EN NOUS LA VIE DES MORTS de Lorette Nobécourt

en nous la vie des morts de lorette nobécourtQue les fainéants, les pressés, ceux qui vont directement au dernier paragraphe du billet passent leur chemin, je n’ai pas envie de faire « court » aujourd’hui  car ce livre m’a bouleversée, j’ai mis 25 jours pour le lire (en parallèle avec d’autres, enfin un seul à vrai dire) et je ne voulais pas en voir la fin. D’ailleurs finit-il vraiment ? Aifelle qui me l’a prêté m’avait dit : « C’est un livre exigeant », en clair ce n’est pas un livre facile. Il porte une réflexion lucide qui touche à l’universel de l’âme comme de la chair, nous interroge, nous coupe le souffle parfois. Au-delà du coup de coeur, c’est une vraie rencontre avec une auteure. Il fait partie de ces livres trop rares qui changent notre regard sur le monde, qui essuient la poussière de nos yeux et ouvrent notre conscience par le biais des mots. 309 pages à savourer lentement et sans modération.

L’HISTOIRE :

Nortatem, un jeune homme de 34 ans, new-yorkais et plutôt frivole est dévasté par le suicide de son meilleur ami, Fred qu’il connaissait depuis l’enfance, avec qui il avait fait les quatre cent coups. Au chagrin de la perte, s’ajoute l’incompréhension du suicide. Il vient aussi de rompre avec Georgia dont il était dépendant sexuellement plus qu’autre chose… Leur amie commune, (à Fred et lui), Guita le recueille chez elle juste avant de partir en France, son pays d’origine, lui demande de s’occuper de son hamster Léandre (oh le prétexte !) lui conseille de s’isoler et surtout, de lire deux livres : Le Livre 7 (livre hébraïque en rapport avec la connaissance par les chiffres, entre autres) et En nous la vie des morts, écrit par Guita elle-même…Nort part pour le Vermont et loue une bicoque en bois perdue dans les arbres, « toute de guingois, suffisamment bancale pour abriter mon propre déséquilibre » (p.20), à proximité d’une petite ville où il fera des excursions diurnes ou nocturnes mais aussi des rencontres, brèves et chargées de symboles, de sens : la vieille indienne, Laura… Les chapitres de sa nouvelle vie, arrosée d’un vieux Margaux laissé par Guita ou de champagne, de son cheminement intérieur vont alterner avec ceux de En nous la vie des morts.

Dès le début de la lecture, la mise en abyme est vertigineuse et subtile. Ce livre est relié au Livre 7 par la symbolique des chiffres ;  les histoires magnifiques qu’il contient, s’apparentent davantage aux contes philosophiques destinés à faire passer un message qu’à de banales histoires. Nortatem y retrouve le daim, qui revient en fil rouge dans tout le livre, puis sa peau qui sèche sur la terrasse de la bicoque ,  et enfin le manteau en daim dont il aime soudain se vêtir. A la fin de chaque chapitre, et par cet effet miroir, il en ressort ébranlé dans ses certitudes, moins désespéré mais avec le sentiment que son chemin de croix est loin d’être terminé : « L’habitude est ce qui nous déshabitue de l’essentiel. La réalité dépendait exclusivement du regard que l’on portait sur elle, et la nouvelle appréhension que j’en avais était aussi réelle que la plus réelle motte de terre sous mes pieds » (p. 217-218). Il essaie également de comprendre ce qu’a laissé en lui la mort de sa mère : « Et comment devient-on l’homme d’une femme quand on n’a pas été le fils d’une mère ? » (p.44). Au fil des pages et des jours qui passent, dans ses échanges par mail avec Guita, Nort va apprendre que de la douleur et de « la soif« , renaissent en nous une sorte de sagesse, de foi qui nous dépassent le plus souvent, faute d’esprit agile et d’acuité pour en percevoir les fils ténus de la joie.

