Cent mille chevaux d’argent…

cheval vlanc peinture licorne image du net© photo : clic dessus

Cent mille chevaux d’argent galopaient à l’horizon redevenu poussière. Des flammes hautes éclairaient le ciel de la nuit finissante. Était-ce le présage annoncé par la vieille Izia  : « Un nuage  noir d’hommes en colère s’abattra sur les jardins d’été et ils croqueront bien plus que les fruits de vos pêchers. Ce jour-là, l’écume des plages transformera en cendres l’eau claire de vos fontaines. »

Sarah ne put réprimer un frisson. Frissonaient elles aussi les feuilles tendres des arbres à l’empyrée des cîmes étoilées de la forêt. Les gens du voisinage se terraient quelque part, appliquant instinctivement la loi du silence, celle qui ne s’apprend pas quand on est nés ici. Au milieu de ces terres perdues perchées sur des rochers étouffés d’arbres broussailleux qui surplombent la mer.

Comme les chèvres agiles de la région, elle sautait d’un rocher à l’autre vers  la grotte cachée par des épineux. Simon avait eu la même idée qu’elle. Tant mieux. Ils n’aimaient pas l’étroitesse des maisons du villages, des ruelles et la promiscuité qui allait avec. Ils avaient grandi avec pour seules limites la mer et le ciel alentour, trouvant plus de ronces dans leur éducation que de roses politesses.

Une pulsion venue de sa mémoire ancestrale la fit se jeter brusquement au sol. Le bruit des sabots faisait trembler la terre. La grotte, à dix pas devant elle, semblait inacessible ; elle se mit de côté, alourdie par son ventre rond qu’elle caressa machinalement. Tous les sens en éveil, elle sentit une larme rouler sur sa joue hâlée par le soleil en même temps que se dessinait dans le ciel le visage ridé de la vieille Izia. Elle voyait les lèvres de sa grand-mère remuer sur de muettes paroles mais les mots résonnèrent dans l’espace qui sentait les chairs carbonisées mêlées à l’odeur âcre de la poudre des fusils :  » Cela fait trop d’années que nous enterrons nos fils et, quand les filles survivent à cette prison barbelée de faim et de misère, les cavaliers du Nord les enlèvent pour satisfaire les désirs du Tyran qui a volé les clés du Royaume depuis cinquante ans. Résiste Sarah ! Tu n’es qu’à la surface de la vie, va plus loin, pour nous, pour tous ceux qui sont morts. Pars avec Simon et reviens quand la paix sera signée. Notre dignité ne suffira pas à nourrir ton fils ! Va ma fille ! » Sous la chappe désespérante de peur qui la clouait au sol, elle sourit à la complicité de la vieille dame morte depuis deux ans. Elle continuait de ramper en silence vers leur refuge quand elle vit un cheval, perdu et désemparé sans son cavalier, excité par le vent du Sud qui rend fou. Elle leva la main pour l’arrêter. Ce cheval était-il un autre signe, celui qui allait les libérer et les emmener plus loin ?

Sa vue se brouillait à présent, une douleur lui traversa le ventre et elle retomba sur le dos, ses yeux clairs accrochés aux dernières étoiles comme le souffle qui l’abandonnait cherchait l’air empuanti. Une dernière fois, elle tenta d’appeler Simon mais aucun son ne sortit de sa bouche. Elle comprit et se laissa aller dans le néant ; le liquide chaud qui coulait  entre ses cuisses était du sang…

plumedesmotsunehistoire2Ma participation à la 100ème de Des mots, une histoire d‘Olivia, les 18 mots à placer étaient : désir, pulsion, résister, prison, promiscuité, voisinage, désespérant, politique, correct, politesse, éducation, limites, frissonner, chair, croquer, pêcher, jardin, empyrée.

ETRE LIVRE…OU RIEN ! Tag again !

Les tags sont un virus (comme les challenges à mon avis) et sévissent donc aussi en hiver, c’est Aymeline qui me l’a refilé cette fois et je dois dire qu’il est sympathique, il nous pousse à fouiller notre mémoire et à répondre aux questions par des titres de livres qui ont marqué notre année ! Après mûre réflexion, voici quelques révélations…C’est parti ! Lire la suite

JEANNE A DISPARU !

