Un été à quatre mains de Gaëlle Josse

Montage personnel.

Recevoir un nouveau livre de Gaëlle Josse est une joie intime qui m’assure un moment de lecture privilégié, entre art(s) musicaux, peinture, ses domaines de prédilection, style poétique mais aussi envolée de l’imaginaire à partir de recherches et de déductions absolument crédibles et infiniment possibles… Comme elle le dit dans son avant-lire : « Chaque histoire de vie, chaque destin possède ses trous noirs, ses terres d’obscurité et de silence, ses creux et ses replis. On devine parfois qu’ils « bourdonnent d’essentiel » comme l’écrivait René Char. On devine qu’en leur secret, derrière le rideau, se sont joués des moments décisifs, dont les harmoniques continuent à irradier la vie, longtemps après. » (page10).

Je connaissais Schubert, sa célèbre « Truite », « Rosamonde » car mon père nous berçait de classique mais de Franz je ne connaissais rien et ce fut une découverte surprenante.

Une toute petite partie des classiques qui ont bercé mon enfance (un peu moins mon adolescence rock & roll) !

Ce sont quelques mois de la vie de Schubert, entre la fin du printemps jusqu’à l’automne 1824 que nous conte Gaëlle Josse. La possibilité d’un amour à portée de main, de coeur et d’âme et son impossibilité à se réaliser.

En 1824, Franz Schubert a déjà composé ses plus beaux morceaux mais reste un compositeur pauvre qui vit à Vienne avec ses amis une vie de bohème qui lui convient parfaitement, sauf ses échecs auprès de ceux qui font la pluie et le beau temps dans le monde musical. Autrement dit les critiques car ses pairs ont reconnu le génie en lui. Aussi quand il est invité à Zseliz, villégiature prisée de la campagne hongroise, chez la riche et haute aristocrate famille hongroise EsterHazy, comme maître de musique, pour la deuxième fois après 6 ans, les deux jeunes filles dont il a la charge ont bien grandi. L’aînée, Marie, 21 ans est déjà une mondaine comme sa mère sans réel intérêt pour Franz, alors que Caroline, âgée de 19 ans, lui a laissé un souvenir timide, portée par l’amour de la musique, par leur jeu à quatre mains pour lequel il a composé nombre de lieds et autres partitions qui sont passées depuis à la postérité. A l’époque il est hanté par « La belle meunière« .

Il n’a que 27 ans et mourra quatre ans plus tard, malade de la syphilis,  il est déjà empâté, transpirant, court sur pattes mais a une âme et une sensibilité de gentleman. Et surtout, il a besoin d’argent après les « bides » de son année 1823. « Sa musique à lui n’est qu’intériorité, tendresse, joie simple et mélancolie, mais il est difficile de renoncer à ces rêves de gloire qu’il vit les yeux ouverts, dans le secret de ses nuits… » (page 24). Aussi, les mécènes que sont les Esterhazy lui offrant le gîte, le couvert et une belle somme d’argent ne se refusent pas. Mais Franz conscient qu’il en a besoin place sa musique avant les mondanités et leurs hypocrisies. Sa musique seule compte, il est habité par elle, écrit sans cesse sur son papier à musique et trouve en Caroline un écho fait de grâce, de mystère et de talent  qui l’envoûte peu à peu. « Franz ne peut penser à une possible idylle avec elle. Leurs noces demeureront secrètes et spirituelles. La vie doit-elle toujours en aller ainsi ? De douleur en déception ? De tendre songe en cruelle réalité ? » (page 60).

Néanmoins, le coeur déchiré, alors qu’il repartira mi-octobre, heureux aussi de retrouver les joies de la liberté de sa vie viennoise, l’écharde est dans son coeur et ne va cesser de grandir puisqu’il composera ouvertement une oeuvre qui lui sera dédiée ainsi que toutes ses compositions à quatre mains. N’y a-t-il pas eu des signes qui ne trompent pas un coeur amoureux pendant cette parenthèse enchantée à Zseliz ? Des frôlements, une main qui s’attarde sur son poignet…mais aussi le vert, la « mauvaise couleur » à chaque fois qui le conforte dans son désespoir solitaire et son destin contrarié (aujourd’hui on dirait mauvais karma). Ou ne devrait-on pas préciser que le désespoir de se voir refuser ses pièces au profit d’auteurs à la mode  le plonge dans des abîmes de tristesse inconsolable.

En donnant vie à une possible histoire d’amour entre Franz et Caroline dont on ne sut jamais rien de la réciprocité, sauf que Caroline ne se maria que 20 ans plus tard et que son mariage fut déclaré nul à sa mort en 1851 ! N’est-ce pas pas un signe de plus qui a poussé Gaëlle Josse à broder sur cette histoire ? Sa plume est toujours aussi aérienne comme les quatre mains fiévreuses de Franz et Caroline au piano lors de cet été suspendu dans la chaleur estivale de Zseliz.  » À la fin de la leçon, Caroline se lève, remercie pour la leçon, prend congé sans un sourire. Franz croise un regard d’une insondable tristesse.Un appel muet qui lui déchire le coeur. » (page 80).

