ans, merveilleuse de douceur et d’intelligence avec qui il aura cette discussion débridée qui justifie le titre du livre :  » – « C’est si un corps rencontre un corps qui vient à travers les seigles », c’est un poème de Robert Burns ( grand poète écossais )(…). Là j’ai dit : « Je croyais que c’était « si un coeur attrape un coeur ». Bon. Je me représente tous ces petits mômes qui jouent à je ne sais quoi dans le grand champ de seigle. Et tout. Des milliers de petits mômes et personne avec eux -je veux dire pas de grandes personnes- rien que moi. Et moi je suis planté au bord d’une saleté de falaise. Ce que j’ai à faire, c’est attraper les mômes s’ils s’approchent trop près du bord. Je veux dire s’ils courent sans regarder où ils vont, moi je rapplique et je les attrape. (…) Je serais juste l’attrape-coeurs et tout. D’accord c’est dingue, mais c’est vraiment ce que je voudrais être. Seulement ça. »

Alors bien sûr, il ne sera pas « ça« , nous comprenons à la dernière page (qui rejoint la première) qu’il écrit ce livre depuis un hôpital psychiatrique où il se « retape » car il était « trop esquinté ». Il est loin d’être lâche  ce gamin et nous on ne le lâche pas jusqu’à la fin prévisible et triste à mourir, mais qui sonne vrai, car nous sommes dans la vraie vie et la vraie vie, ce n’est pas toujours gai. Surtout pour un adolescent qui s’est cherché sans se trouver, refusant de sauter de la falaise pour entrer dans l’âge adulte. livre de l’adolescence meurtrie et thème universel. Le seul bémol que je pourrais émettre, serait que la traduction, pleine de charme il est vrai pour ma génération (plus de 40 ans) n’est pas à jour dans l’argot familier d’aujourd’hui et semblera un peu désuète à certains. Personnellement, ça ne m’a pas dérangé !

SUR L’AUTEUR : mon enquête !

Unique roman publié de Jérôme David Salinger, sauf quelques recueils de nouvelles ou très courts romans (Franny et Zoë, Nine Stories, Charpenters…). Après le succès phénoménal de l’Attrape-coeurs, Salinger se réfugiera dès 1950 dans son « bunker » de Cornish dans le New-Hampshire et n’accordera jamais d’interviewes, ni ne voudra communiquer avec ses fans, alimentant ainsi la légende. Ce qui fera dire à Norman Mailer : « Salinger est le plus grand esprit à être resté à jamais au collège ».

Cependant, une dizaine de photos prises chez Getty (ci-dessus) sont restéés et nous constatons qu’il y « pose » volontairement glam’ et charmeur.  Le paradoxe Salinger ?

A un voisin, il aurait confié avoir écrit plus de 15 romans soigneusement enfermés dans son coffre-fort, prétendant qu’il ne s’arrêterait jamais d’écrire mais ne le ferait que pour lui. Parano Salinger ?

Cette légende s’éffrite de plus en plus quad des proches, l’ayant côtoyé de près, le décrivent tous comme un homme tyrannique, excentrique, à l’ego surdimensionné. Mégalo Salinger ? 

En 1988, Joyce Maynard, de vingt ans sa cadette (au moins)  vivra une aventure de huit mois avec lui  et a sorti un livre cette année, retraçant leur relation houleuse,  où elle le décrit comme un homme autoritaire (vous trouverez le titre chez Anne « De poche en poche » qui recense pour nous toutes les sorties. Merki Anne!).  Un peu barré Salinger ?

En 2000, sa propre fille Margaret publiera un récit-témoignage, intitulé « L’attrape-rêves » où elle dit de lui que « c’était un homme tyrannique buvant sa propre urine ». Info, intox ou pathétique réalité ?

Et enfin, la fameuse « photo volée » du Figaro, reprise dans le monde entier et qui inspirera ce commentaire au journal Libération : « Il figure en vieil homme révulsé, et menaçant de son poing le voleur d’âme qui l’avait probablement prise à son insu ». Voir ci-dessous :

Pour conclure sur un clin d’oeil, un autre provocateur, Bret Easton Ellis s’est empressé le jour même de sa disparition, de lancer ce Tweet qui a fait lui aussi le tour du monde en clamant :  » Super ! Enfin, il est mort ! Merde, j’ai attendu cet instant depuis toujours ! Champagne ce soir ! » Il aurait même ajouté qu’il irait danser sur sa tombe. Il faut dire qu’on l’avait comparé à Salinger à la sortie de son « Moins que Zéro » et que la suite, « Suites Impériales » étant à paraître quelque temps après, l’occasion de se faire un coup de pub était trop belle.

Peut-on dire aussi que cette « légende » aux ailes d’albatros faisait trop d’ombre à la littérature américaine et à certains auteurs de la « beat generation » ? Peut-être, peut-être pas, je retiendrai de tout cela que les légendes ne sont pas toujours des contes de fées et que tout compte fait, mieux vaut être un adulte accompli qu’un adolescent précoce, certes, devenu pitoyable de ne pas vouloir grandir. Et tout, et tout…

RITOURNELLE DE LA FAIM de J.M.G. Le Clézio, Prix Nobel 2008

SUR L’AUTEUR

Jean-Marie-Gustave le Clézio est né le 13 avril 1940 à Nice d’un père anglais d’origine mauricienne et bretonne et d’une mère française, de confession juive. Auteur prolixe de plus de 40 ouvrages : romans, essais, contes et autres nouvelles, grand voyageur amoureux de l’Afrique, du Mexique, des civilisations perdues, il aime vivre à la frontière des pays, frontières qui le rassurent et confortent son esprit « borderline », toujours prêt à repartir en croisade pour les peuples décimés par la modernité. Personnage rare et magnifique, discret sur sa vie privée, il réside depuis 35 ans maintenant à Albuquerque (Nouveau-Mexique) avec sa deuxième épouse et leurs deux filles. Et il est toujours aussi beau, n’est-ce pas ? !!