Englouti sous la pluie qui n’en finissait pas de geindre son clapotis boîteux, Alain, assis sur le bord d’un trottoir, une bouteille bien entamée au bout du bras, essayait d’étreindre la nuit en éteignant le temps qui passait. Jeanne avait disparu.  Il sillonnait la ville depuis deux jours, ses yeux hagards rencontrant l’encre d’autres regards indifférents accoudés à des comptoirs qui dérivaient comme les bateaux les  soirs de tempête. Soudain des effluves venus de nulle part, telles d’anciennes larmes,  lui montèrent à l’âme. Cette fragrance unique…où l’iris et le musc dominaient… Il se leva en chancelant et voulut suivre, trop tard,  le sillage qui s’enfuyait déjà. Une chimère encore, son obsession d’elle virait au traumatisme. La lumière crachée par les réverbères faméliques devenait floue, la nuit moite s’étirait à l’infini des doutes. Lire la suite

DESIR D’HISTOIRES 37 – Ne vous méprenez pas !

Assis en tailleur sur les azulejos qui ensoleillent mon carrelage en son centre, béat, perdu dans la contemplation de mon nombril qui ressemble à s’y méprendre à un bouton d’orchidée, j’attends la révélation tropicale qui me fera cesser d’hiberner.

Avais-je déjà ce chromosome en moins à la naissance ? Sûrement, on a omis de m’en parler… voilà tout. Pourquoi rouvrir aujourd’hui la boîte de Pandore ? Les questions s’agitent pendant que des souvenirs ostentatoires s’empressent de me tenir la dragée haute. Déjà, sur le chemin de l’école, mon cartable trop lourd me laissait de guingois sur le bord du chemin, raviné par les premières pluies d’octobre. Qu’ils étaient lourds et tranchants mes souliers neufs pour faire les deux kilomètres à pied ! En chemin,  je m’asseyais sous un grand chêne, plus vieux que tous les anciens du village réunis, je sortais mon ardoise et, avec le petit bout de craie blanche volé au maître, j’écrivais en majuscules déliées,  un mot, un seul : combat. Et de l’avoir écrit, je me sentais plus fort, protégé par ce mot qui claquait comme le drapeau d’une victoire anticipée.

Je passais ensuite devant le Café des Amis et une déjà vieille de trente ans, ivre de folie et d’alcool entonnait une ritournelle désenchantée, vrillée de trémolos de sa création. L’air continuait de trotter dans ma tête, inlassable rengaine qui me bouffait l’esprit. Plus tard en classe, au deuxième rang, à côté de Germain, j’imaginais ma vie loin, très loin des brumes du marais qui m’asphyxiaient en permanence. Jusqu’au jour où Germain posa discrètement sa main sur ma cuisse et me refila un vieux bouchon en liège qui sentait le vin :  c’était le code pour nos embrassades furtives, les soirs où personne ne venait le chercher. J’avais enfin un ami, quelqu’un à qui EN parler. Mes certitudes d’alors, teintées de passion adolescente m’ont poursuivi longtemps. Avec mon combat.

Aujourd’hui, je regarde le soleil illuminer le soir qui se pose sur mes longues mains, douces, manucurées. J’ai pu partir et me faire opérer. Avec Germain, nous avons apprivoisé le temps, nous lui avons dit que nous attendrions celui qu’il faudrait mais que jamais je n’abandonnerais le chemin parcouru,  pour être femme, enfin…

C’est ma participation au jeu Désir d’histoires (37) de Livvy où il fallait caser les 22 mots suivants : création – orchidée -révélation – combat – cartable -bouffer – tropical – contemplation – passion – hiberner – boîte – ancien – apprivoiser – ritournelle – asphyxie – folie – ostentatoire – azulejo – chromosome – imaginer – ardoise – bouchon.

