Un diamant gros comme le Ritz (nouvelle) de Francis Scott Fitzgerald

Nouvelle de 60 pages ( en bas à gauche, mon pauvre  exemplaire avec Benjamin Button) tiré du recueil éponyme qui en compte 27 (en haut à gauche), écrites entre 1922 et 1937. Un diamant gros comme le Ritz fut écrite en 1922 en France à l’Hôtel Eden Roc sur la « riviera », où il séjournait alors avec son épouse, Zelda.

Scott Fitzgerald nous surprend ici avec une fiction « fantastique » mais où se glissent avec fluidité et flamboyance les passages de sa vie qui l’ont blessés à jamais. Notamment dans son rapport à l’argent, lui, l’adolescent frustré de n’être pas né riche, d’avoir évolué dans un milieu modeste ; son père après avoir fait faillite a fini commis voyageur, jusqu’à ce que sa mère touche l’héritage de sa riche famille irlandaise et l’envoie dans les collèges les plus chics de Saint-Paul, capitale du Minnesota puis à Princeton où son orgueil l’isolera de ses congénères estudiantins et sa constitution chétive l’écartera de ses rêves footballistiques. Il écrira alors des pièces de théâtre et des articles pour le journal de l’Université. Un diamant gros comme le Ritz nous fait passer dans un globe temporel inaccessible où la débauche de richesse est prétexte à démontrer  que même  l’immense fortune ne peut acheter Dieu, qu’elle ne dure qu’un temps et cette vision hédoniste poussée à l’extrême rendra plus cruelle le retour à la réalité.

L’HISTOIRE

John Unger quitte la petite ville de Hadès (Mississipi) où sa famille de la bourgeoisie locale s’est saignée pour l’envoyer dans le meilleur lycée de la côte Est et de l’Amérique : Saint-Midas, près de Boston. Là, il rencontre Percy Washington, un jeune homme beau, élégant et taiseux qui le prend en amitié et l’invite à passer les vacances dans la demeure familiale. Avant leur départ, il l’a prévenu  que son père était plus riche que tous les riches du monde réunis et qu’il possédait  « un diamant plus gros que l’hôtel Ritz-Carlton ». S’ensuit un long voyage en train jusqu’au Montana, puis un parcours mystérieux de nuit en boghei (petit cabriolet décapotable) jusqu’à ce que la route devenue enfin praticable fasse apparaître une Rolls faite de diamants, d’or et autres pierres précieuses. Nous entrons là dans la partie fantastique où le père de Percy Washington (descndant de Washington himself, bien sûr) les accueille dans un château incroyable, tout de marbre extérieur et de cristal, de pierreries, de plumes de paon à l’intérieur où vaquent plus de deux-cent cinquante domestiques « nègres » (descendants des vingt-cinq esclaves amenés par le grand-père) au service de cette étrange famille. Un luxe auquel goûte bien vite John en même temps qu’il découvre l’amour  avec la soeur de Percy, Kismine qui n’est jamais sortie de ce château et pour cause. Tous ceux qui l’ont découvert ont été tués ou emprisonnés dans une cage dorée (vraiment dorée) pour ne pas révéler l’existence de cette fortune bâtie à côté d’une montagne qui n’est qu’un diamant brut (rien que ça !). Oui, mais voilà, il existe les avions,  seule possiblité pour découvrir ce paradis et un professeur d’italien ayant réussi à s’enfuir les fera venir. Le père Washington luttera jusqu’au bout, en exterminant quelques-uns à coups de canons,  mais pas tous. Je ne vous raconte pas la toute fin, simplement ces derniers mots de John qui s’enfuit avec une Kismine ravie de devenir pauvre dans la vraie vie  : « – C’était un rêve dit John tristement. A présent je n’en suis plus si sûr.  Peu importe, passons quelque temps à nous aimer , vous et moi, un an peut-être. C’est une forme d’ivresse divine que nous pouvons tous connaître. Il n’y a de diamants que sur terre, des diamants et peut-être aussi le pauvre pouvoir de la désillusion. Celui-là, je le possède et je n’en fais pas grand-chose.(…) C’est un grand péché que d’avoir inventé la conscience . Perdons la pendant quelques heures. (…) »

MON SENTIMENT

Même dans une petite nouvelle « anodine », Fitzgerald est magistral de talent, qui plus est une nouvelle « fantastique », genre que je ne lui connaissais pas et qui m’a enchantée une heure, une heure bien trop courte. J’ai hâte de lire les 26 autres qui composent le recueil, sachant que dedans j’y trouverais l’écrivain que j’aime tant mais aussi un peu plus de l’homme qui n’a fait que s’inspirer de sa vie pour écrire.