SUR LE LIVRE

C’est un livre qui nous parle de LA FAIM, la faim sous toutes ses formes, de ce qu’elle fait ressurgir chez l’homme, de plus bas, de plus vil  quand elle s’accroche à son ventre vide : « Cette faim est en moi. Je ne peux pas l’oublier. Elle met une lumière aigüe qui m’empêche d’oublier mon enfance. (…) Etre heureux, c’est n’avoir pas à se souvenir (…). Simplement je me souviens un jour de m’être réveillé, de connaître enfin l’émerveillement des sensations rassasiées…(…) C’est d’une autre faim qu’il sera question dans les pages qui vont suivre. » p. 12 et 13.

Il s’agit également d’une « demi-fiction » puisqu’il nous conte l’histoire de sa mère qu’il a sciemment rajeunie de 15 ans pour la nécessité du roman.

C’est un mauvais jeu de mots, je sais, de dire que la faim justifie les moyens : en l’occurrence, dans cette ritournelle qui ressemble plus à une mélopée lancinante, la faim ne justifiera jamais l’injustifiable. Elle va de pair avec la guerre, bien nourrie, elle, à la haine vorace et tentaculaire. Haine de l’autre, de l’étranger, du « métèque ». Haine grandissante de l’héroïne pour les « petits », les mercantiles qui détruisent  à toute vitesse les rêves qu’elle faisait, lui volant son enfance, puis le début de sa jeunesse.

Cette ritournelle nous raconte l’histoire d’Ethel Brun et de sa famille de 1934 à 1946, petite fille de 10 ans dans les années 1930, entourée d’une famille exilée de la petite bourgeoisie mauricienne, aisée au début grâce à l’héritage de l’oncle Soliman, seul personnage à comprendre Ethel et qui va mourir trop vite. La laissant seule face au délitement du mariage de ses parents et à leur ruine totale qui va s’ensuivre. Son père, qu’elle aime mais qui l’agace au fur et à mesure de leur déchéance la spoliera de sa part d’héritage en accumulant les dettes de jeu, se laissant piéger par de petits escrocs boursicoteurs.

La guerre éclatant, la famille ou ce qu’il en reste, se réfugiera à Nice, ne comptant que sur Ethel pour survivre. Ethel qui découvrira l’amour, mais aussi l’horreur, celle dont on ne parle pas dans sa famille plutôt collabo-maurassienne que résistante. Il est vrai que pendant ces guerres, certains sont hélas du bon côté des barbelés, c’est-à-dire derrière, mais que dire de ceux qui les y ont mis ? Ils ont passé sciemment un pacte avec le diable et la barbarie.

Avec fureur, dans la folie collective et la faim au ventre, Ethel en mûrissant va se révéler superbe de courage et de dignité, volant comme elle le peut quelques moments d’amour, de joie à cette époque apocalyptique où elle comprendra peu à peu les enjeux et les intérêts malsains de ceux qui l’entourent. Elle éprouvera alors de violentes désaffections pour ceux, devenus creux et pitoyables alors qu’elle les croyaient inoxydables et d’autres, méprisés, s’en sortiront la tête haute. Disons moins basse…

Enfin, réhabilitation personnelle pour l’auteur qui, à la fin, veut retrouver le Vel’ d’Hiv  devenu la Plate-Forme et nous ressentons son émotion pourtant pudique à parcourir avec lui, avant d’y arriver, toutes ces rues dont sa mère lui a parlé et qu’elle connaissait par coeur. Il pénètre enfin dans le musée photographique qui jouxte la synagogue, d’écoeuré depuis le début de son périple, il devient nauséeux à la vue des noms des camps de la mort affichés sur les murs, puis c’est le choc, le choc des photographies des enfants qui ne sont jamais revenus. « Il faudrait aller partout, connaître chacun de ces lieux, comprendre comment la vie y a repris, les arbres qu’on y a plantés , les monuments, les inscriptions, mais surtout voir les visages d’aujourd’hui, de tous ceux qui y vivent, écouter leurs voix, les cris, les rires, le bruit des villes qui se sont construites alentour, le bruit du temps qui passe…(…) p. 203. L’histoire des disparus, c’est ici qu’elle est plantée, pour toujours. »  p. 204.

N’oublions pas que si l’auteur a écrit « cette histoire en mémoire d’une jeune fille qui fut malgré elle, une héroïne à vingt ans », c’est aussi parce que cette héroïne adorait le Boléro de Ravel, ce Boléro dont il n’est question que dans les dernières pages scande la musique du livre, il va crescendo au fil du roman destiné « à briser l’égoïste silence du monde » pour finir en une apothéose bouleversante de mélancolie.

Prix Nobel de littérature 2008 amplement mérité et véritable coup de coeur en ce qui me concerne pour cet écrivain (chantre du « nouveau roman »), dont je n’avais lu que le célèbre « Désert » il y a bien longtemps. Son écriture est sobre, épurée, élégante, presque linéaire et beaucoup moins difficile d’accès qu’on ne l’imagine.

Voici ce qui a été retenu dans la presse après la remise du Nobel : « Le Prix Nobel de littérature lui est décerné en 2008 en tant qu’écrivain des nouveaux départs, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, explorateur d’une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante ».

(photos de JMG Le Clézio, source Babélio)