DÉSIR D’HISTOIRES 36

Ma participation hebdomadaire au jeu initié par Olivia Billington, dite Livvy et que vous retrouvez ici si vous voulez en savoir plus ou participer, à savoir que ce n°36 est le dernier de la saison. Le jeu reprendra après les vacances ! Les mots imposés cette semaine sont  au nombre de 16 : récidive – tonitruant -isolement-convention – fraise des bois – pilaire- été – pèlerine – lézarde – attirance – bulletin – sorbet aux poires – frémissement – perdition – frousse – contrepoint.

CLAP DE FIN POUR UN NOËL

Laura attendait, les yeux et le nez collés à la vitre, du haut de ses dix ans déjà emplis  de solitude, elle attendait le coup de téléphone prospecteur de sa tante qui allait sonner et rompre son isolement :  » Qu’est-ce qui te ferait plaisir pour Noël ? Je préfère te demander, plutôt que d’acheter quelque chose d’inutile »… Inutile ! Le mot était bien choisi ; il était là l’inutile justement, elle était là, la vacuité de ces adultes qui nous font pleurer en voulant notre bonheur . Ce qu’elle aurait voulu en ce temps là ? Rien. C’est ce qu’ elle avait déjà la plupart du temps, en effet.

Elle, ce dont elle rêvait c’était d’une grande table en bois, comme dans les fermes d’autrefois, avec une belle nappe blanche ouvragée, que les mains d’une femme aimante aurait brodée, entre deux couvées, entre deux tétées. Et, sur cette table, des mets simples et savoureux qui embaumeraient la maison du matin au soir, mitonnés avec le frémissement qui court sous les mains des brodeuses.  Et beaucoup de rires, des rires immenses qui résonnent longtemps, des rires qui font mal au ventre, à en perdre le souffle. Des rires de connivence pour dire le bonheur  d’être réunis ensemble autour du même amour. Et que la belle vaisselle, sortie pour l’occasion dessinent des corolles de fleurs épanouies sur la nappe immaculée. Des assiettes qui ne volent pas en éclats en même temps que les insultes que lançaient sa mère, la voix pâteuse, à la tête de son père, à l’envers de sa vie, démolissant en un soir tout ce qu’on lui avait dit du père Noël. Alors, elle s’éclipsait, personne ne le remarquait. Une pèlerine sombre sur ses épaules, elle sortait dans cette nuit que l’on dit magique. Il neigeait parfois et c’était bon ces flocons gelés sur son visage muet de tristesse. C’était bon cette douceur qui descendait du ciel ; le père Noël ne viendrait pas, elle le savait, mais au moins elle n’entendait plus ces mots horribles qu’on ne devrait jamais entendre un soir comme celui-ci. Elle se doutait que la paix existait quelque part, qu’elle DEVAIT exister pour que la vie soit supportable. Elle suivait le chemin boueux, ce chemin qui l’été cachait des fraises des bois dans les buissons. Elle éprouvait une attirance irrépressible pour les lumières qui dansaient au loin, les lumières de la petite église où des lézardes couraient sur les vieux murs,  où des gens chantaient en choeur, suivant le contrepoint de la partition  jouée par l’organiste. Lire la suite

LES ANNÉES PATCHOULI

Désir d’histoires 35: voir les consignes à la fin de ce texte !

Ces années là, l’odeur du patchouli et de l’encens flottaient dans les chambres de la jeunesse « qu’il fallait être pour devenir »,  nourrie aux mamelles gorgées de lait de l’existentialisme et du nihilisme. Derrière ces écrans de fumée (parfois lénifiante), les espoirs étaient poussés à l’extrême de l’idéalisme, des certitudes inébranlables que seules la prime jeunesse, et qui sait, l’utopie ou la naïveté permettent.