La dimension musicale, historique, le décor de Vienne côté bohème et de Zseliz qui est une démonstration de profusion des richesses brossent aussi un tableau de l’époque qui s’avère passionnant. Je ne dis pas tout, bien que dans l’avant-lire Gaëlle Josse ne laisse aucune place au « suspense », si c’est ce que vous cherchez, passez votre chemin mais malgré cela, on se prend à espérer, à rêver que…peut-être…au dernier moment Frantz enlèverait la sage Caroline à son milieu luxueux…

J’ai lu tous les livres de Gaëlle Josse et avec celui-ci, j’ai l’impression (qui n’engage que moi) que son oeuvre est comme un puzzle inachevé (et inachevable ?) dont elle reconstitue un morceau à chaque livre en parcourant des chemins à la fois familiers et vierges qu’elle s’évertue à rassembler, recoudre. Mais chaque romancière n’est-elle pas un peu la couturière de son âme ? Et je ne peux qu’espérer que le puzzle est loin d’être achevé et que d’autres broderies aussi fines nous attendent…

Merci à Gaëlle pour cet envoi gracieux et fort apprécié. Une lecture que je vous conseille, si comme moi, vous aimez l’Histoire, la musique mais aussi et surtout la petite histoire qui fait la différence…

« Un été à quatre mains » de Gaëlle Josse aux éditions HD ateliers Henry Dougier, sorti le 23 mars 2017.87 pages (trop vite lues). 8,90€. Un très bel objet-livre, ce qui ne gâche rien !

Et pour finir une « Fantaisie pour piano, à quatre mains » qui a dû résonner au-delà des hautes fenêtres du petit palace qu’était la demeure des Esterhazy, soufflant sur la campagne surchauffée de Zseliz ses notes mélancoliques dont les harmoniques résonnent encore au-delà du temps…

BAÏNES DE France Cavalié.

IMG_2043Je sors ce blog de sa léthargie hivernale pour vous parler de Baïnes, un roman qui dit l’amour mais aussi les violences conjugales à une époque où elles n’étaient pas clairement nommées, à une époque (1984-89) où les femmes avaient honte d’en parler (c’est encore le cas mais il existe des lieux pour venir témoigner). Lire la suite

La poésie du jeudi avec Théodore de Banville

chromo oiseau couronné ana-rosa(1)Semaine particulière pour moi puisque c’est ma dernière ligne droite pour le travail d’écriture dont je vous ai parlé, je suis à fond et peu de distractions, sinon je n’y arriverais pas, le 15 décembre arrive à grands pas ! Je laisse les manettes pour les liens à mon amie Syl. et je commenterai vos choix dès que je le pourrais, n’ayez crainte ! 😉 J’aime vous parler du poète que je présente mais ce sera pour une autre fois…

Ont poétisé avec moi ce jeudi et je les en remercie chaleureusement, vu la météo :
Valentyne : La forêt sera toujours hantée de Jean Joubert
Les Conteuses : L’ange de Noël
Nadael : Nuit de neige de Guy de Maupassant
Jacou33 : Les périls de Londres de Jean Claude PIROTTE
Modrone : La perdrix, Anatole France
DimDamDom59 : Cadeau parfait de ?
Marie et Anne (Les Sorcières^^) : Il fait froid de Victor Hugo.

.
b62f3ad111f0e8c24b9547e8190582ca


LA NUIT

 
À cette heure où les cœurs, d’amour rassasiés,
Flottent dans le sommeil comme de blanches voiles,
Entends-tu sur les bords de ce lac plein d’étoiles
Chanter les rossignols aux suaves gosiers ?

eb7ecf76d4b9f3e319cd801c0e9edfcd
Sans doute, soulevant les flots extasiés
De tes cheveux touffus et de tes derniers voiles,
Les coussins attiédis, les draps aux fines toiles
Baisent ton sein, fleuri comme un bois de rosiers ? femme printemsVois-tu, du fond de l’ombre où pleurent tes pensées,
Fuir les fantômes blancs des pâles délaissées,
Moins pâles de la mort que de leur désespoir ?

b82f786893f9b24308e6a9fb9562f6d9
Ou, peut-être, énervée, amoureuse et farouche,
Pieds nus sur le tapis, tu cours à ton miroir
Et des ruisseaux de pleurs coulent jusqu’à ta bouche.

angleterre gouvernante ana-rosaThéodore de Banville  – Le Sang de la Coupe –  Octobre 1847

.

.

.

.

LA CITATION DU JEUDI avec Philippe Claudel

caroussel n&b dans la brume vanishingintoclouds tumblrEnfin, j’ai pu lire Les âmes grises, que dis-je, je l’ai dévoré en deux fois. C’est vraiment un auteur-doudou ! Comme j’aime la musique de ses mots, cette citation si vraie…

 » On tue beaucoup dans une journée, sans même s’en rendre compte vraiment, en pensée et en mots. Il n’y a vraiment que dans les guerres que l’équilibre se fait entre nos désirs avariés et le réel absolu. »

Les âmes grises de Philippe Claudel, page 147.