L’Attrape-coeurs ET la légende SALINGER…

ATTENTION ! Si vous n’avez pas encore lu ce livre, n’allez pas plus loin, il est disséqué de façon médico-légale…

Ce livre, « le plus lu au monde » (60 millions d’exemplaires écoulés à ce jour) depuis sa parution en 1945, récolte bien souvent les mêmes critiques et la 4ème de couverture de Jean-Louis Curtis dans la version Pocket (ci-contre) pourrait se suffire à elle-même, sauf si une « trublionne » comme moi n’en avait décidé autrement… N’ayant lu ce livre QUE très récemment (bah oui !), je cherche toujours à savoir après-coup s’il en existe d’autres de l’auteur et à en apprendre plus sur ledit auteur. Avec J.D. Salinger, je suis tombée sur un gros « nonos ». Mais l’homme ayant tiré sa révérence le 28 janvier 2010, on a reparlé beaucoup de lui dans la presse et ailleurs, pas toujours de façon élogieuse comme aurait pu le laisser supposer sa légende atypique auréolée de mystère. Je vous dirai donc tout -ou presque- de ce que j’ai récolté à son sujet, en sachant qu’il est difficile de dissocier l’homme du livre, voire de « l’oeuvre »…

SUR LE LIVRE

« The catcher in the rye », titre original, si l’on traduit littéralement donne « L’attrapeur de seigle » (?), oui, mais encore ? Dans les dernières pages nous saurons enfin pourquoi ce titre. Commençons par le début !

Livre écrit à la première personne par le héros ou plutôt l’antihéros, Holden Caulfield, 17 ans, fils d’une famille huppée de Manhattan qui décide, trois jours (deux et demi en fait) avant Noël de s’enfuir de son pensionnat « chicos » et déprimant pour vivre une fugue échevelée où il nous fera partager ses aventures cocasses en se penchant vertigineusement sur sa vie, son mal-être, les liens qu’il entretient, tant avec l’humanité pensante qu’avec le monde trop bien-pensant qui l’entoure et dans lequel il ne trouve pas de place, un monde où ses rêves les plus fous s’exauceraient, où il n’aurait pas à devenir adulte, la clé du livre étant là (à mon avis).

Dès le départ, il prend le lecteur à témoin : « Si vous voulez vraiment que je vous dise, alors sûrement, la première chose que vous allez demander c’est où je suis né, et à quoi ça a ressemblé ma saloperie d’enfance (…) et toutes ces conneries à la David Copperfield, mais j’ai pas envie de raconter ça, et tout. «  Cette façon de nous prendre  en otage, dans un langage familier et souvent très cru peut désarçonner, agacer ou faire sourire, moi j’ai souri, car tout sonne vrai, ce langage renforce la subtilité fragile des pensées de Holden, les appuient d’un regard encore plus acerbe, aigü et critique. Il se positionne d’emblée en deçà de la société, il nous fait comprendre qu’il n’est pas comme tout le monde, il n’aime pas le cinéma et « la guimauve », la guerre, les conflits, le foot, bref tout ce qu’un ado a priori aime. Mais il lit sans arrêt, nous partageons ses lectures, ses goûts et ses dégoûts pour les auteurs, ainsi : « Je lui ai dit que j’aimais Ring Lardner et Gatsby le Magnifique, et tout. C’est vrai. J’ai adoré Gatsby le Magnifique. Ce vieux Gatsby. Un pote. Ca m’a tué ». Mais aussi Emily Dickinson, Somerset Maugham où dans un passage drôlatique il nous explique qu’il aimerait bien entrer en contact avec les auteurs qu’il aime, mais pas Somerset Maugham…

Trois jours (ou deux et demi) d’errances décalées où il va se frotter de plus près au monde des adultes, « jouant » plus à l’adulte qu’autre chose : l’alcool, une prostituée à qui il ne fera pas grand-mal mais qu’il paiera, des filles moches (sauf une) draguées dans le bar de l’hôtel miteux où il a posé ses valises, retardant le moment de regagner le domicile familial et la réalité. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir ce genre de réflexion mature et désenchantée : « L’homme qui tombe, rien ne lui permet de sentir qu’il touche le fond. Il tombe et il ne cesse pas de tomber. C’est ce qui arrive aux hommes qui, à un moment ou un autre durant leur vie, étaient à la recherche de quelque chose que leur environnement ne pouvait leur procurer. Du moins, voilà ce qu’ils pensaient. Alors, ils ont abandonné leurs recherches. Avant même d’avoir vraiment commencé. » Et c’est ce qui va se passer pour lui à la fin de son trip-moavie déjanté, quand il rejoint en cachette sa petite soeur adorée, Phoebé pendant la deuxième nuit alors que dorment ses parents. Phoebé, enfant de dix ans, merveilleuse de douceur et d’intelligence avec qui il aura cette discussion débridée qui justifie le titre du livre :  » – « C’est si un corps rencontre un corps qui vient à travers les seigles », c’est un poème de Robert Burns ( grand poète écossais )(…). Là j’ai dit : « Je croyais que c’était « si un coeur attrape un coeur ». Bon. Je me représente tous ces petits mômes qui jouent à je ne sais quoi dans le grand champ de seigle. Et tout. Des milliers de petits mômes et personne avec eux -je veux dire pas de grandes personnes- rien que moi. Et moi je suis planté au bord d’une saleté de falaise. Ce que j’ai à faire, c’est attraper les mômes s’ils s’approchent trop près du bord. Je veux dire s’ils courent sans regarder où ils vont, moi je rapplique et je les attrape. (…) Je serais juste l’attrape-coeurs et tout. D’accord c’est dingue, mais c’est vraiment ce que je voudrais être. Seulement ça. »

