DÉSIR D’HISTOIRES 26

Voici ma participation hebdomadaire au jeu d’Olivia Billington  dont vous voyez le joli logo à gauche. Comme certain(e)s (la majorité allez !!) me l’ont demandé, je vous livre la suite de DERRIÈRE LA VITRE, avec les  13 mots imposés suivants : octobre, simplicité, liberté, lumineux, rencontre, tortue, langueurs, brume, lilas, tribunal, brasier, tintinabuler (merci Pyrausta pour ton entrée en fanfare !!) et heure.

 

Arrivé à la Place d’Italie, le taxi n’avançait plus. Prise d’un doute soudain et étrange, Magali sortit son portable, appuya sur la touche qui correspondait au numéro de Lucas, non sans une crainte sourde. Trois mois de silence interminable au bout de cette ligne, comment pouvait-elle être sûre que ce soit le corps de Lucas, ils étaient cinq à avoir disparu dans l’avalanche. Elle n’y tint plus. « Hello, who is called ? » demanda une voix féminine à l’accent népalais prononcé,  dans un anglais approximatif. La surprise fut telle que Lili ne sut quoi répondre, elle entendit encore « Please, who is… ? » puis, comme si une main étouffait le combiné, « Lucas, please, Lucas, my love… » Elle coupa immédiatement. Elle eût cependant le réflexe  de dire au chauffeur : « Demi-tour, s’il vous plaît » et elle donna l’adresse de Georges. Elle entendit bougonner le vieil homme atrabilaire qui manoeuvra sec et elle bascula à nouveau dans ses pensées.

Cet appel mortifère venait d’anéantir l’idée qu’elle se faisait de l’amour-propre et de l’amour. Quel amour ? Ces trois mots insensés venaient de le réduire à une insulte. Salie autant que blessée. Flouée, en toute simplicité. Un bruit de branche sèche qui se casse éclata dans sa tête. Un tribunal de guerre venait de s’y installer. Et on y exécutait les coupables comme les innocents sans prendre le temps de les juger. C’est tout ce que méritait son histoire : une éxécution sans sommations. Elle pleurait rarement sur elle-même, l’apitoiement ressemblait à une rumeur obscène à laquelle elle ne voulait surtout pas répondre ou donner de crédit. Mais pourquoi donc une branche morte, exsangue de sève et de vie pouvait-elle encore faire aussi mal ? Elle en ferait un brasier flamboyant, qui ne lui renverrait que les souvenirs lumineux des jours heureux.  Mais surtout pas ÇA. Elle ne laisserait plus son nom s’infiltrer en elle, au feu lui aussi ! Un frisson la secoua ;  machinalement, elle chercha dans sa poche son  porte-clefs en forme de tortue, un petit chef-d’oeuvre en cloisonné qu’elle caressa pour y trouver l’apaisement et elle le fit tintinabuler, repère intact dans son existence délitée… Après tout qui était Lucas maintenant, avec ou sans l’accident ? Un visage lointain qu’elle tentait de redessiner chaque matin pour le maintenir en vie, pour qu’il ne s’enfuie pas dans les brumes amères du temps qui coule, une chimère plus qu’une promesse.

Soudain l’odeur des lilas précoces emplit l’habitacle, elle baissa la vitre, tendit son visage au-dehors et elle sut à cet instant que cette première rencontre avec le printemps sonnait l’heure des blanches libertés enfin retrouvées, vierges de toutes désillusions ou d’espoirs agonisants. Le taxi stoppa ;  elle régla la note astronomique sans ciller et vit Georges et Will dans le jardin de leur vieille maison courir, une coupe de champagne à la main pour lui ouvrir le lourd portail en fer forgé.

–  Alors ma chérie ! Tu t’es perdue pour de bon ou tu as voulu nous faire peur ?

 – Ni l’un ni l’autre, je me suis retrouvée…chantonna-t-elle en se jetant dans le hamac suspendu entre deux vieux chênes.

– Vu l’heure, j’espère que le détour en valait la peine ! persifla Will en souriant.

 – Tss tsss ! Assez parlé de moi, dis-moi Georges, ta dédicace avec Jean Trolaid…

 – Haaan ! Tu ne devineras jamais ce qui…

 – Quoi ? Il t’a invité à passer les vacances chez lui ?

 – Mieux que ça, il m’a dédicacé sa bio qui n’est pas encore sortie…et…Will, s’il te plaît, tu peux ramener le sac rose sur la table ? Will dansait en brandissant le sac oublié par Lili au café de la rue Bouffe-Tard et agitait dans sa main libre, un exemplaire à la couverture jaune d’or où luisaient de hautes lettres noires. Il le déposa religieusement sur son ventre. 

 » Et celui-là est pour toi, on a dû insister mais il n’a pas résisté longtemps. » Elle prit le livre comme une sainte relique et éclata de rire à la vue du titre  : » 32 octobre ?? C’est un gag ? »

 – Oh ! Pas du tout, il explique que sa mère…

Elle n’écoutait plus. Seul le vent complice la berçait de langueurs inconnues, énivrée par le parfum des lilas et aussi peut-être le champagne… En pensant au chemin qu’avait dû faire ses amis pour récupérer ses livres, un élan de reconnaissance la souleva et elle eût voulu les embrasser. Une larme égarée coulait  sur sa joue alors qu’un  immense sourire montait en elle . Elle serra le livre contre son coeur. Avec lui au moins elle irait à la fin de l’histoire…

FIN