La citation du jeudi, sur une idée de Chiffonnette !logo citation du jeudi

BACALAO de Nicolas Cano

Livre voyageur qui vient de chez Delphine Premier roman que j’ai beaucoup aimé…

Bacalao met en scène les amours et la vie de Vincent, la petite quarantaine déjà froissée, professeur de lettres à Lyon dans un lycée catholique privé. Dès la rentrée, lors d’un devoir sur la princesse de Clèves (et sa soumission au duc de Nemours), il éprouve un violent coup de foudre pour Ayrton, un de ses élèves d’origine portugaise (d’où le titre, bacalao signifiant morue en portugais) et sait qu’il va souffrir.  » Les jambes qui dépassaient du bermuda lui donnèrent l’envie extravagante d’être le bermuda, et cette envie trotta au mépris de l’analyse qu’il devait à l’arrivée de M. de Nemours au bal de la cour. »

Son désir et son amour pour cet élève un peu bourrin, inculte et amateur de foot ne vont cesser de croître, à sens unique, mais de façon ambigüe et son désenchantement sera à la hauteur des rêves qu’il faisait (ou pas). Il suivra Ayrton jusqu’à Madère, son île d’origine, pendant les vacances de la Toussaint, ce qui nous vaut une très belle ballade dans cette île et l’envers du décor aussi quand Vincent, se risque dans le quartier glauque de la ville. Il sait très bien où il va : dans le mur mais il y va en payant de plus en plus, en se remettant au Prozac et aux somnifères, pour quelques moments de grâce que veut bien lui accorder son amant volage mais surtout hétéro.

Car il s’agit quand même d’une histoire homosexuelle, malheureuse, et qui traduit très bien, le refus de vieillir de Vincent toujours attiré par les jeunes éphèbes, prêt à mettre le prix pour les garder, un surtout, comme s’il s’agissait de chose normale en amour… (ce qui arrive aussi dans les histoires hétérosexuelles…) « Hélène disait que, sur la balance, il y a toujours une dupe qui ne pèse pas plus que la tare. A qualité égale, le prix d’un garçon traînant dans un parc serait toujours inférieur à celui d’un hôtel de luxe. »

Le fatalisme de Vincent face à cet état de fait nous laisse à la fois mélancolique et agacé, on voudrait le secouer, lui dire qu’il n’a pas choisi le bon moyen pour garder Ayrton mais il a des moments de lucidité quand il fait ses comptes, drôles et désabusés.  » Depuis le jour où il avait rêvé d’être son bermuda, Vincent avait toujours pensé qu’il en arriverait là, à ce point prévisible où Ayrton pourrait le rallier à n’importe quelle cause et faire de lui ce qu’il voudrait, quel que soit le prix ».

MON AVIS

Ce premier roman est très touchant, l’écriture est à la fois timide et appuyée, Nicolas Cano effleure pudiquement ses personnages ou au contraire les débusque dans ce qu’ils ont de plus intime, leur sexualité, sans jamais « trop » en faire  non plus. Livre qui nous laisse, malgré les moments d’humour, d’auto-dérision surtout, une impression de nostalgie, celle des feuilles d’automne que l’on piétine à la rentrée des classes, les matins déjà frais qui annoncent l’hiver. Et les illusions qui s’enfuient avec le  temps…comme si  les amours flamboyantes ne pouvaient être que l’apanage de la jeunesse.

SUR L’AUTEUR

Ce premier roman est paru en août 2010 aux Editions arléa dans la collection 1er/mille. Nicolas Cano est expert en art et vit à Lyon. Je n’en sais pas plus sur cet auteur, discret visiblement et qui n’a pas encore sa page Wikipédia dans le grand annuaire Google ! Dommage, mais à suivre en ce qui me concerne !! Merci Dephine pour le partage et cette belle découverte.

L’irrégulière ou mon itinéraire Chanel d’Edmonde Charles-Roux

OU LA BIOGRAPHIE DE COCO CHANEL LA MIEUX DOCUMENTÉE…

« Coudre, c’est finalement refaire un monde sans coutures… »Roland Barthes (citation du deuxième épilogue de L’irrégulière).

Et un grand bravo à Edmonde Charles-Roux qui retrace ici presqu’un siècle d’Histoire avec celle de Gabrielle Chanel, après avoir accompli un travail de fourmi auprès d’elle, à démêler le vrai du faux, les mensonges, tout ce que Chanel a toujours voulu cacher sans y parvenir vraiment. Ce livre (paru après son décès en 1971) l’a rattrapée et nous en brosse un portrait de femme, magistral de courage, auréolé de mystères et enfin,  dépassé par sa légende…

Ce « pavé » de 654 pages (dans ma vieille version poche) est idéal pour exalter vos vacances, sous l’écriture fluide mais non moins rigoureuse d’Edmonde Charles-Roux. Malgré quelques longueurs, il se lit comme un roman d’aventures puisque la vie de Chanel n’a été faite que d’aventures, heureuses, grandioses et pitoyables mais qui l’ont menées là où l’on sait… et ce n’était pas gagné !

