LES HEURES SILENCIEUSES DE Gaëlle Josse

Josse Gaelle les heures silencieuses couvGaëlle Josse a le don de me réconcilier avec la lecture quand je traverse des « pannes » malheureuses ! Et cette fois la panne est sérieuse… Déjà en juin 2013, avec « Nos vies désaccordées », l’effet thérapeutique avait été immédiat. Et là encore, je n’ai pu lâcher ce livre de 89 courtes pages qui en disent pourtant beaucoup.

N’est-ce pas le rêve de beaucoup d’entrer dans un tableau ? Lui donner vie et faire parler le personnage principal ? C ‘est ce qu’a fait Gaëlle Josse de manière magistrale, avec des mots de brodeuse qu’elle est sans le savoir, ciselés de douceur et de sensibilité.

L’action se situe à Delft, l’âge d’or de la Hollande, des comptoirs coloniaux .  Cette femme qui joue de l’épinette, de dos sur cette couverture (qui ne m’inspirait pas plus que ça) sur un tableau d’Emmanuel de Witte, se nomme Magdalane Van Beyeren, fille et épouse de riches marchands . Elle écrit dans son journal de novembre à décembre 1667. Elle n’a pas choisi son milieu, ni son époux mais son père ayant été son amour principal et la référence absolue, elle a suivi ses conseils et épousé un « honnête homme »  qu’elle va apprendre à aimer et à respecter à défaut d’éprouver le grand frisson. Gardant toujours en mémoire les propos de son père qui l’a élevée comme un garçon, pour diriger la fortune de son futur époux :  » Gardez la douceur de vos sentiments pour ceux de votre sang, et votre considération pour ceux de votre rang. Craignez Dieu, et respectez leurs serviteurs. Pour le reste, ne baissez jamais la garde et ne cédez sur rien. Jamais. aussitôt, vous seriez dépecée.  » (p.40). Ça calme et vous remet les idées en place, si toutefois Magda avait eu un soupçon de frivolité…qui l’eût éloigné de son chemin tout tracé.

Ses deux filles aussi différentes que possible la comblent et la rendent chèvre, aussi. Une vie de mère en somme.  Alors, pendant ces heures silencieuses où la maison endormie lui laisse quelque répit, elle écrit fiévreusement comme une urgence qui ne saurait attendre dans son journal ; elle y raconte ses jours monotones et réglés comme le papier à musique qu’elle affectionne mais elle se livre plus intimement au fur et à mesure que nous avançons dans le livre… Je l’ai imaginée, visualisée pendant qu’elle écrivait, à un âge où les femmes, usées par les maternités répétées, les enfants morts en bas âge les ont vieillies prématurément. Je l’imaginais d’ailleurs plus vieille que ses 36 ans tant les obligations qui pèsent sur ses frêles épaules semblent lourdes et irrémédiables.

Ce besoin impérieux d’écrire a un sens qui nous sera révélé dans les toutes dernières pages, donnant alors du relief à son histoire, à sa vie, si tant est qu’elle puisse jamais décider de sa vie…  » En leur présence je devine des contrées dont l’abord m’a été refusé, et je suis à jamais bannie de leurs rives désormais » (p.87). De l’ombre au peu de lumière qui lui est accordée, elle n’est que sacrifices, renoncements et c’est  le coeur serré que nous apprenons le secret inavouable qui la ronge.

Il faut éduquer les filles, les bien marier surtout, les écouter, l’une est posée et musicienne, douce comme elle, l’autre, belle rebelle, jalouse et caractérielle. Elle fait déjà chambre à part avec son mari qu’elle sait infidèle mais, tant qu’il ne ramène pas de scandales, ça fait partie du contrat. Ha ! Quel bonheur que la vie des femmes au XVIIème siècle !

Un travail d’orfèvre que ce petit livre où la sensibilité cachée de Magda, étouffée par le devoir nous écorche et nous laisse au coeur les notes aigrelettes de l’épinette qui ne joue plus pour elle, aussi un sentiment doux-amer, triste mais en même temps lumineux se dégage de ces pages…Lisez-les, je ne vous en dirais pas plus, j’en ai peut-être même trop dit !

Je n’ai qu’une envie maintenant : lire au plus vite Noces de neige et son dernier roman : Le dernier gardien d’Ellis Island car je sais que, quel que soit le sujet traité, sa plume est d’une justesse confondante et son style magnifique ! Ce fut un de mes coups de coeur de l’été…coup_de_coeur_d'asphodèle

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