MON AVIS

Dans une écriture ramassée, précise et poétique (sans lyrisme pompeux), Lorette Nobécourt  fait corps avec son livre, on se dit que Guita c’est sûrement elle (ou alors elle lui ressemble beaucoup). Du deuil à la renaissance, de l’ombre à la lumière, à travers Nortatem guidé par Guita, nous « mutons » nous aussi à la lecture de ce livre indispensable à qui veut comprendre qu’il ne suffit pas d’être présent au monde si nous n’en avons pas la perception, qu’il ne suffit pas de hurler comme un loup blessé pour exprimer notre souffrance ou de faire l’amour quand le coeur n’y est pas. « Peut-être sommes-nous des fictions auxquelles nous nous efforçons de croire » dit Nort p. 301. Dans un long chemin d’apprentissage, à démêler la vérité du mensonge, alors entendons-nous la cloche lointaine de nos morts qui résonne en nous avec ce qu’ils ont laissé de vie, de joie et de turbulences, suffisamment pour nous consoler de leur départ, suffisamment pour appréhender la nôtre à venir dans la clarté d’un esprit apaisé. Ce livre nous dit aussi qu’il faut avoir souffert beaucoup, être parti souvent, avoir attendu longtemps avant de retrouver la lumière, qu’elle se mérite et qu’elle n’est jamais acquise…coeur chromo ana-rosa

Vous pouvez lire le billet d’Aifelle ICI et découvrir Lorette Nobécourt sur son site, : j’y ai lu beaucoup de choses intéressantes, des interviewes, des coupures de presse qui me donnent envie de lire le reste de son oeuvre mais paradoxalement, ce qu’elle a écrit après En nous la vie des morts, sorti en 2006…

LES REVENANTS de Laura Kasischke

les revenants de l.kasischkeUn pavé de 660 pages et une grosse déception ! J’avais été enthousiasmée par ma lecture d' »Un oiseau blanc dans le blizzard » et je me régalais d’avance d’avoir à me mettre davantage sous la dent, eh bien que ce fut douloureux ! Même si il y a du bon, je modère mon propos, ce roman trop long, fouillis m’a vite lassée et ne m’a même pas surprise !

Je l’ai lu avant « Les débutantes », l’action se passe aussi sur un campus avec des jeunes qui font l’apprentissage de l’âge adulte, de la mort, mais c’est tout. Pour le reste, Laura Kasischke nous balade entre présent, passé et surnaturel élaboré et argumenté mais peu convaincant. Lire la suite

LE K de Dino Buzzati

Le K de BuzzattiHeureusement que cette lecture était une Lecture Commune et que je m’y suis prise dés fin décembre, car lire ces cinquante nouvelles à la file eût été indigeste ! Il faut passer le cap de la dizaine pour en saisir les subtilités, même si, comme toujours dans une telle quantité, elles ne se valent pas toutes… Lire la suite

SUKKWAN ISLAND de David Vann

Émotionellement, je me remets juste alors que j’ai fini ce livre vendredi matin, le souffle coupé et une boule dans la gorge. Comment l’aurais-je ressenti si je l’avais lu avant Désolations et sans rien savoir du drame de l’auteur (son père s’est suicidé alors qu’il avait treize ans, le même âge que Roy le héros de Sukkwan, coïncidence ?) ? Je pense que la violence du récit m’aurait atteinte de la même façon… « Il lui manquait trop d’années pour arriver jusqu’à son fils ». Une petite phrase du livre qui en dit long sur le drame qui va se dérouler à huis clos, sous nos yeux entre un père et son fils, partis pour un an sur une île d’Alaska, Sukkwan Island, non habitée, dans une cabane « luxueuse » pour le père mais sans eau et électricité et avec juste des provisions pour deux semaines. Lire la suite

JUSTE AVANT de Fanny Saintenoy

Un livre qui a beaucoup voyagé depuis son départ de chez Jeneen et qui me faisait un peu peur. Peur d’être déçue forcément après tous les avis enthousiastes lus ici et là… Eh bien non ! Je l’ai lu en apnée en deux heures de temps, accrochée par la plume douce, forte et pudique de Fanny Saintenoy… Lire la suite