Gabrielle Chanel naît le 19 août 1883 à Saumur, quasiment dans le ruisseau d’un père cévenol, camelot de son état, volage et instable et d’une mère épuisée par les grossesses , fourbue de suivre cet homme qui ne l’a pas épousée. Elle mourra de tuberculose et de misère à 32 ans, laissant Gabrielle orpheline à 13 ans. Son père, dépassé, les abandonnera, sa soeur cadette et elle, très vite dans un orphelinat corrézien, puis elle connaîtra le pensionnat des chanoinesses de Moulins où elle apprendra la couture. Le sarrau noir qu’elle portait lui inspirera plus tard, en 1926, la fameuse « petite robe noire ». Elle est plutôt jolie et va se retrouver « poseuse » dans un beuglant de Moulins, ville de garnison où elle poussera la chansonnette et « Qui a vu Coco dans le Trocadéro » ne la consacrera pas comme chanteuse mais elle y gagnera son surnom. Repérée par le châtelain Balsan qui lui ouvre les portes de son château et de ses draps, elle commence l’apprentissage de la vie « d’irrégulière », de femme entretenue, celle que l’on n’épouse pas mais qui revendiquera toujours sa liberté malgré cette blessure qui la poursuivra tout au long de sa longue vie. Elle rencontrera chez Balsan,  son seul grand amour, Arthur Capel, dit Boy, d’origine anglaise, ils auront une liaison de huit ans et il ne l’épousera pas non plus, préférant suivre les consignes paternelles et ne pas se mésallier. Mais jamais il ne l’abandonnera et lui prêtera l’argent nécessaire pour acheter son premier atelier du 21, rue Cambon, puis sa boutique à Deauville où elle vend des chapeaux, découvre le jersey et commence à « exploser », aidée de sa soeur, ses nièces pour modèles. En trois ans, elle remboursera Boy.

S’ensuivront les années folles, les rencontres marquantes avec le poète Reverdy (encore un amour qui finira platonique et épistolaire), Jean Cocteau, Diaghilev, Stravinsky, Colette, Picasso et sa chère amie Misia Sert qui lui sera fidèle jusqu’à la mort. Car elle s’est sentie trahie plus d’une fois, la petite Gabrielle et la grande Chanel, abandonnée, humiliée. Mais à chaque fois, elle a opté pour transformer ces humiliations en or, celui qu’elle avait dans ses doigts sans cesse en mouvement. L’âge d’or durera jusqu’à la guerre 1940-45 où là, erreur ! Elle ferme sa boutique de la rue Cambon, licencie tous ses employés et s’installe au Ritz. Elle aurait joué un rôle dans l’Opération Modelhut, initiée par Churchill et De Gaulle,  s’improvisant en Mata-Hari trompe-la-mort ! Mais elle va avoir une relation plus que douteuse avec un officier allemand, Hans Gunter Von D.. A la Libération, décrédibilisée, elle s’exilera en Suisse jusqu’en 1953. Morte Chanel ? Que nenni. Tel un phénix qui renaît de ses cendres, elle rouvre le 21 rue Cambon et dirige son empire de main de maître. Sans jamais entrer en Bourse, gardant peut-être de ses origines paysannes le concept que l’or se garde sous les matelas… L’Amérique qui l’a déjà consacrée dès 1929 en la faisant venir pour habiller Marlène Dietrich ou Greta Garbo dans différents films se précipite à nouveau dans ses boutiques et ses petits tailleurs portés par Jackie Kennedy ou le N°5 par Marilyn Monroe la consacreront définitivement.

Certes, elle a payé cette réussite, elle est toujours restée cette « irrégulière » qui n’aimait pas les autres femmes dont elle était jalouse mais les a libérées de leur corset. Coléreuse, excessive mais généreuse, elle jouait souvent les mécènes auprès d’artistes, refusant que son nom soit cité. Féministe avant l’heure et surtout malgré elle, habituée à la discipline, à l’exigence dès son plus jeune âge, elle ne faillira pas en grandissant, puis en vieillissant. Elle s’éteindra seule, dans une chambre du Ritz où elle vivait depuis trente ans, un dimanche de 1971 à presque 90 ans…

Le regard distancié de l’auteure qui traque ses qualités et ses failles lève le voile sur ce mystère qu’elle a entretenu sa vie durant pour cacher ses origines. Ce livre se lit agréablement et j’avoue en avoir appris autant sur Chanel que sur les différentes époques du siècle dernier. Et malgré quelques « longueurs », nous passons outre et nous laissons vite embarquer dans cette histoire où la réalité dépasse souvent la fiction.

SUR L’AUTEURE, un peu quand même !

