RITOURNELLE DE LA FAIM de J.M.G. Le Clézio, Prix Nobel 2008

SUR L’AUTEUR

Jean-Marie-Gustave le Clézio est né le 13 avril 1940 à Nice d’un père anglais d’origine mauricienne et bretonne et d’une mère française, de confession juive. Auteur prolixe de plus de 40 ouvrages : romans, essais, contes et autres nouvelles, grand voyageur amoureux de l’Afrique, du Mexique, des civilisations perdues, il aime vivre à la frontière des pays, frontières qui le rassurent et confortent son esprit « borderline », toujours prêt à repartir en croisade pour les peuples décimés par la modernité. Personnage rare et magnifique, discret sur sa vie privée, il réside depuis 35 ans maintenant à Albuquerque (Nouveau-Mexique) avec sa deuxième épouse et leurs deux filles. Et il est toujours aussi beau, n’est-ce pas ? !!

SUR LE LIVRE

C’est un livre qui nous parle de LA FAIM, la faim sous toutes ses formes, de ce qu’elle fait ressurgir chez l’homme, de plus bas, de plus vil  quand elle s’accroche à son ventre vide : « Cette faim est en moi. Je ne peux pas l’oublier. Elle met une lumière aigüe qui m’empêche d’oublier mon enfance. (…) Etre heureux, c’est n’avoir pas à se souvenir (…). Simplement je me souviens un jour de m’être réveillé, de connaître enfin l’émerveillement des sensations rassasiées…(…) C’est d’une autre faim qu’il sera question dans les pages qui vont suivre. » p. 12 et 13.

Il s’agit également d’une « demi-fiction » puisqu’il nous conte l’histoire de sa mère qu’il a sciemment rajeunie de 15 ans pour la nécessité du roman.

C’est un mauvais jeu de mots, je sais, de dire que la faim justifie les moyens : en l’occurrence, dans cette ritournelle qui ressemble plus à une mélopée lancinante, la faim ne justifiera jamais l’injustifiable. Elle va de pair avec la guerre, bien nourrie, elle, à la haine vorace et tentaculaire. Haine de l’autre, de l’étranger, du « métèque ». Haine grandissante de l’héroïne pour les « petits », les mercantiles qui détruisent  à toute vitesse les rêves qu’elle faisait, lui volant son enfance, puis le début de sa jeunesse.

Cette ritournelle nous raconte l’histoire d’Ethel Brun et de sa famille de 1934 à 1946, petite fille de 10 ans dans les années 1930, entourée d’une famille exilée de la petite bourgeoisie mauricienne, aisée au début grâce à l’héritage de l’oncle Soliman, seul personnage à comprendre Ethel et qui va mourir trop vite. La laissant seule face au délitement du mariage de ses parents et à leur ruine totale qui va s’ensuivre. Son père, qu’elle aime mais qui l’agace au fur et à mesure de leur déchéance la spoliera de sa part d’héritage en accumulant les dettes de jeu, se laissant piéger par de petits escrocs boursicoteurs.

La guerre éclatant, la famille ou ce qu’il en reste, se réfugiera à Nice, ne comptant que sur Ethel pour survivre. Ethel qui découvrira l’amour, mais aussi l’horreur, celle dont on ne parle pas dans sa famille plutôt collabo-maurassienne que résistante. Il est vrai que pendant ces guerres, certains sont hélas du bon côté des barbelés, c’est-à-dire derrière, mais que dire de ceux qui les y ont mis ? Ils ont passé sciemment un pacte avec le diable et la barbarie.

Avec fureur, dans la folie collective et la faim au ventre, Ethel en mûrissant va se révéler superbe de courage et de dignité, volant comme elle le peut quelques moments d’amour, de joie à cette époque apocalyptique où elle comprendra peu à peu les enjeux et les intérêts malsains de ceux qui l’entourent. Elle éprouvera alors de violentes désaffections pour ceux, devenus creux et pitoyables alors qu’elle les croyaient inoxydables et d’autres, méprisés, s’en sortiront la tête haute. Disons moins basse…

Enfin, réhabilitation personnelle pour l’auteur qui, à la fin, veut retrouver le Vel’ d’Hiv  devenu la Plate-Forme et nous ressentons son émotion pourtant pudique à parcourir avec lui, avant d’y arriver, toutes ces rues dont sa mère lui a parlé et qu’elle connaissait par coeur. Il pénètre enfin dans le musée photographique qui jouxte la synagogue, d’écoeuré depuis le début de son périple, il devient nauséeux à la vue des noms des camps de la mort affichés sur les murs, puis c’est le choc, le choc des photographies des enfants qui ne sont jamais revenus. « Il faudrait aller partout, connaître chacun de ces lieux, comprendre comment la vie y a repris, les arbres qu’on y a plantés , les monuments, les inscriptions, mais surtout voir les visages d’aujourd’hui, de tous ceux qui y vivent, écouter leurs voix, les cris, les rires, le bruit des villes qui se sont construites alentour, le bruit du temps qui passe…(…) p. 203. L’histoire des disparus, c’est ici qu’elle est plantée, pour toujours. »  p. 204.

N’oublions pas que si l’auteur a écrit « cette histoire en mémoire d’une jeune fille qui fut malgré elle, une héroïne à vingt ans », c’est aussi parce que cette héroïne adorait le Boléro de Ravel, ce Boléro dont il n’est question que dans les dernières pages scande la musique du livre, il va crescendo au fil du roman destiné « à briser l’égoïste silence du monde » pour finir en une apothéose bouleversante de mélancolie.

Prix Nobel de littérature 2008 amplement mérité et véritable coup de coeur en ce qui me concerne pour cet écrivain (chantre du « nouveau roman »), dont je n’avais lu que le célèbre « Désert » il y a bien longtemps. Son écriture est sobre, épurée, élégante, presque linéaire et beaucoup moins difficile d’accès qu’on ne l’imagine.

Voici ce qui a été retenu dans la presse après la remise du Nobel : « Le Prix Nobel de littérature lui est décerné en 2008 en tant qu’écrivain des nouveaux départs, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, explorateur d’une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante ».

(photos de JMG Le Clézio, source Babélio)