DÉCADENCE…

Il est ridicule avec son chapeau melon Monsieur Plout, mais il n’en a cure. En revenant du Palais-Royal où se tenait la soirée de la Comtesse de Berteuil, il se dit que décidément, il déteste la laideur, la vulgarité et les femmes de petite vertu. Il a bu de ce vin de champagne pour oublier les quelques regards méprisants de ces nobliaux qui, s’ils n’admettent pas sa roture, sont sensibles à la musique métallique des louis d’ors qui fredonne dès qu’il ouvre la bouche. Lire la suite

LOTS OF LOVE – Francis et Frances Scott Fitzgerald

Je continue ma découverte  de la vie et de l’oeuvre de cet auteur en sachant que les deux sont inséparables l’une de l’autre. La correspondance entre le père et la fille dans les dernières années, voire les derniers moments de sa vie m’a profondément émue… Lire la suite

DÉSOLATIONS de David Vann

S’il est un livre qui porte bien son titre, c’est celui-ci. J’ai attendu une semaine pour en parler tant il m’a remuée au couteau, noué la gorge et m’a obligée à rester en apnée. Je n’ai pas pu le lâcher une fois commencé, et je l’ai lu en deux après-midis.

Derrière Irène et Gary, la petite soixantaine, il y a l’Alaska, ses paysages ancrés dans une réalité sauvage et solitaire entre fantastique glaçant, poésie froide et sans ambages, du nature writing brut de décoffrage. Il y a surtout Irène… Lire la suite

LOVE STORY pour mon dimanche…

Eh oui ! j’ai gardé une âme de midinette !  J’ai beaucoup aimé ce film en son temps et sa musique qui tirerait des larmes à une fontaine… Ne serait-ce que pour Ali Mac Graw et Ryan O’Neal, ou encore la célèbre réplique : « J’aime Mozart, Bach et Les Beatles…et toi ! » « Tu me mets avec Mozart et Bach ? » On a bien le droit de se laisser aller de temps en temps non ?

Vous l’aurez remarqué j’aime la neige et je me désespère d’en voir tomber cette année dans ma région (déjà quand il neige partout, il est rare d’en avoir), mais WordPress a son canon spécial (pas encore de dameuse par contre !) prévu jusqu’au 4 janvier, alors profitez-en !

Bon dimanche à tous…avec ou sans neige ma foi !

LE BON, LA BRUTE, ETC. d’Estelle Nollet – coup de poing !

Editions Albin Michel, 2011. 347 p. Mieux qu’un coup de coeur, c’est bien un coup de poing ? Mon premier livre voyageur, envoyé par Delphine, avant mon blog fut « On ne boit pas les rats-kangourous » et ce livre m’avait troublée, scotchée, bref je me demandais comment l’auteure allait pouvoir surprendre avec un deuxième livre, je le guettais, LiliGalipette me l’a offert. L’essai est transformé, mais en plus son style s’affirme, prend un ampleur incroyable.

DE QUOI ÇA PARLE ?

Nao (Fiona) et Bang (Pierre) cavalent, ils ne font que ça depuis qu’ils se sont rencontrés  (et nous on essaie de suivre en reprenant notre souffle.) Pour mieux échapper à la mort (pour elle) et pour la suivre (pour lui). Parce qu’en bougeant, en voyageant, ils ont l’impression d’exister, de croire que leur vie ne s’enlise pas dans la médiocrité à laquelle elle était condamnée.

Bang, la trentaine falote a un don infernal : il croise un regard une fraction de seconde et la personne se met à avouer les pires choses qu’elle ait faite. L’horreur ! Il s’est volontairement mis en retrait de la société en faisant webmaster, condamné à rester dans son coin et à vivre les yeux baissés. Pour éviter la transe qu’il provoque, le vortex qui l’accompagne et les ignominies qu’il entend .« Parce qu’il n’y avait pas moyen de tourner le bouton sur off » ». « Il était las, ça se voyait, des cernes en forme de découragement ».