Grande dame s’il en est, Edmonde Charles-Roux, née en 1920 se fera remarquer tout d’abord comme infirmière pendant la guerre 40 où elle entre en résistance. Bardée de médailles, elle rejoint la vie « civile » en 1948 pour être journaliste à Vogue Paris jusqu’en 1966 où elle quitte le magazine après avoir fait « scandale », en voulant mettre à la une un portrait de femme de couleur… Trois mois plus tard son premier roman « Oublier Palerme  » est publié et elle obtiendra le Goncourt. Sa carrière littéraire est lancée. Elle est aujourd’hui Présidente de l’Association pour le soutien de la Maison Elsa Triolet-Aragon au Moulin de Villeneuve à Saint-Arnoult-en-Yvelines. En 2010, une médaille de Commandeur de la Légion d’Honneur est venue s’ajouter à celles déjà nombreuses qui ont consacré sa « carrière militaire »… (Source Wikipédia, abrégée..)

ALABAMA SONG de Gilles LEROY

PRIX GONCOURT 2007

Où l’âme de Zelda Fitzgerald revisitée… et réhabilitée !

Gilles Leroy l’a pourtant clamé haut et fort qu’il s’agissait d’une biographie-fiction de l’épouse du célèbre Scott, mais en voyant les biographies des deux protaganistes qu’il a lues, les études qu’il a déterrées sur ce couple mythique, jusqu’à se rendre en Alabama et en Géorgie, y visiter la  maison de Zelda devenue un Musée aujourd’hui à la gloire des deux époux, le seul d’ailleurs qui existe les concernant. Il a senti l’odeur des magnolias,  caressé des yeux la beauté des camélias, l’emblème de l’Alabama, « le trou du cul du monde » fait-il dire à Zelda et que portaient les Belles du Sud dont elle faisait partie,  il a su se glisser dans sa peau, au plus près de ses émotions, de ses révoltes,  et de ses passions, à tel point que beaucoup nous semblent réelles, tout au moins « possiblement » réelles. Vous dire que j’ai aimé ce livre serait un euphémisme, je l’ai lu trois fois depuis 2009 ! Et je vais vous dire pourquoi !

Bien sûr la rencontre passionnée entre Zelda Sayre, Fille de Juge et petite-fille de Sénateur (elle le martèle ironiquement très souvent) et Francis Scott Fitzgerald, jeune officier prêt à partir à la guerre dans l’Aviation est un modèle du genre.  Nous sommes en 1918 à Montgomery, Alabama, elle a 18 ans et lui, à peine plus, 21 ans. Ces deux enfants terribles se reconnaissent, s’attrappent, s’épousent et vont commencer à se détruire. Pas au début, malgré les signes avant-coureurs que sent venir Zelda, l’homosexualité à peine rentrée de Scott, Goofo comme elle l’appelle aussi, son alcoolisme notoire, ses fréquentations de plus en plus douteuses quand le succès est là, entouré de flatteurs aussi veules qu’intéressées, quand elles ne sont pas dans le lit de Goofo… Ils feront la une des journaux à scandale, traverseront l’Atlantique pour vivre un temps à Paris et sur la Riviera, mais les fêlures se transformeront vite en fractures. Une fille est née de cette union, Patricia, et Scott va rapidement mettre la main-mise sur l’enfant, jugeant sa mère indigne de s’en occuper.

Pourquoi trois lectures me direz-vous ? Quand on aime, on ne compte pas, certes ! Non, pas que.. A la première lecture, la construction du livre qui alterne les retours en arrière, puis les incursions dans le futur déstabilise et peut perturber  la compréhension globale malgré, déjà, un attachement certain pour les mots de Gilles Leroy. A la deuxième, tout s’éclaire, prend sa place et j’arrête de souligner les passages magnifiques, c’est trop. La troisième, pour le plaisir, pour m’imprégner tout à fait de cette vie volée, perdue, sacrifiée sur l’autel du despotisme d’un homme qui voulait être seul dans la lumière, allant jusqu’à lui voler ses cahiers où elle écrivait en cachette. Les passages « forward » sont écrits depuis l’hôpital psychiatrique où elle a fini ses jours avec des interruptions malgré tout et ce sont les confessions faites au psy (imaginées « bien sûr ») qui sont majeures dans ces sauts dans le futur.

Zelda aimait la vie, cette vie des années folles, elle aimait danser, elle le répète « danser n’est pas un crime » p.111. Zelda s’est « défaite » trop vite et Scott délité dans le gin, d’ailleurs, ce passage éloquent en dit long  :

« Car le monde nous abime maintenant : ils disent que Scott vieillit trop vite, qu’il grossit, que l’alcool le défigure. Mais que croient-ils les imbéciles ? Ses livres lui passent par le corps, ses romans trop rares et ses textes mercenaires tellement, tellement nombreux. Accessoirement ses livres sont passés par mon corps aussi. (…) Mais non, écrire, c’est passer tout de suite aux choses sérieuses, l’enfer direct, le gril continu, avec parfois des joies sous les décharges de mille volts. »

