Extrait du Livre des Nuits de Sylvie Germain.

livre des nuits de s germainIl ne vous aura pas échappé que je n’ai jamais chroniqué ce livre, lu fin 2013. Non pas par désir de ne pas partager cette lecture éblouissante mais plutôt par crainte de ne pouvoir restituer cet éblouissement dans lequel il m’avait plongée… Alors quand j’ai vu que Valentyne allait consacrer deux dates (le 15 et le 23 mars) pour des citations de ce livre, je lui ai proposé de faire « citation commune » ! Vous trouverez ci-dessous non pas l’incipit, mais une bonne moitié du chapitre 1 (p15-16) de la première « Nuit » de cet ouvrage qui en contient six. En espérant vous donner envie de le continuer…

NUIT DE L’EAU

En ce temps-là les Péniel étaient encore gens de l’eau-douce. Ils vivaient au fil presque immobile des canaux, à l’horizontale d’un monde arasé par la griseur du ciel, – et recru de silence. Ils ne connaissaient de la terre que ces berges margées de chemins de halage, bordées d’aulnes, de saules, de bouleaux et de peupliers blancs. La terre, alentour d’eux, s’ouvrait comme une paume formidablement plate tendue contre le ciel dans un geste d’attente d’une infinie patience. Et de même étaient tendus leurs coeurs sombres et pleins d’endurance.
La terre leur était éternel horizon, pays toujours glissant au ras de leurs regards, toujours fuyant au ras du ciel, toujours frôlant leurs coeurs sans jamais s’en saisir. La terre était mouvance de champs ouverts à l’infini, de forêts, de marais et de plaines rouis dans les laitances des brumes et des pluies, paysage en dérive étrangement lointains et familiers où les rivières faufilaient leurs eaux lentes dans le tracé desquelles, plus lentement encore, s’écrivaient leurs destins.
Ils ne connaissaient des villes que leurs noms, leurs légendes, leurs marchés et leurs fêtes, racontés par l’écho qu’en donnaient ceux d’à-terre qu’ils croisaient aux escales.
Ils en connaissaient les silhouettes, gravures fantastiques esquissées sur fond de ciel et de lumière en perpétuelle métamorphose, rehaussées sur champs de lin, de blé, de jacinthes, de paille et de houblon. Villes minières, villes drapantes, villes artisanes et commerçantes, dressant à cru leurs tours et leurs beffrois dans le vent monté depuis la mer, là-bas, et s’attestant cités d’hommes graves et laborieux à la face de l’histoire -et de Dieu. Et de même étaient dressés leurs coeurs, à cru dans l’immensité du présent. (…)

©Sylvie Germain, Gallimard, 1985. 337 pages.

Allons voir chez notre Jument Verte, l’extrait qu’elle a choisi !