Nao vient d’apprendre qu’elle a une tumeur au cerveau et ne veut pas l’entendre, elle ne veut surtout pas passer le temps qui lui reste, à vomir sa chimio. Autant s’étourdir, se saoûler, s’envoyer en l’air et pourquoi pas, se servir un peu du « don » de Bang au passage. « Ils se tenaient la main les doigts tressés et tricotés, ils s’accrochaient l’un à l’autre mais c’était pour ne pas tomber, comme quand on fait dix noeuds à une corde trop usée qui un jour ou l’autre, fatalement, finirait par lâcher. Bang le savait.
Car Nao hibernait même si c’était l’été. »

Ils quittent tous les deux leur boulot et commencent à bourlinguer. Le Mexique où Nao réalise un vieux rêve, elle connaît par coeur la vie de tous les animaux, singes, perroquets,  papillons et autres grenouilles, séquelles d’une enfance solitaire passée devant les documentaires télé. Puis l’Australie, l’Afrique pour Bang (qui a choisi son prénom en mettant le doigt sur Bangui lorsqu’il était petit).  Nao va un peu forcer Bang a user de son don pour se faire justice, pour faire justice. Parce qu’il n’y a pas de raison, elle va mourir avant trente ans alors pourquoi les salauds ne paieraient-ils pas un peu ? Ils vont brûler la chandelle par les deux bouts, le passé va rattraper Bang… Ce sont encore deux « innocents magnifiques » que nous donne à lire Estelle Nollet, deux êtres dont le destin ne veut pas, qui n’ont pas le temps de se fabriquer des souvenirs pour plus tard, leur présent c’est déjà  l’avenir, quand ils ont le temps d’y penser. Et parce que aussi peut-être, tant qu’il n’y a que le bon et la brute, on s’en sort mais que vienne un truand et ce n’est plus la même donne…

Je ne vous en dis pas plus sur « l’histoire » qui jusqu’aux dernières pages rebondit…tristement, comme souvent dans la vraie vie.

Estelle Nollet a un style « boulet de canon », elle m’a mise K.O. debout ! Rien de classique, de convenu, de « dans l’air du temps », les autres styles ont l’air compassé à côté du sien. C’est l’électron libre de la littérature actuelle. Sa plume a cette particularité saignante qui écorche les mots, bouscule les codes, balaie les convenances, un peu comme ses deux héros atypiques. Mais qu’est-ce que ça fait du bien ! Bizarre que les critiques littéraires (les vrais) n’en parlent pas plus, comme Picasso à ses débuts, on l’adorait ou on détestait…

Un dernier extrait pour la route : « ….ça ne le gênait pas de refaire le trajet à pied, même à la nuit tombée, les étoiles en réverbères. Il avait tellement l’air d’être tombé par erreur d’un ciel inattendu ou d’avoir germé là un matin, crevant la terre, que personne ne lui prêtait vraiment attention. (…) Des hauteurs de Ngaragba il avait vu les pirogues brunes glisser sur le fleuve café-au-lait et les pêcheurs lancer leurs filets d’espoir (…). Humé l’ail et l’oignon des marchés bigarrés où des femmes sous des parapluies en parasol attendaient que les heures passent comme les gardiennes du temps. »

Allez lire le billet de LiliGalipette, il est bien mieux que le mien, plus clair…

LA BALLADE DE L’IMPOSSIBLE de Haruki Murakami

Une mélancolie poignante et vibrante semble s’être déposée sur ce livre,   poussière d’ombres et de lumières mêlées. Sombre par la présence de la mort qui envahit le héros (et l’auteur) dès les premières pages, nous signifiant qu’elle sera aussi un personnage à part entière du récit ; sombre par les amours impossibles, remémorées vingt ans après et qui  confirment  que le temps de cet amour a fui ailleurs et ne repassera pas par l’histoire, ne la refera pas non plus. Elle restera à jamais suspendue, telle la dernière feuille rouge et silencieuse sur un arbre d’automne qui se refuse à tomber, alors que plus aucune sève ne la nourrit.  L’obscurité reste toutefois, par éclipses, lumineuse comme ces clichés qui ont saisi l’âme, le geste, l’instant fugace plutôt que la pose à jamais figée. Et c’est dans cet instant de grâce que nous disparaissons sous ces pages légères et lourdes dans une musicalité incomparable, celle de l’imaginaire de l’auteur qui donne à cette mini autobiographie les accents d’un conte infiniment triste malgré des pointes d’humour nous assurant que la vie continue autour de l’absurde.