Car elle écrit Zelda, elle fera paraître des nouvelles dans les magazines sous le nom de Scott au début, puis cachera vite ses écrits. Elle sera internée plus de 25 fois, subira des chocs d’insuline et autres « grâcieusetés » que proposait la psychiatrie de l’époque. En 1932, son seul et unique roman (écrit depuis une énième clinique), « Accordez-moi cette valse » paraîtra ainsi qu’une dizaine de nouvelles dont Gilles Leroy a bien dû s’imprégner pour écrire ce livre… C’est elle qui aurait trouvé le titre de « Gatsby le Magnifique », Scott étant trop saoûl pour s’y intéresser…

Le paradoxe de ce livre c’est avant tout l’intérêt virulent, teinté d’amour piétiné qu’elle vouera à Scott jusqu’à sa mort, le 21 décembre 1940 : « No God today. No sun either. My Goofo died. » Elle souffre, mais ne pleure-t-elle pas plutôt sur les bonheurs passés, leur jeunesse enfuie en s’interrogeant sans cesse pourquoi « ça n’a pas marché » ? Et en même temps elle l’insulte, le harengue tout au long du livre, alternant les passages merveilleux des débuts avec l’enfer d’où elle ne reviendra plus, lui reprochant d’avoir été « le second rôle » dans le couple et dans sa vie en général. En même temps, elle l’a trompé au vu de tous, et avec bonheur !  A sa mort elle décidera « je ne serai pas la femme de Mausole »., tout en le gardant comme « le prince désarmant » de sa mémoire malmenée : « On dit que ma folie nous a séparés. Je sais que c’est juste l’inverse : notre folie nous unissait. C’est la lucidité qui sépare » rejoignant ainsi Scott Fitzgerald qui dira, lui (pas dans ce livre et pour de vrai) : « Chacun de notre côté, nous nous sommes détruits, mais je n’ai jamais considéré que nous nous sommes détruits l’un l’autre. Rien n’aurait pu survivre à notre mode d’existence. »

Chaque chapitre est d’une force magistrale, non, Zelda n’écrivait pas comme cela, certes, mais son âme et les états qui vont avec, lui sont rendus. Je ne peux pas décemment vous citer tous les passages superbes que j’y ai relevé. Lisez-le si ce n’est déjà fait ou relisez-le si vous êtes passés à côté, ne serait-ce que pour avoir un éclairage nouveau sur Scott Fitzgerald himself ! En réhabilitant Zelda, Scott en prend pour son grade et la légende s’écaille, le vernis craque, mais qu’importe, on aime toujours ses oeuvres…

Et personnellement, je dis merci à Gilles Leroy, « ce fut un honneur » de lire le chant du cygne de cette femme déglinguée et admirable, consumée de l’intérieur par un feu brûlant, exacerbé de n’avoir pu en renvoyer que de tristes étincelles en lieu et place des flammes magnifiques qui l’ont consumées. Jusque dans la mort, le feu viendra la chercher dans l’asile incendié où elle périra, huit ans après Goofo,  à tout juste 48 ans… 

 

 

DES BLEUS A L’AME DE Françoise Sagan

Ma participation  à la lecture commune avec Delphine (moi) et Anne.

Et de trois ! Texte déjà paru chez Delphine (moi) ci-dessus…

C’est peut-être le livre le plus anxiogène et profond de l’auteure à cette époque donnée de son existence.

Dix-huit ans ont passé depuis Bonjour Tristesse et Sagan a 37 ans, le même âge que ses deux héros, Eléonore et Sébastien, qu’elle a fait revenir de leur Château en Suède, pas tout à fait par hasard…Livre écrit à l’ombre d’elle-même, penchée sur ses abîmes d’où elle tente de remonter. Elle y mettra un an avec une interruption de six mois dans l’écriture.

Au début, la forme du livre qui alterne un chapitre sur deux, le roman et ses confessions acides et douces-amères déstabilise le lecteur. « La petite musique » est grippée et elle-même tousse beaucoup pour retrouver « l’envie de » et échapper à l’ennui, son pire ennemi.

Sagan va nous raconter l’intimité avec ses héros en nous confiant l’intime de Françoise. Sagan est malmenée de tous côtés et veut réhabiliter Françoise. Et c’est dans le dernier chapitre, en rejoignant ses héros, qu’elle laissera enfin partir pour les rendre à leur douce vie de château, qu’elle retrouvera dans ce geste, on le devine, un équilibre provisoire car rien n’est jamais définitif avec elle, sauf la mort dont elle nous donne sa vision dès la page 6 : « La mort, je la vois de velours, gantée, noire et en tout cas, irrémédiable, absolue (…). Ma mort, c’est le moindre mal ».

