LA BARRIÈRE

gif mer ressac headlikeanorange tumblrDerrière la barrière invisible, je regarde furtivement les gens autour de moi, propulsée dans un monde qui semble ne plus tourner rond, étouffant dans cet espace clos et insane où tombent comme la pluie des hallebardes de larmes enfouies sous le fer des cuirasses humaines.
Pas de grilles, pas de barbelés mais autant de prisonniers enfermés dans un corps déjà mort, aussi creux qu’une boîte de conserve vide. Qui dégouline de trop de chair ou d’os à vif. Les blessures se voient, éclatent à la lumière chaude du jour, dans ce zoo non dissimulé à la vue des passants. Chacun y entre ou en sort dans une indifférence mêlée de crainte ou en réprimant un frémissement d’horreur. L’arc-en-ciel des poètes ne descend jamais au bas de ces murs sales et gris ni à l’horizon de ces hommes rompus par la vie. Ils titubent, ivres d’alcool, s’accrochant à la main d’une femme lourde d’une grossesse qu’on ne sait si elle est désirée tant les visages sont lugubres. Je me dis qu’il n’y aura pas de bisounours dans le berceau du bébé, juste un sein las où il tètera de l’amertume au  lait d’une mère dépassée par une dépression post-partum et qui, entre deux nausées essaiera de trouver le repos. Ecoeurant, mais l’homme ne finira jamais de se reproduire en croyant assurer sa survie.

Derrière la barrière, les moins atteints relèvent la tête, font semblant de ne pas voir, se disent qu’ils ne font pas partie de cette zone indéfinissable où la frontière entre la vie et la mort vous suspend à un précipice perpétuel. Entre vertige et désespoir. L’âge est aboli quand la chair est triste, qu’elle redevient peau écorchée sur des os rongés par le temps et les souffrances. Je reste debout, tétanisée, évitant de regarder la femme qui ne respire que par une seule narine. J’ai envie de pleurer, alors j’invoque le dieu de la mer, s’il existe… Lui qui dirige le mouvement des marées, pourquoi laisse-t-il ceux-là, pourrir sur le sable asséché par une éternelle marée basse ? Qu’il gonfle la vague qui déferle trop loin de la grève, qu’il souffle  dedans pour qu’en noyant la plage, elle emporte avec elle ces poissons agonisants.  Regarde leurs cris d’effroi ! Ils débordent de leurs yeux et avec eux, leur incapacité à dire d’où ils reviennent, quand ils savent s’ils sont revenus…

Alors oui, dieu de la mer, viens les arracher au sable des galets qui leur brûle la peau, ils se sont déjà effacés du monde, on a perdu leurs empreintes, brûlées à la température trop haute d’un dernier volcan en éruption. Vas-y, gonfle la vague de toutes les forces du vent et qu’il emmène avec lui le murmure inaudible de leurs derniers soupirs… Peut-être alors, verra-t-on des cerfs-volants danser au-dessus des vagues, heureux comme ces âmes qui rencontrent la joie au détour d’un nuage…

Je n’ai pas utilisé météo ! Vous me pardonnerez…

logodesmotsunehistoireC’était ma participation à l’atelier 105 « Des mots, une Histoire » d‘Olivia, les mots imposés étaient : arc-en-ciel – (bisounours) – hallebarde – fer – conserve – écoeurant – nausée – grossesse – dépression – repos – météo – température – chaude – horizon.