L’HISTOIRE

Lors d’un voyage en avion qui l’amène à Hambourg, Watanabe entend Norvegian Wood, la célèbre chanson des Beatles (chanson qui est le titre original du livre) et qui le propulse violemment vingt ans en arrière à Tôkyô sur les traces détaillées d’un passé qu’il croyait oublié. 1969. Avec  Naoko et Kizuki, ils forment un trio d’amis inséparables. Naoko et Kizuki s’aiment depuis l’enfance. Ce dernier va se suicider et bien sûr leur vie va s’en trouver bouleversée. Ils quittent Kobé pour Tôkyô et mettront un an avant de se revoir. Il a commencé sans conviction des études d’histoire du théâtre et elle a quitté le lycée chrétien, privé et très cher pour s’installer seule tout en suivant ses cours à l’université. Lui, échoue dans un foyer pour garçons d’une austérité quasi militaire malgré le laisser aller de la majorité des occupants… Sur fond de manifestations contre l’impérialisme nos deux héros vont se rapprocher pendant cette période estudiantine, elle ne l’aime pas, sa névrose confine à l’autisme mais ils passent leurs dimanches à faire d’interminables balades dans Tôkyô, l’ombre de la mort toujours présente entre eux et en eux, ils ressemblent à deux solitudes incapables de communiquer vraiment, surtout elle qui ne sait pas mettre de mots sur les choses, qui le laisse se perdre « dans ses grands yeux limpides » qui parlent pour elle. Elle lui demandera une requête, une seule avant de disparaître encore : « Mais maintenant je comprends. Finalement, je crois que seuls les pensées et les souvenirs incomplets peuvent venir se loger dans des phrases, qui par définition, sont incomplètes. Et je crois qu’au fur et à mesure que mes souvenirs concernant Naoko se sont estompés, je l’ai de mieux en mieux comprise. maintenant, je comprends pourquoi elle m’a demandé de l’oublier. Sans doute le savait-elle aussi. Que le souvenir que j’avais d’elle finirait par disparaître. C’est justement pour cela qu’elle a insisté. « Ne m’oublie jamais. Souviens-toi que j’ai existé ».

Il ira de liaisons faciles en rencontres amicales un peu déjantées, il lira beaucoup, du John Updike, du Scott Fitzgerald (dont Murakami a traduit les oeuvres en japonais) et qui revient souvent dans le livre, du Raymond Chandler (dont il dira à sa mort en 1987 qu’il a été un de ses maîtres à penser mais aussi un ami). Autant de lectures « pas à la mode de l’époque » mais qui lui permettent de rester seul le plus souvent possible et de se démarquer du troupeau. La névrose de Naoko s’aggrave et elle part en maison de repos (on ne dit pas asile ou encore hôpital psychiatrique). Sa rencontre et sa liaison avec la pétillante, fantasque et délurée Midori ne lui font pas oublier Naoko avec qui il a eu une aventure d’une nuit avant qu’elle ne disparaisse à nouveau. Naoko qui veut garder le souvenir intact, ne pas continuer, car elle semble vouée à l’impossible, refermée à jamais sur des blessures indélébiles et surtout faite pour  la mort et son irrémédiabilité. Elle est fragile comme un brin de paille, elle cherche le contact pour mieux le fuir : « A la fin de l’automne, quand le vent froid se mit à souffler sur la ville, elle vint se blottir de temps en temps contre moi. Je sentais son souffle, à travers l’épais tissu de mon duffle-coat (…) Ce n’était pas mon bras qu’elle cherchait, mais un bras. Ce n’était pas ma chaleur qu’elle cherchait, mais une chaleur. J’étais gêné de n’être que moi. »

 