 Si je me retourne et regarde quelques photos oubliées ici et là, en noir et blanc ou en couleurs, je me demande : «  Mais que veut-elle me dire cette jeune fille, au sourire fermé de madone, repliée sur des rêves qui ne se réaliseront qu’en partie ? Je ne la connais plus, elle est si loin, déjà…Elle regarde par-dessus l’épaule du photographe qui a immortalisé l’instant, l’instant définitivement passé. Alors, je suis monté au grenier, j’ai trouvé une vieille malle et beaucoup de cahiers d’écolier, des carnets, non, pas de journal intime, juste des morceaux déchirés, « des petits papiers », je les ai mis bout à bout, Petit Poucet à la recherche de cailloux qui m’ont menés jusqu’à elle. Pour dévider l’écheveau des fils entrelacés d’une mémoire qui n’était pas la mienne. Et les images en kaléidoscope  m’ont sautées au visage. Lire la suite

DÉSIR D’HISTOIRES 33

Texte écrit pour le jeu de Livvy , que vous retrouvez ici, qui consiste à écrire « quelque chose » en y incluant les mots imposés de la semaine et qui sont au nombre de 17 pour cette moutûre : non – sobriquet – randonnée -mélancolie – bonjour – ivresse – strigiforme – parapente -pluie – doux – bord – soleil – ennui – bonheur – antichambre – sortilège – morphing .

Cette semaine, je vous propose une « suite de Mal de chien », de désir d’histoires28. Je vous remets la fin du dernier paragraphe, histoire de renouer avec l’ambiance…

MAL DE CHIEN (2)

(…), un autre bruit se superposa, elle entendit des rires, des verres qui trinquaient, des voix étouffées et joyeuses… Elle s’agenouilla, les deux mains plaquées sur sa tête qui éclatait : rêvait-elle encore ? Le cauchemar continuait, elle ne devait pas écouter, le médecin le lui avait bien dit. Les réponses qu’elle ne voulait pas entendre se terraient derrière la porte, prêtes à lui sauter à la gorge, la mort n’était jamais loin quand elle arrivait à destination, la renvoyant inlassablement à d’autres mirages, d’autres vies où elle n’avait fait que passer. Elle n’était pas folle, la lettre venait bien d’ici. La poignée rouillée l’attirait comme un aimant. Elle sonna.

Personne ne vint lui répondre, la poignée céda sous une simple poussée dans un grincement qui ressemblait à un sanglot étouffé. La vaste pièce, baignée de lueurs bleutées croulait sous les meubles, fantômes de drap blanc qui se taisaient depuis longtemps. Le coeur battant, elle se dirigea d’instinct vers un secrétaire en bois de citronnier, arracha le drap et recula devant le nuage de poussière qui chatouillait ses narines. Une liasse de lettres entourées d’un ruban parme dépassait d’un tiroir resté entr’ouvert. La mélancolie la gagnait. Edith prit la première lettre mais son geste resta en suspens, un bruit de pas à l’étage lui fit lever  les yeux. Un homme d’un certain âge, vêtu comme au siècle dernier, de larges mains posées sur le bord de la rampe, la regardait sans rien dire.  Ses gros yeux strigiformes, rentrés vers l’intérieur comme pour mieux se repaître de sa propre négation la transperçaient. « Encore une hallu » songea-telle en frissonant.

– Bonjour Edith, je ne  t’attendais plus…il y a si longtemps !

Elle fit tomber la chaise, glacée jusqu’aux os et parvint à bredouiller :

– Vous…vous êtes… Matthieu ? C’est vous qui m’avez écrit…

Mais la vision spectrale venait de disparaître dans un nuage de poussière, une myriade de particules dorées à sa suite, tel un sortilège malfaisant. Elle vit une carafe ancienne contenant un liquide ambré. Elle se rua dessus et but à même le goulot étroit, regrettant déjà l’ivresse qui montait et déformait ce qui l’entourait. Vaincue elle alla ouvrir les volets disjoints où s’enroulaient des rosiers et du lierre  ; elle resta là, debout à regarder le jardin parfumé de juin ; elle s’imagina à Capri, avec ce Matthieu inconnu ; ils faisaient une randonnée vespérale  sur les sentiers de chèvres de l’arrière pays après avoir passé une après-midi à regarder s’élancer les amoureux de parapente. Un sourire éteint se figea sur le coin de ses lèvres et elle repensa au sobriquet que lui donnait le médecin : « Caprice ». Elle le détestait ce Docteur Mabuse qui jouait avec son cerveau malade depuis quelques mois. Avec son air faussement doux, il lui donnait à lire des pages de son destin, mutilées de contresens. Qu’il se chargeait de  traduire comme il le voulait. Elle savait au fond d’elle que le désespoir, si proche du bonheur parfois, ne reviendrait pas. Relégué dans l’antichambre de ses désillusions, classé au bureau des sanglots perdus. Sous l’effet de l’alcool, les barreaux invisibles de sa cage s’enfonçaient dans sa chair trop tendre, s’écartaient, se distendaient et se refermaient , tel un morphing halluciné. Une pluie fine commençait à tomber et, de son jeu avec le soleil venait de naître un magnifique arc-enciel.  Elle revint dans la pièce, les yeux levés vers le palier de l’étage. L’homme qui s’était changé descendait les marches sans bruit, un sourire obséquieux posé comme un masque sur sa face lunaire : – Vous n’êtes pas Edith, mon petit, votre place n’est pas dans cette maison, venez, je vais vous raccompagner.