Dans la partie roman, très brève, Eléonore et Sébastien, trop beaux et trop blonds, frère et sœur siamois jusqu’à l’osmose la plus troublante, inaccessibles au commun des mortels, ignorant et méprisant jusqu’à la notion de travail, incarnent une époque révolue. Désargentés et entretenus, ils donnent de leurs personnes à tour de rôle pour survivre. Ils sont gais, légers et mélancoliques, ils écument les soirées mondaines, jusqu’à l’amant de trop, celui d’Eléonore qui causera le suicide de leur meilleur ami. Et là, terminée l’escapade parisienne : un hasard bienvenu leur permettra de rentrer en Suède. Ils avaient des « principes » ces aristocrates bohémiens ! On sent Sagan à la fois triste et libérée de les quitter (car elle aime ses personnages), ce qui permettra à Françoise de tourner une page de sa vie.

Dans les chapitres-confessions, elle explique pourquoi « eux », héros de Château en Suède. Elle décrypte dès le début comment il lui faut leur donner vie à ces personnages, leur « faire faire quelque chose » qui tienne debout, elle prend le lecteur à témoin, elle tape du poing sur la table : elle en a marre d’être reconnue uniquement pour ses frasques, ses accidents de « tôle froissée », ses problèmes avec le fisc et cette société post-soixante-huit qui commence à devenir « correcte » l’ennuie profondément. La critique l’assassine, systématiquement, elle commencera ce livre en mars 1971, le lâchera pendant 6 mois avant de le terminer en avril 1972 et d’égratigner au passage d’une plume mordante ce qui lui fait mal ; la politique aussi y a droit : elle en a une prescience inouïe quant à son avenir : « Et tous ces crétins qui s’occupent du « peuple », qui parlent du « peuple, avec quelle touchante maladresse dans leur redingote de gauche, épuisante à la fin dans ce souci qu’elle nous donne, à nous qui haïssons la droite, de les défendre, d’empêcher qu’un fou furieux (ou un calme) n’en fasse vraiment -de cette misérable redingote- une loque impossible à mettre ».

Elle ne sort plus, refusant délibérément les invitations en tant « que Sagan », « La Sagan, comme ils disent en Italie ». Elle avoue quand même, que « ce masque » sous lequel on la réduit (vitesse, alcool, boîtes de nuit, mariages, divorces, Ferrari) lui a bien servi car il correspond à des évidences de sa nature profonde : « La vitesse, la mer, minuit, tout ce qui est éclatant, tout ce qui est noir, tout ce qui vous perd et donc vous permet de vous trouver ». Mais qu’il n’est pas incompatible d’être un écrivain sérieux avec toutes les affres que cela comporte (la solitude, la page blanche), de s’engager pour des causes justes ET d’avoir choisi le mode de vie tant décrié qui lui convenait. « Elle avait du recul donc de l’avance sur lui » fera-t-elle dire à Eléonore, petite phrase révélatrice de son propre cheminement…

Et comme dans chacun de ses livres que j’ai lus jusqu’à présent, elle reprend le titre, l’extrait de la p.89, n’est ni plus beau, ni plus déterminant qu’un autre mais reflète superbement l’atmosphère délétère du livre :« Ce ne sont pas les plages qui se dévident dans des décors de rêve, ce n’est pas le Club Méditerranée, ce ne sont pas les copains, c’est quelque chose de fragile, de précieux que l’on saccage délibérément ces temps-ci et que les chrétiens appellent « l’âme ». (…). Et cette âme, si nous n’y prenons pas garde, nous la retrouverons un jour devant nous, essoufflée, demandant grâce et pleine de bleus… Et ces bleus, sans doute, nous ne les aurons pas volés ».

Nous connaissons la suite, mais le passage où elle s’imagine en 2010, avec 74 ans au compteur et des petits-enfants ennuyeux, nous rappelle qu’elle nous a quittés bien trop tôt, qu’elle aurait fait une grand-mère « exquise», que ses lecteurs assidus attendraient impatiemment la sortie du « dernier Sagan » au lieu de ressentir cette infinie tristesse quand on ferme le livre en se disant: « Elle n’est plus là et elle nous manque »…

 

RITOURNELLE DE LA FAIM de J.M.G. Le Clézio, Prix Nobel 2008

SUR L’AUTEUR

Jean-Marie-Gustave le Clézio est né le 13 avril 1940 à Nice d’un père anglais d’origine mauricienne et bretonne et d’une mère française, de confession juive. Auteur prolixe de plus de 40 ouvrages : romans, essais, contes et autres nouvelles, grand voyageur amoureux de l’Afrique, du Mexique, des civilisations perdues, il aime vivre à la frontière des pays, frontières qui le rassurent et confortent son esprit « borderline », toujours prêt à repartir en croisade pour les peuples décimés par la modernité. Personnage rare et magnifique, discret sur sa vie privée, il réside depuis 35 ans maintenant à Albuquerque (Nouveau-Mexique) avec sa deuxième épouse et leurs deux filles. Et il est toujours aussi beau, n’est-ce pas ? !!