Mais c’est aussi une rencontre avec Tôkyô qu’il arpente souvent la nuit avec son ami Nagasawa, son Gatsby Le Magnifique où ils traînent dans les boîtes de jazz (autre passion de Murakami qui a lui même tenu un club de jazz pendant huit ans). De rencontres avec des filles qui finissent au love hotel, la description par le menu des plats qu’il mange (qu’il soit seul ou accompagné) : des concombres en bâton et des éperlans trempés dans la sauce miso, les anguilles, le sukiyaki qu’il prépare à Naoko dans sa maison de repos (il m’est arrivé de regretter de n’avoir pas de bar à sushis à proximité pendant ma lecture !) et le whisky qu’il descend plutôt bien, entre deux cocas. Ce portrait du japon occidentalisé (d’autant que le livre date de 1987) est accolé aux lectures et musiques anglo-saxonnes (Mile Davis, les Beatles, Les Doors ou Bill Evans entre autres), nous démontrant que le pays des geishas et de la réussite individuelle était en pleine mutation dans ces années là. Le détail des quartiers évoqués régalera certainement ceux qui connaissent Tôkyô. La sensualité et la sexualité parfois crues mais jamais vulgaires nous rappellent tout de même que nous sommes au pays des célèbres estampes. Mais toujours avec beaucoup de grâce, de « normalité » face à ce sujet que notre culture judéo-chrétienne censurerait dare-dare ! Alors ? répondra-t-il à l’amour de Midori ? L’ambiguité des sentiments entretenus avec Naoko va-t-elle se démêler ? En sachant que sur les six personnages présents au début du roman, trois vont mourir…

MON AVIS

Ce livre d’apprentissage de la vie, de l’amour et de la mort est d’une puissance narrative époustouflante. En quelques mots simples, calligraphiés d’une plume légère, comme pour un idéogramme où il faut exécuter le caractère sans lever la main, ce roman sensible où la glace côtoie les flammes dans un style simple, fluide comme l’eau des fontaines d’un jardin zen nous envoûte toujours un peu plus jusqu’à la fin où un dernier rebondissement ne nous conforte pas dans l’image d’un happy end.  L’exploration subtile que Murakami nous offre de l’âme humaine, des sentiments contradictoires qui la déchire,  nous laisse le coeur au bord des larmes, des larmes qui ne coulent pas, nouées qu’elles sont par la force infinie des sentiments. La mélancolie s’accroche longtemps après au petit nuage sur lequel nous flottons et dont nous ne voulons pas redescendre…happés que nous sommes par des dissonances travaillées et qui en deviennent  harmonieuses et intemporelles.

SUR L’AUTEUR

Né le 12 janvier 1949, il a dès 1979, obtenu le prix Gunzo pour son premier roman (à 20 ans) « Ecoute le chant du vent ». Ecrivain, traducteur (de Francis Scott Fitzgerald entre autres) essayiste, je vous conseille d’aller, si vous voulez en savoir plus ! A savoir que son dernier roman, très attendu, IQ84 « a mini-bending ode to 1984 de Georges Orwell » sortira le 25 octobre 2011.

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CLAIR DE FEMME de ROMAIN GARY

 

OU L’AMOUR AU-DELÀ DE LA MORT…

 Ce livre, vous l’aurez deviné est bien plus qu’un coup de cœur, c’est le cœur entier qui se dissout entre les lignes, qui frissonne, rit aussi, car le sujet grave est traité avec une autodérision exceptionnelle. Parce que  les mots nous collent à la peau comme une larme retenue, translucide et qui ne veut pas couler de notre paupière refermée, un instant de grâce que nous voulons prolonger, pour ne pas arriver à la fin, comme les deux héros Michel et Lydia qui roulent doucement dans la nuit parisienne de peur d’arriver quelque part. Surtout elle. Lui sait ce qu’il  a à faire et ce qu’il veut malgré son ivresse. Soûl d’alcool et aussi soûl de malheur. « Même si nous étions dans l’étreinte comme deux souvenirs », la mort ne lui a pas tout pris. Et la mort imminente de Yannik, sa femme, don double, sa patrie, doit continuer à travers une autre, tel qu’elle le lui a demandé et tel qu’il le lui a promis. Comment ne pas imaginer Jean Seberg dans les quelques pages où il nous parle de cette douceur blonde, cet « éclair de femme » et peut-être, l’amour tel qu’il aurait dû être entre eux. Et le titre aurait pu être « Eclair de femme » tant il en parle de cet éclair. Mais il dit aussi cela de l’amour : «Et je ne vous dis pas qu’on ne peut pas vivre sans amour : on peut et c’est même ce qu’il y a de si dégueulasse. Les organes continuent à assurer la bonne marche physiologique, et le simulacre peut se prolonger longtemps, jusqu’au moment où la fin du fonctionnement rend le cadavre légitime ».

