DÉSIR D’HISTOIRES 28

Ma participation au jeu d’écriture  initié par Olivia Billington, et dont vous trouverez les règles sur son blog. Cette semaine les mots imposés sont : magie – éphémérides – bouquetin – siècle – trace(s) – lassitude – cornichon – capsule – écran – impressions – fauvette – herbe.(12)

 

MAL DE CHIEN

Edith avait marché longtemps. Elle venait de franchir avec difficulté la rivière dont on percevait encore les murmures joyeux sur les pierres qui affleuraient en surface. La dernière crue avait emporté la passerelle de bois dont les vestiges s’égayaient sur les rives mangées d’herbes hautes. Une immense lassitude courait sous sa peau, elle eût envie de se jeter là dans l’herbe,  de s’évanouir comme par magie de la surface de la terre, sa trace gommée à jamais dans les éphémérides du temps.

A quelques pas maintenant, l’imposante demeure se dressait devant elle, un sourire élégant au coin des fenêtres qui la fascinait et l’inquiétait. Elle fouilla la poche de son jean râpé, en sortit une lettre jaunie et tachée et la voix d’un certain  Matthieu se cogna sur l’écran muet de sa mémoire :  » Tu as eu la force de brader notre passé, j’ai encore la faiblesse d’y tenir, je ne m’y accroche plus désespérément mais j’aime pouvoir y retourner comme dans ces vieilles maisons où l’on a vécu,  faire le tour des pièces, l’oeil attendri sur un vieux pinocchio en bois oublié sur l’étagère, pour qu’avec lui remonte une histoire,  notre histoire, et tu sais que pour elle je n’éprouve ni   honte, ni regrets…. »  Elle ne savait pas qui était derrière la porte, qui l’attendait et depuis combien de temps. Un siècle s’était écoulé depuis l’accident. Non, elle ne savait plus. Elle touchait au but mais le courage lui manquait. Et pourquoi toutes ces ronces devant ? Etait-il vraiment là ?

Elle sursauta, une impression sournoise d’être observée lui noua la gorge. En se retournant, elle vit un bouquetin, impassible d’orgueil et d’indifférence, posé sur un piton rocheux à quelques mètres seulement. Instinctivement, elle décrocha son vieux Pentax de son épaule mais le temps de cadrer, l’animal avait disparu. Déçue, elle se remit en marche. La maison lui tendait les bras ; malgré les épines,  des fauvettes, des merles et d’autres oiseaux dont elle ignorait le nom étaient postés là sur les arbres alentour. Pas un ne chantait. Le silence, cette attente perceptible qui régnait soudain l’angoissa. Elle stoppa, plongea la main dans son panier, fit sauter la capsule de la canette et but d’un trait le breuvage ambré qui la détendit immédiatement. Alors qu’elle croquait dans son sandwich aux cornichons, un autre bruit se superposa, elle entendit des rires, des verres qui trinquaient, des voix étouffées et joyeuses…Elle s’agenouilla, les deux mains plaquées sur sa tête qui éclatait : rêvait-elle encore ? Le cauchemar continuait, elle ne devait pas écouter, le médecin le lui avait bien dit. Des réponses qu’elle ne voulait pas entendre se terraient derrière la porte, prêtes à lui sauter à la gorge. La mort n’était jamais loin quand elle arrivait à destination, la renvoyant sans cesse à d’autres mirages, d’autres vies où elle n’avait fait que passer. Elle n’était pas folle, pas tant que ça, la lettre venait bien d’ici. La poignée rouillée l’attirait comme un aimant. Elle sonna.

 

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