– Mais, non ! Non ! La lettre…

– Quelle lettre ? De quoi parlez-vous ? Edith repose dans le cimetière voisin, voyons, cessez ce jeu, je vous en prie, c’est grotesque !

– C’est impossible ! Je m’appelle Edith Dutilleul et j’ai…

– Il suffit maintenant ! Débarassez-moi le plancher où j’appelle la police !

Edith se tordit la cheville près du bassin vidé qui rendait à la fontaine sa solitude de statue grecque. Au loin, elle entendit des sirènes. Elle courut et disparut à nouveau dans la forêt. Elle ne retournerait pas chez le médecin. Elle attendrait, elle ne voulait plus de ces cachets bleus qui la perdaient chaque jour un peu plus. Où était donc Matthieu ? Sa route était loin d’être finie…

DESIR D’HISTOIRES 32

Ma participation au jeu de Livvy que vous retrouvez ici pour les règles complètes. Les mots imposés (11) cette semaine sont : olivier – gondole – abonnement – euphémisme – pompier – friponne – changement – fumer – vie -migraine – whoopies.

 

 

ABANDON

 Une migraine tentaculaire l’assaillait depuis deux jours, s’enroulant voluptueusement sous sa boîte crânienne, sans lui laisser le moindre répit. Lui imposant silence. Elle lui faisait renouer avec ses peurs. « Juste une pause », pensa-t-elle, le temps d’un petit matin bleu où elle pourrait écouter le temps qui passe, sans douleur, et  résilier ainsi son abonnement chronique au malheur.

Ne plus donner la pièce au pompier de service qui lui refilait son calendrier pourri, et qu’elle planquait dans les WC tous les ans. Arrêter de fumer…non, ça, elle verrait plus tard… Une île l’attendait sur un bout de terre encore sauvage, des vacances, une vacance ? L’avenir ne lui parlait plus depuis longtemps ; à force de courir en marche arrière, elle avait oublié  jusqu’à la perspective d’un horizon qui déploie ses ailes, loin devant sur  les espoirs.

Un changement s’annonçait, un virage que les sirènes incrustées sous ses cheveux noyaient dans un tumulte infernal. Les deux mains collées sur ses oreilles elle repartit dans ses pensées.

Le beau visage de Jean s’insinua en elle, rieur, presque fripon ; elle sourit. Leurs dernières vacances à Venise les avaient rapprochés mais elle reculait, tétanisée. Les gondoles  qui se balançaient ne lui disaient rien qui vaille, c’était le bolduc et elle voulait le cadeau. Pendant leurs balades dans les ruelles désertes d’automne, il la serrait contre lui et ses mots d’amour insensés lui faisaient mal. Elle pensait alors à un autre automne où elle marchait légère dans les mêmes rues avec Lui. Elle avait cru voir son dos au détour d’une piazetta où pleurait un olivier perdu, loin de sa Toscane natale, un instant fugace où les mots de Jean s’étaient envolés dans le vent qui montait de la lagune, où son ventre retourné l’avait fait s’adosser à un porche, des larmes retenues au fond de la gorge. Jean avait cru à un malaise et l’avait ramenée à l’hôtel, enrobée de tendresse et de baisers qui la culpabilisaient. Ce soir là, ils avaient dormi seuls dans le grand lit, contournant leurs destins, séparés par un fantôme qui n’en finissait plus de mourir. Il savait. Elle n’avait pas à s’expliquer, « il l’attendrait le temps qu’il faudrait ».