L’HISTOIRE

Une fin d’après-midi pluvieuse, Michel, pilote de ligne en congé sans solde est débarqué brusquement d’un taxi (et de sa vie) rue de Varennes. Il heurte Lydia qui tombe là à point nommé pour régler sa course, car il n’a que des dollars sur lui.   Ils vont s’agripper l’un à l’autre tels deux naufragés et se raconter par bribes leur histoire tout en poursuivant une course échevelée dans des univers cosmopolites d’un Paris qui abrite leur nuit interminable à la lumière de néons indifférents. Ils vont se prendre, sans passion et mettre le doux nom « d’entraide » sur leur relation balbutiante. Ils se lâchent un moment, le temps pour Michel de rencontrer Señor Galba, clown triste dans un cabaret de seconde zone. Et nous avons droit à une scène d’anthologie tragi-comique où un caniche teint en rose va danser un paso-doble avec un chimpanzé… « Le numéro de ma vie » dira Señor Galba en vantant cette prouesse pathétique pour Michel qui s’aperçoit que l’homme, cardiaque, a peur de mourir avant son autre caniche, Matto Grosso,  qui le suit du coin de l’œil en permanence, il a peur de la smrt, ce mot russe qui désigne si bien la mort par sa sonorité vipérine. Il sympathise avec lui et en oublie son sac de voyage dans sa loge où il s’est alcoolisé un peu plus. Après, Il retrouve Lydia, seule depuis un an, elle a quitté son mari devenu aphasique jargonneux (les pires logorrhéiques puisqu’ils parlent sans cesse par onomatopées incompréhensibles) et qui cherche « à l’aimer encore plus depuis qu’elle ne l’aime plus ». A savoir que sa petite fille est morte dans l’accident qui a rendu son mari infirme. Ils vont donc à la soirée d’anniversaire que donne Sonia pour son fils adoré, la belle-mère juive et russe, un sourire implacable vissé sur la face, malgré des yeux qui disent la pire cruauté. La réception, grandiose est une mascarade décadente de sourires ouverts sur des dentiers, du caviar à la louche et de faux tsiganes qui font se pâmer les vieillards présents, enchâssés dans leurs souvenirs et leurs bijoux, témoins d’une grandeur passée et fanée. La belle-mère est une publicité pour un dentifrice tant son sourire ne désarme pas, Michel demande en douce à Lydia si elle l’enlève pour dormir ! Elle croit encore que les juifs ont le malheur dans les veines et jubile d’avoir repris son fils à Lydia, victoire mesquine sur ce malheur qu’elle béatifie alors que Lydia veut rester vraie, vivante et agnostique. Michel se moque de tout et tout le monde met sur le compte de l’ivresse ses réparties pleines d’humour.

« – pirojkis (ce sont de petits pâtés), troïka, volga, koulibiak… » et Sonia le prend aussitôt pour un russe !

Lydia sait que Yannik a demandé à Michel de partir pour abréger sa leucémie, qu’à l’heure où ils dérivent dans Paris, elle est peut-être passée à l’acte. Lydia interroge et il répond : « pourquoi puisque je l’aimais tant, ne me suis-je pas allongé à ses côtés ? «   «  Mais elle voulait rester vivante et heureuse et cela veut dire maintenant vous et moi ». Il veut donner une chance à l’impossible, recréer l’image indéfectible du couple, « où tout ce qui féminin est homme, tout ce qui est masculin est femme » en continuant l’amour, la femme avec une autre, perpétuer Yannik, ce qu’elle voulait  au cours de ce qu’il appelle « les hasards d’une dérive et d’une main tendue ».