SUR LE LIVRE

C’est un livre qui nous parle de LA FAIM, la faim sous toutes ses formes, de ce qu’elle fait ressurgir chez l’homme, de plus bas, de plus vil  quand elle s’accroche à son ventre vide : « Cette faim est en moi. Je ne peux pas l’oublier. Elle met une lumière aigüe qui m’empêche d’oublier mon enfance. (…) Etre heureux, c’est n’avoir pas à se souvenir (…). Simplement je me souviens un jour de m’être réveillé, de connaître enfin l’émerveillement des sensations rassasiées…(…) C’est d’une autre faim qu’il sera question dans les pages qui vont suivre. » p. 12 et 13.

Il s’agit également d’une « demi-fiction » puisqu’il nous conte l’histoire de sa mère qu’il a sciemment rajeunie de 15 ans pour la nécessité du roman.

C’est un mauvais jeu de mots, je sais, de dire que la faim justifie les moyens : en l’occurrence, dans cette ritournelle qui ressemble plus à une mélopée lancinante, la faim ne justifiera jamais l’injustifiable. Elle va de pair avec la guerre, bien nourrie, elle, à la haine vorace et tentaculaire. Haine de l’autre, de l’étranger, du « métèque ». Haine grandissante de l’héroïne pour les « petits », les mercantiles qui détruisent  à toute vitesse les rêves qu’elle faisait, lui volant son enfance, puis le début de sa jeunesse.

Cette ritournelle nous raconte l’histoire d’Ethel Brun et de sa famille de 1934 à 1946, petite fille de 10 ans dans les années 1930, entourée d’une famille exilée de la petite bourgeoisie mauricienne, aisée au début grâce à l’héritage de l’oncle Soliman, seul personnage à comprendre Ethel et qui va mourir trop vite. La laissant seule face au délitement du mariage de ses parents et à leur ruine totale qui va s’ensuivre. Son père, qu’elle aime mais qui l’agace au fur et à mesure de leur déchéance la spoliera de sa part d’héritage en accumulant les dettes de jeu, se laissant piéger par de petits escrocs boursicoteurs.

La guerre éclatant, la famille ou ce qu’il en reste, se réfugiera à Nice, ne comptant que sur Ethel pour survivre. Ethel qui découvrira l’amour, mais aussi l’horreur, celle dont on ne parle pas dans sa famille plutôt collabo-maurassienne que résistante. Il est vrai que pendant ces guerres, certains sont hélas du bon côté des barbelés, c’est-à-dire derrière, mais que dire de ceux qui les y ont mis ? Ils ont passé sciemment un pacte avec le diable et la barbarie.

Avec fureur, dans la folie collective et la faim au ventre, Ethel en mûrissant va se révéler superbe de courage et de dignité, volant comme elle le peut quelques moments d’amour, de joie à cette époque apocalyptique où elle comprendra peu à peu les enjeux et les intérêts malsains de ceux qui l’entourent. Elle éprouvera alors de violentes désaffections pour ceux, devenus creux et pitoyables alors qu’elle les croyaient inoxydables et d’autres, méprisés, s’en sortiront la tête haute. Disons moins basse…

Enfin, réhabilitation personnelle pour l’auteur qui, à la fin, veut retrouver le Vel’ d’Hiv  devenu la Plate-Forme et nous ressentons son émotion pourtant pudique à parcourir avec lui, avant d’y arriver, toutes ces rues dont sa mère lui a parlé et qu’elle connaissait par coeur. Il pénètre enfin dans le musée photographique qui jouxte la synagogue, d’écoeuré depuis le début de son périple, il devient nauséeux à la vue des noms des camps de la mort affichés sur les murs, puis c’est le choc, le choc des photographies des enfants qui ne sont jamais revenus. « Il faudrait aller partout, connaître chacun de ces lieux, comprendre comment la vie y a repris, les arbres qu’on y a plantés , les monuments, les inscriptions, mais surtout voir les visages d’aujourd’hui, de tous ceux qui y vivent, écouter leurs voix, les cris, les rires, le bruit des villes qui se sont construites alentour, le bruit du temps qui passe…(…) p. 203. L’histoire des disparus, c’est ici qu’elle est plantée, pour toujours. »  p. 204.

N’oublions pas que si l’auteur a écrit « cette histoire en mémoire d’une jeune fille qui fut malgré elle, une héroïne à vingt ans », c’est aussi parce que cette héroïne adorait le Boléro de Ravel, ce Boléro dont il n’est question que dans les dernières pages scande la musique du livre, il va crescendo au fil du roman destiné « à briser l’égoïste silence du monde » pour finir en une apothéose bouleversante de mélancolie.

Prix Nobel de littérature 2008 amplement mérité et véritable coup de coeur en ce qui me concerne pour cet écrivain (chantre du « nouveau roman »), dont je n’avais lu que le célèbre « Désert » il y a bien longtemps. Son écriture est sobre, épurée, élégante, presque linéaire et beaucoup moins difficile d’accès qu’on ne l’imagine.

Voici ce qui a été retenu dans la presse après la remise du Nobel : « Le Prix Nobel de littérature lui est décerné en 2008 en tant qu’écrivain des nouveaux départs, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, explorateur d’une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante ».

(photos de JMG Le Clézio, source Babélio)