 Un an avait passé, la patience émoussée de Jean était un euphémisme : il était reparti dans son île bretonne, il ne l’appellerait plus, à elle de venir le rejoindre, s’il n’était pas trop tard…

Elle surveillait du coin de l’œil ses deux fours immenses où finissaient de cuire la dernière fournée de whoopies qu’elle vendrait sur le marché ce matin ; les macarons, les cakes étaient déjà au chaud sous de larges torchons blancs. « Cœur qui soupire n’a pas ce qu’il désire » lui répétait souvent sa grand-mère. Le temps des soupirs béant sur le vide s’achevait. La vie s’enfuyait, sa vie à regarder la mort, penchée sur une tombe close et muette ne lui serait pas rendue. Autant laisser dormir ce que l’éternité avait repris. Son rêve fracassé sous les rails, un matin d’août lointain ressemblait à un vieux chiffon usé d’avoir été trituré.

Oui, ce soir, ce soir, elle appellerait La Compagnie des Trains  ; demain, elle y serait dans l’après-midi, juste le temps d’attraper le dernier bateau en partance vers le soleil, vers un horizon qui ne demandait qu’à sécher ses larmes

 

DESIR D’HISTOIRES 31

Ma participation au jeu initié par Olivia Billington que vous retrouvez ici et qui consiste à écrire un texte en y insérant des mots imposés, ils sont 15 cette semaine : trésor – pleure – archiduc – chaton –  – tonnerre – nénuphar – fantôme – un emprunt – brocante – muscles – libido – panne – désirable – jalouse – horloger.

AU LOIN, LES BATEAUX… vague écume nepula tumblr com

Quand souffle le vent d’ouest en rafales, Mademoiselle remonte le col de son chandail et s’en va errer sur les docks, le visage tourné vers l’océan gris et sale, guettant au loin le tonnerre qui ricane, son chaton frileux serré tout contre elle, à l’abri sous son blouson de cuir. Elle rêve que les bateaux qui croisent au large reviennent des Indes ou du Timor oriental, les flancs chargés d’épices et de trésors insoupçonnés. Elle aime sauter dans les flaques sombres, nénuphars sans joie du bitume qui la serre et l’oppresse. Vite, vite, elle court sous la pluie, elle vient d’apercevoir le bonnet bleu de Julien derrière une  palette qui glisse vers le ventre d’un cargo.

Elle s’accroche à son cou en riant pendant que Chaton miaule et s’enfuit, exclu de cette étreinte trop vive. Mademoiselle oublie la pluie dans les bras tout en muscles de son homme, des soleils trop blancs éclatent dans ses veines et se nichent dans le creux de son ventre. La voix soudain rauque de Julien la fait frissonner, sa libido s’enflamme et elle le couvre de baisers.  Elle se fait désirable et petite dans ces bras là,  oubliant un instant les souvenirs qui l’attendent dans sa vieille maison à la brocante, perchée sur la lande où la misère s’est attardée. Les verres sont ébréchés d’avoir trop trinqué, des clous rouillés fixent les planches clouées aux vitres brisées depuis longtemps, ouvertes à tous les diables. Une maison en panne de vie et de tendresse ; alors, la nuit venue, ils se serrent fort l’un contre l’autre pour se réchauffer, laissant Chaton jaloux griffer les pieds du lit mangés aux termites. Ils dessinent leurs rêves sur les murs décrépits qui suintent encore de cris et de larmes d’un passé qui n’est plus : il joue à l’archiduc du navire en partance et elle se fait princesse d’un royaume au soleil bleu, là-bas, loin derrière l’horizon.

