DIVAGATIONS EN TERRASSE…

A peine assise à la terrasse du café elle avait commandé un double bloody Mary (sans céleri merci !), profitant du soleil revenu après les orages plombants des derniers jours. Elle claqua la langue avant de siroter l’antidote au poison qui s’était incrusté dans  sa vie depuis un mois. Si elle avait pu trafiquer les calendriers en plus de vivre sous anesthésie générale, elle eût écrit des quatrains enflammés au Dieu de la Justice Amoureuse ! Comment ? Ça n’existait pas ? Eh bien, hop, elle en mettait un sur le piédestal de son Panthéon personnel, à la droite de ses incertitudes et à la gauche de son cœur ratatiné ! Qu’est-ce qu’il a ce mec à me regarder comme si j’étais une traînée en rut ? Oui je bois sec et alors ? Finalement il est craquant avec ses yeux de chien battu (écrabouillé plutôt) et ses mocassins à pompons (Hallucinant ! Qui met encore des mocassins à pompons… vraiment ?). Il se leva pour lui demander du feu et elle sortit son briquet à amadou (qui a encore un briquet à amadou de nos jours ?) en rougissant légèrement, juste pour lui donner bonne mine, pas de quoi en tirer des conclusions… Lire la suite

DÉSIR D’HISTOIRES 33

Texte écrit pour le jeu de Livvy , que vous retrouvez ici, qui consiste à écrire « quelque chose » en y incluant les mots imposés de la semaine et qui sont au nombre de 17 pour cette moutûre : non – sobriquet – randonnée -mélancolie – bonjour – ivresse – strigiforme – parapente -pluie – doux – bord – soleil – ennui – bonheur – antichambre – sortilège – morphing .

Cette semaine, je vous propose une « suite de Mal de chien », de désir d’histoires28. Je vous remets la fin du dernier paragraphe, histoire de renouer avec l’ambiance…

MAL DE CHIEN (2)

(…), un autre bruit se superposa, elle entendit des rires, des verres qui trinquaient, des voix étouffées et joyeuses… Elle s’agenouilla, les deux mains plaquées sur sa tête qui éclatait : rêvait-elle encore ? Le cauchemar continuait, elle ne devait pas écouter, le médecin le lui avait bien dit. Les réponses qu’elle ne voulait pas entendre se terraient derrière la porte, prêtes à lui sauter à la gorge, la mort n’était jamais loin quand elle arrivait à destination, la renvoyant inlassablement à d’autres mirages, d’autres vies où elle n’avait fait que passer. Elle n’était pas folle, la lettre venait bien d’ici. La poignée rouillée l’attirait comme un aimant. Elle sonna.

Personne ne vint lui répondre, la poignée céda sous une simple poussée dans un grincement qui ressemblait à un sanglot étouffé. La vaste pièce, baignée de lueurs bleutées croulait sous les meubles, fantômes de drap blanc qui se taisaient depuis longtemps. Le coeur battant, elle se dirigea d’instinct vers un secrétaire en bois de citronnier, arracha le drap et recula devant le nuage de poussière qui chatouillait ses narines. Une liasse de lettres entourées d’un ruban parme dépassait d’un tiroir resté entr’ouvert. La mélancolie la gagnait. Edith prit la première lettre mais son geste resta en suspens, un bruit de pas à l’étage lui fit lever  les yeux. Un homme d’un certain âge, vêtu comme au siècle dernier, de larges mains posées sur le bord de la rampe, la regardait sans rien dire.  Ses gros yeux strigiformes, rentrés vers l’intérieur comme pour mieux se repaître de sa propre négation la transperçaient. « Encore une hallu » songea-telle en frissonant.

– Bonjour Edith, je ne  t’attendais plus…il y a si longtemps !

Elle fit tomber la chaise, glacée jusqu’aux os et parvint à bredouiller :

– Vous…vous êtes… Matthieu ? C’est vous qui m’avez écrit…

Mais la vision spectrale venait de disparaître dans un nuage de poussière, une myriade de particules dorées à sa suite, tel un sortilège malfaisant. Elle vit une carafe ancienne contenant un liquide ambré. Elle se rua dessus et but à même le goulot étroit, regrettant déjà l’ivresse qui montait et déformait ce qui l’entourait. Vaincue elle alla ouvrir les volets disjoints où s’enroulaient des rosiers et du lierre  ; elle resta là, debout à regarder le jardin parfumé de juin ; elle s’imagina à Capri, avec ce Matthieu inconnu ; ils faisaient une randonnée vespérale  sur les sentiers de chèvres de l’arrière pays après avoir passé une après-midi à regarder s’élancer les amoureux de parapente. Un sourire éteint se figea sur le coin de ses lèvres et elle repensa au sobriquet que lui donnait le médecin : « Caprice ». Elle le détestait ce Docteur Mabuse qui jouait avec son cerveau malade depuis quelques mois. Avec son air faussement doux, il lui donnait à lire des pages de son destin, mutilées de contresens. Qu’il se chargeait de  traduire comme il le voulait. Elle savait au fond d’elle que le désespoir, si proche du bonheur parfois, ne reviendrait pas. Relégué dans l’antichambre de ses désillusions, classé au bureau des sanglots perdus. Sous l’effet de l’alcool, les barreaux invisibles de sa cage s’enfonçaient dans sa chair trop tendre, s’écartaient, se distendaient et se refermaient , tel un morphing halluciné. Une pluie fine commençait à tomber et, de son jeu avec le soleil venait de naître un magnifique arc-enciel.  Elle revint dans la pièce, les yeux levés vers le palier de l’étage. L’homme qui s’était changé descendait les marches sans bruit, un sourire obséquieux posé comme un masque sur sa face lunaire : – Vous n’êtes pas Edith, mon petit, votre place n’est pas dans cette maison, venez, je vais vous raccompagner.

– Mais, non ! Non ! La lettre…

– Quelle lettre ? De quoi parlez-vous ? Edith repose dans le cimetière voisin, voyons, cessez ce jeu, je vous en prie, c’est grotesque !

– C’est impossible ! Je m’appelle Edith Dutilleul et j’ai…

– Il suffit maintenant ! Débarassez-moi le plancher où j’appelle la police !

Edith se tordit la cheville près du bassin vidé qui rendait à la fontaine sa solitude de statue grecque. Au loin, elle entendit des sirènes. Elle courut et disparut à nouveau dans la forêt. Elle ne retournerait pas chez le médecin. Elle attendrait, elle ne voulait plus de ces cachets bleus qui la perdaient chaque jour un peu plus. Où était donc Matthieu ? Sa route était loin d’être finie…