Alors bien sûr, il ne sera pas « ça« , nous comprenons à la dernière page (qui rejoint la première) qu’il écrit ce livre depuis un hôpital psychiatrique où il se « retape » car il était « trop esquinté ». Il est loin d’être lâche  ce gamin et nous on ne le lâche pas jusqu’à la fin prévisible et triste à mourir, mais qui sonne vrai, car nous sommes dans la vraie vie et la vraie vie, ce n’est pas toujours gai. Surtout pour un adolescent qui s’est cherché sans se trouver, refusant de sauter de la falaise pour entrer dans l’âge adulte. livre de l’adolescence meurtrie et thème universel. Le seul bémol que je pourrais émettre, serait que la traduction, pleine de charme il est vrai pour ma génération (plus de 40 ans) n’est pas à jour dans l’argot familier d’aujourd’hui et semblera un peu désuète à certains. Personnellement, ça ne m’a pas dérangé !

SUR L’AUTEUR : mon enquête !

Unique roman publié de Jérôme David Salinger, sauf quelques recueils de nouvelles ou très courts romans (Franny et Zoë, Nine Stories, Charpenters…). Après le succès phénoménal de l’Attrape-coeurs, Salinger se réfugiera dès 1950 dans son « bunker » de Cornish dans le New-Hampshire et n’accordera jamais d’interviewes, ni ne voudra communiquer avec ses fans, alimentant ainsi la légende. Ce qui fera dire à Norman Mailer : « Salinger est le plus grand esprit à être resté à jamais au collège ».

Cependant, une dizaine de photos prises chez Getty (ci-dessus) sont restéés et nous constatons qu’il y « pose » volontairement glam’ et charmeur.  Le paradoxe Salinger ?

A un voisin, il aurait confié avoir écrit plus de 15 romans soigneusement enfermés dans son coffre-fort, prétendant qu’il ne s’arrêterait jamais d’écrire mais ne le ferait que pour lui. Parano Salinger ?

Cette légende s’éffrite de plus en plus quad des proches, l’ayant côtoyé de près, le décrivent tous comme un homme tyrannique, excentrique, à l’ego surdimensionné. Mégalo Salinger ? 

En 1988, Joyce Maynard, de vingt ans sa cadette (au moins)  vivra une aventure de huit mois avec lui  et a sorti un livre cette année, retraçant leur relation houleuse,  où elle le décrit comme un homme autoritaire (vous trouverez le titre chez Anne « De poche en poche » qui recense pour nous toutes les sorties. Merki Anne!).  Un peu barré Salinger ?

En 2000, sa propre fille Margaret publiera un récit-témoignage, intitulé « L’attrape-rêves » où elle dit de lui que « c’était un homme tyrannique buvant sa propre urine ». Info, intox ou pathétique réalité ?

Et enfin, la fameuse « photo volée » du Figaro, reprise dans le monde entier et qui inspirera ce commentaire au journal Libération : « Il figure en vieil homme révulsé, et menaçant de son poing le voleur d’âme qui l’avait probablement prise à son insu ». Voir ci-dessous :

Pour conclure sur un clin d’oeil, un autre provocateur, Bret Easton Ellis s’est empressé le jour même de sa disparition, de lancer ce Tweet qui a fait lui aussi le tour du monde en clamant :  » Super ! Enfin, il est mort ! Merde, j’ai attendu cet instant depuis toujours ! Champagne ce soir ! » Il aurait même ajouté qu’il irait danser sur sa tombe. Il faut dire qu’on l’avait comparé à Salinger à la sortie de son « Moins que Zéro » et que la suite, « Suites Impériales » étant à paraître quelque temps après, l’occasion de se faire un coup de pub était trop belle.

Peut-on dire aussi que cette « légende » aux ailes d’albatros faisait trop d’ombre à la littérature américaine et à certains auteurs de la « beat generation » ? Peut-être, peut-être pas, je retiendrai de tout cela que les légendes ne sont pas toujours des contes de fées et que tout compte fait, mieux vaut être un adulte accompli qu’un adolescent précoce, certes, devenu pitoyable de ne pas vouloir grandir. Et tout, et tout…