Ils ont repris Chaton et courent vers la lande, ils le savent qu’ils partiront un jour, ils feront un emprunt sans rendu pour rejoindre le Timor oriental, ou les Indes, là où le bateau ira… Ils font confiance au grand Horloger là-haut qui saura trouver l’heure, les prendra dans son orbe et leur dira :  » Allez les enfants, il est temps maintenant de laisser vos fantômes derrière, il est temps de cesser de pleurer,  cueillez la vague qui arrive et suivez-la jusqu’au bout, jusqu’à ce que l’écume vous dépose sur le rivage ami qui vous attend… »

Mademoiselle croit au grand Horloger qui lui parle quand le vent d’ouest se meurt dans une dernière bourrasque et, comme au  temps fugace d’un baiser, elle oublie qu’il  fait froid là-haut sur la lande, elle oublie que Julien n’est jamais revenu du Timor oriental, mais elle l’attend sur les docks chaque jour en serrant fort Chaton contre son coeur…balade barque à quai

DÉSIR D’HISTOIRES 28

Ma participation au jeu d’écriture  initié par Olivia Billington, et dont vous trouverez les règles sur son blog. Cette semaine les mots imposés sont : magie – éphémérides – bouquetin – siècle – trace(s) – lassitude – cornichon – capsule – écran – impressions – fauvette – herbe.(12)

 

MAL DE CHIEN

Edith avait marché longtemps. Elle venait de franchir avec difficulté la rivière dont on percevait encore les murmures joyeux sur les pierres qui affleuraient en surface. La dernière crue avait emporté la passerelle de bois dont les vestiges s’égayaient sur les rives mangées d’herbes hautes. Une immense lassitude courait sous sa peau, elle eût envie de se jeter là dans l’herbe,  de s’évanouir comme par magie de la surface de la terre, sa trace gommée à jamais dans les éphémérides du temps.

A quelques pas maintenant, l’imposante demeure se dressait devant elle, un sourire élégant au coin des fenêtres qui la fascinait et l’inquiétait. Elle fouilla la poche de son jean râpé, en sortit une lettre jaunie et tachée et la voix d’un certain  Matthieu se cogna sur l’écran muet de sa mémoire :  » Tu as eu la force de brader notre passé, j’ai encore la faiblesse d’y tenir, je ne m’y accroche plus désespérément mais j’aime pouvoir y retourner comme dans ces vieilles maisons où l’on a vécu,  faire le tour des pièces, l’oeil attendri sur un vieux pinocchio en bois oublié sur l’étagère, pour qu’avec lui remonte une histoire,  notre histoire, et tu sais que pour elle je n’éprouve ni   honte, ni regrets…. »  Elle ne savait pas qui était derrière la porte, qui l’attendait et depuis combien de temps. Un siècle s’était écoulé depuis l’accident. Non, elle ne savait plus. Elle touchait au but mais le courage lui manquait. Et pourquoi toutes ces ronces devant ? Etait-il vraiment là ?

Elle sursauta, une impression sournoise d’être observée lui noua la gorge. En se retournant, elle vit un bouquetin, impassible d’orgueil et d’indifférence, posé sur un piton rocheux à quelques mètres seulement. Instinctivement, elle décrocha son vieux Pentax de son épaule mais le temps de cadrer, l’animal avait disparu. Déçue, elle se remit en marche. La maison lui tendait les bras ; malgré les épines,  des fauvettes, des merles et d’autres oiseaux dont elle ignorait le nom étaient postés là sur les arbres alentour. Pas un ne chantait. Le silence, cette attente perceptible qui régnait soudain l’angoissa. Elle stoppa, plongea la main dans son panier, fit sauter la capsule de la canette et but d’un trait le breuvage ambré qui la détendit immédiatement. Alors qu’elle croquait dans son sandwich aux cornichons, un autre bruit se superposa, elle entendit des rires, des verres qui trinquaient, des voix étouffées et joyeuses…Elle s’agenouilla, les deux mains plaquées sur sa tête qui éclatait : rêvait-elle encore ? Le cauchemar continuait, elle ne devait pas écouter, le médecin le lui avait bien dit. Des réponses qu’elle ne voulait pas entendre se terraient derrière la porte, prêtes à lui sauter à la gorge. La mort n’était jamais loin quand elle arrivait à destination, la renvoyant sans cesse à d’autres mirages, d’autres vies où elle n’avait fait que passer. Elle n’était pas folle, pas tant que ça, la lettre venait bien d’ici. La poignée rouillée l’attirait comme un aimant. Elle sonna.

 

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