Mais plus la nuit avance, quand on croit qu’il va tomber, au fur et à mesure que l’alcool coule dans ses veines, plus l’humour et l’amour, comme un voile de pudeur posé sur l’indicible lui fait raconter Yannik : « Un jour elle m’a dit : jusque là et pas plus loin. Ce n’était pas seulement le refus de souffrir : c’était un goût de plénitude. Elle avait trop le goût de la plénitude pour lécher les restes dans l’assiette. « Pas question, tu parles comme si tu étais le seul à aimer. S’il est une idée qui m’est insupportable, c’est de mourir en emportant avec moi ma raison de vivre  (…). Alors promets-moi. Promets-moi de ne pas faire de ton chagrin une facilité, une dérobade. (…) Nous avons été heureux et cela nous crée des obligations à l’égard du bonheur ».

Il regarde déjà Lydia avec amour, ses cheveux qui ont blanchi trop vite, ses petits sillons autour des yeux sont autant de signes rassurants, comme s’ils avaient déjà vécu vingt ans ensemble. Mais elle qui ne sait plus ce qu’est l’amour a peur, terriblement peur d’être érigée soudain en cathédrale, elle qui ne côtoie que son deux-pièces de 80 m2. Il lui propose juste d’essayer, de partir à Caracas comme il le prévoit depuis deux jours sans parvenir à franchir la salle d’embarquement, il ne veut pas lui faire habiter une vérité qui ne serait pas habitable : «  Le néant ne m’intéresse pas, précisément parce qu’il existe ». Il veut qu’elle partage sa vie par « fraternité », afin de profaner enfin le malheur, de lui tordre le cou une bonne fois pour toutes. Donner une chance à l’impossible, plutôt que de cogner leur malheur comme deux coques de noix  dérisoires sur un océan déchaîné, il veut l’essence de l’amour dans ce qu’il a d’absolu. Alors il lui rapporte les derniers mots de Yannik : «  Je ne veux pas partir comme une voleuse ; il faut que tu m’aides à rester femme ; la plus cruelle façon de m’oublier, ce serait de ne plus aimer. Dis-lui… »  Et, comme pour lui-même il ajoute : « le sens de la vie a un goût de lèvres. C’est là que je prends naissance. C’est de là que je suis. »

Lydia entend-elle vraiment, partagée entre l’envie d’être enfin une autre, d’échapper à sa belle-famille et de ne pas être cette cathédrale,  trop haute pour elle. Elle veut, quand l’aube viendra, commencer par le début, par le bas, redescendre du clocher sacré où il l’a placée. Ramper vers lui plutôt que de descendre d’un trône en Majesté. «  Et quelle femme accepterait d’être seulement un temple d’où l’on vient adorer l’Eternité »…

Alors, iront-ils plus loin ensemble ? L’aube leur sera-t-elle fatale ? Yannik s’est-elle suicidée ? Señor Galba a-t-il échappé à la smrt ? Autant de questions que l’on se pose jusqu’à la fin et auxquelles je ne répondrais pas, pour vous laisser un peu de ce livre que je me retiens de citer en entier ! Mais je ne peux m’empêcher de vous en mettre celle-ci que je trouve particulièrement belle, bien que le livre en regorge comme il déborde d’humour ! Précipitez-vous dessus et consommez-le doucement, comme on savoure un grand cru, comme on serre un enfant dans ses bras, avec tendresse et délicatesse. Parce que Romain Gary nous donne ici aussi, une belle leçon de tolérance, d’humanité face à l’inhumanité de la mort et le tout enveloppé avec précaution, comme s’il ne voulait pas se répandre mais plutôt s’épancher, murmurer alors qu’un cri déchirant, un seul lui traverse l’âme, un éclair de femme…

«  Aimer est la seule richesse qui croît avec la prodigalité. Plus on donne et plus il vous reste. J’ai vécu d’une femme et je ne sais pas comment on peut vivre autrement ».

Coup de coeur exceptionnel !

LC avec Martial, le vagabond des étoiles et Marie.