DÉSIR D’HISTOIRES 27

Désir d’histoires (pour ceux qui ne le sauraient pas encore) est un jeu d’écriture initié par Olivia Billington, que vous retrouvez ici et qui consiste à écrire un texte chaque vendredi en y incluant les mots imposés de la semaine ; les voici : oublier, malicieuse, lumière, à mi-chemin, ennui, fragile, chinoiserie, medium, traquer, apparition, pianoter, retard (12). Les photos viennent d’ ici et de .

 LA VOIE FERRÉE

La voie ferrée luisait sous un soleil d’acier blanchi. La femme étrange de ce matin suivait les rails, son gros sac sur l’épaule, bandoulière amie portant des souvenirs fanés. Je la suivais de loin,  cueillant des coquelicots égarés comme la misère qui avait pris racine avant le terminus. Son regard d’oiseau fragile, vite détourné m’avait ému et je ne voulais pas qu’elle se sente traquée. Où allait-elle ? Bon dieu, il n’y avait plus rien par là-bas, après la roulotte du gros Paulo. Il me faisait rire Paulo, toujours bourré, la clope au bec et le marcel jauni sous les aisselles. Ah, il savait en raconter des histoires, de la Marine quand il n’était encore qu’un môme de vingt ans. J’aimais quand il me parlait de ses escales du bout du monde, dans les bars de Zanzibar ou de Valparaiso. Il en avait déculotté plus d’une et troussé la bourgeoise malicieuse venue s’encanailler les jours où le bateau accostait. Tout le monde avait faim en ce temps là, on se jetait sur les femmes après trois mois de mer et elles disaient pas non, ah, si t’avais vu ça ! Leur peau caramel qui sentait la vanille, on en bouffait du bonbon, j’te le dis moi. Et maintenant Paulo ? Tu fais quoi dans ta roulotte, tu rêves de quoi quand le cul de ta bouteille vide ne s’ouvre pas comme celui des femmes de Zanzibar ? Bah, j’y pense pas, enfin si, regarde sur le mur toutes les photos, je peux pas oublier tout ça, c’est ma vie qui est écrite. Je pensais que sa vie ne tenait pas à grand-chose, ni beaucoup de place, tout en regardant d’un oeil amusé la bague à tête de mort qu’il avait au médium et soudain, je m’esclaffai devant une chinoiserie posée de guingois sur la table de nuit.

– Tu ris pas s’il te plaît, dit-il en redevenant sérieux, ça c’est une niakoué qui me l’a offert à Saïgon et…

– On ne dit pas niakoué Paulo, c’est péjoratif, vietnamienne, tu sais le dire, répète, vietnamienne !

– Péjo quoi ? T’es devenu infréquentable depuis que la Berthe t’a fait faire des études. Tu vois ce petit dragon, c’est la chose qui puisse encore me faire pleurer certains…soirs. Bon quand y’a vraiment du roulis, ajouta-t-il en me montrant les chicots qui lui restaient, ceux que l’alcool n’avait pas encore rongés, ni l’amertume. Dis-donc, t’as vu la nana qui se promène depuis deux jours le long de la voie ? Qu’est-ce qu’elle cherche à ton avis ?  

– Le terminus, comme tout le monde !

– Tsss, t’as pas changé toi ! Y’a rien tu le sais bien depuis le temps…

– Justement !

L’heure tournait, j’aimais bien Paulo, il me rappelait mon enfance solitaire, à courir le long des rails ; il me fabriquait des cerfs-volants que je laissais s’envoler dans la lucarne étroite des crépuscules d’ici, je ne cherchais pas à les rattrapper et cela le faisait enrager. Je souris à cette évocation mais je n’étais qu’à mi-chemin, j’étais en retard et je ne savais plus si je devais suivre les rails, suivre cette fille perdue qui m’avait happé d’un regard. Une apparition troublante au mileu de cette forêt sans âme, où les hommes mouraient d’ennui et d’alcool. Je pianotai nerveusement sur la poche de mon jean, cherchant mes cigarettes. Au détour du virage, je la vis qui s’éloignait, traînant son sac trop lourd derrière elle, toujours plus loin vers le terminus. Le soleil déjà froid de septembre  glaça mon sang.

 Après la forêt, c’était le chaos.