Le jeudi en poésie avec Giacomo Leopardi et L’Infinito.

chromo oiseau couronné ana-rosa(1)Juillet démarre doucement et chaudement), mais avant de savoir à quelle sauce surchauffée je vais être mangée à partir du 16 juillet, je voulais un peu de poésie sur ce blog, encore un peu, comme une ultime révérence quand on a déjà dit beaucoup…et qu’il semble que ce ne soit pas assez car il reste tant de billets en souffrance que j’aimerais partager avec vous… tant de billets à lire chez vous ou à commenter (car j’en lis pas mal sans commenter, la faute à l’iPhone) et puis, une petite voix plus forte que les autres s’élève et m’empêche de fermer totalement ce blog, parfois je me dis que ce serait plus « poli » mais l’espoir d’y revenir à plein temps ne me quitte pas alors, je continue, plus caha que cahin, certes mais cela m’est nécessaire. La poésie était improbable ce jeudi, et pourtant les fidèles ont répondu présents. Lire la suite

L’AUTRE FILLE de Annie Ernaux

Paru aux Editions NIL, dans la Collection Les Affranchis en 2011. Cette collection est présentée comme cela en incipit : » Quand tout a été dit sans qu’il soit possible de tourner la page, écrire à l’autre devient la seule issue. Mais passer à l’acte est risqué. Ainsi après avoir rédigé  sa « Lettre au père » , Kafka avait préféré la ranger dans un tiroir. Ecrire une lettre, une seule, c’est s’offrir le point final, s’affranchir d’une vieille histoire. La collections « Les Affranchis  » fait donc cette demande à ses auteurs : « Ecrivez la lettre que vous n’avez jamais écrite ».

Annie Ernaux s’acquitte très bien de cette lettre, parfaitement construite littérairement pendant 78 pages où elle exhume (pour la dernière fois ?) un pan de son existence qui a conditionné une grande partie de sa vie de femme et même, comme elle le dit elle-même, sa vocation d’écrivain : « Je n’écris pas parce que tu es morte. Tu es morte pour que j’écrive, ça fait une grande différence. »

L’HISTOIRE

Yvetôt 1950. Petit village de Normandie où la famille Duchesne passe les     vacances d’été. Annie a 10 ans tout juste et joue autour de sa mère et d’une cliente « plus chic » que les autres en villégiature, rue de l’Ecole et va entendre, par hasard (?) « le récit ». Car il y a un avant et un après le « récit » dans cette lettre où l’auteure décortique ses sentiments de façon psychanalytique. Sa mère, en se tamponnant les yeux, raconte la mort par diphtérie, en 1938 de sa soeur aînée, béatifiée à jamais à l’image du portrait de Sainte-Thérèse de Lisieux qui trône dans la chambre des parents (et où elle dort également). Mais les derniers mots vont tomber comme une pluie acide et brûlante, grêlant à jamais la mémoire de la petite Annie :  » Elle était plus gentille que celle là »… Car personne (ou alors bien plus tard et encore…) ne lui a jamais parlé de cette absente  qui pèse ce que pèse le poids des secrets informulés. Ses parents ne la mentionneront jamais par la suite et à un moment, où le doute s’installe, où elle croit que ses parents savent « qu’elle sait », le secret devient encore plus sournois :« Il se faisait de plus en plus tard pour rompre le silence, le secret était trop vieux (…) Il me semble que je vivais bien avec. » Ce gouffre de non-dits, plus l’impact de la petite phrase assassine du « récit » vont être déterminants dans la poursuite de sa vie. Quand elle s’aperçoit, les années passant, que cette soeur est « indestructible en eux », et qu’il lui faudra toujours vivre en parallèle avec non pas une présence mais une absence, une béance où toutes les suppositions, les projections s’engouffrent et bouleversent son cheminement personnel.

Elle ne cite ses parents que par « lui » ou « elle » dans cette lettre, leur renvoyant par effet boomerang le « celle-là » qu’elle a entendu à dix ans. Elle met volontairement une distance comme un ultime reproche à leur encontre, trop « bigots », trop « peuple », elle qui s’est élevée par le savoir, en faisant de brillantes études sans jamais renier Lillebonne où elles sont nées toutes les deux dans le café-épicerie où elle a grandi (avant Yvetôt), protégée, couvée comme du lait sur le feu. Mais en marquant toujours sa différence, en imposant sa présence de vivante :  » Tu n’as d’existence qu’au travers de ton empreinte sur la mienne. T’écrire, ce n’est rien d’autre que faire le tour de ton absence.  Décrire l’héritage d’absence. Tu es une forme vide impossible à remplir d’écriture ». Alors oui elle est passée par toute une palette de sentiments contradictoires, ne voulant pas entrer dans la « douleur » de ses parents, douleur qui en l’excluant, l’aurait rendue vaine. Tout ce qu’elle n’était pas, jusqu’à ne pas vouloir être enterrée près d’eux en Normandie. « L’autre fille, c’est moi, celle qui s’est enfuie loin d’eux, ailleurs ».

Il y a des mots terribles dans cette lettre, d’amour, de haine, on ne sait plus trop tant elle-même a eu du mal à se situer dans sa propre histoire. Dans les dernières lignes, ce passage, où encore elle explique : « Peut-être que j’ai voulu m’acquitter d’une dette imaginaire en te donnant à mon tour l’existence que ta mort m’a donnée. Ou bien te faire revivre et remourir pour être quitte de toi, de ton ombre. T’échapper. Lutter contre la longue vie des morts « . Comme une réponse au récit entendu soixante ans plus tôt et qui ne lui était pas destiné…  C’était en octobre 2010.

SUR L’AUTEUR

Annie Ernaux est née à Lillebonne (et non à Yvetôt comme il est dit dans Wikipédia), le 1er septembre 1940,  puis grandira à Yvetôt où ses parents, d’origine modeste et après avoir été ouvriers tiennent un café-épicerie. Elle fera de brillantes études à Rouen, sera institutrice puis professeur certifiée avant d’être agrégée. Elle est à la retraite aujourd’hui. Nous retrouvons ce café-épicerie dans beaucoup de ses romans tous autobiographiques. Parmi eux « La Place », récompensé par le Prix Renaudot en 1984, Les Armoires vides en 1974, La femme gelée, L’évènement et Les années, en 2008 récompensé par le Prix Marguerite Duras, le Prix François Mauriac et le Prix des Lecteurs de Télérama. Plus un nombre d’écrits divers conséquent… (Source Wikipédia, abrégé).