Cent mille chevaux d’argent…

cheval vlanc peinture licorne image du net© photo : clic dessus

Cent mille chevaux d’argent galopaient à l’horizon redevenu poussière. Des flammes hautes éclairaient le ciel de la nuit finissante. Était-ce le présage annoncé par la vieille Izia  : « Un nuage  noir d’hommes en colère s’abattra sur les jardins d’été et ils croqueront bien plus que les fruits de vos pêchers. Ce jour-là, l’écume des plages transformera en cendres l’eau claire de vos fontaines. »

Sarah ne put réprimer un frisson. Frissonaient elles aussi les feuilles tendres des arbres à l’empyrée des cîmes étoilées de la forêt. Les gens du voisinage se terraient quelque part, appliquant instinctivement la loi du silence, celle qui ne s’apprend pas quand on est nés ici. Au milieu de ces terres perdues perchées sur des rochers étouffés d’arbres broussailleux qui surplombent la mer.

Comme les chèvres agiles de la région, elle sautait d’un rocher à l’autre vers  la grotte cachée par des épineux. Simon avait eu la même idée qu’elle. Tant mieux. Ils n’aimaient pas l’étroitesse des maisons du villages, des ruelles et la promiscuité qui allait avec. Ils avaient grandi avec pour seules limites la mer et le ciel alentour, trouvant plus de ronces dans leur éducation que de roses politesses.

Une pulsion venue de sa mémoire ancestrale la fit se jeter brusquement au sol. Le bruit des sabots faisait trembler la terre. La grotte, à dix pas devant elle, semblait inacessible ; elle se mit de côté, alourdie par son ventre rond qu’elle caressa machinalement. Tous les sens en éveil, elle sentit une larme rouler sur sa joue hâlée par le soleil en même temps que se dessinait dans le ciel le visage ridé de la vieille Izia. Elle voyait les lèvres de sa grand-mère remuer sur de muettes paroles mais les mots résonnèrent dans l’espace qui sentait les chairs carbonisées mêlées à l’odeur âcre de la poudre des fusils :  » Cela fait trop d’années que nous enterrons nos fils et, quand les filles survivent à cette prison barbelée de faim et de misère, les cavaliers du Nord les enlèvent pour satisfaire les désirs du Tyran qui a volé les clés du Royaume depuis cinquante ans. Résiste Sarah ! Tu n’es qu’à la surface de la vie, va plus loin, pour nous, pour tous ceux qui sont morts. Pars avec Simon et reviens quand la paix sera signée. Notre dignité ne suffira pas à nourrir ton fils ! Va ma fille ! » Sous la chappe désespérante de peur qui la clouait au sol, elle sourit à la complicité de la vieille dame morte depuis deux ans. Elle continuait de ramper en silence vers leur refuge quand elle vit un cheval, perdu et désemparé sans son cavalier, excité par le vent du Sud qui rend fou. Elle leva la main pour l’arrêter. Ce cheval était-il un autre signe, celui qui allait les libérer et les emmener plus loin ?

Sa vue se brouillait à présent, une douleur lui traversa le ventre et elle retomba sur le dos, ses yeux clairs accrochés aux dernières étoiles comme le souffle qui l’abandonnait cherchait l’air empuanti. Une dernière fois, elle tenta d’appeler Simon mais aucun son ne sortit de sa bouche. Elle comprit et se laissa aller dans le néant ; le liquide chaud qui coulait  entre ses cuisses était du sang…

plumedesmotsunehistoire2Ma participation à la 100ème de Des mots, une histoire d‘Olivia, les 18 mots à placer étaient : désir, pulsion, résister, prison, promiscuité, voisinage, désespérant, politique, correct, politesse, éducation, limites, frissonner, chair, croquer, pêcher, jardin, empyrée.

La fille sans joie…

Il était une fois une fillevirginale femme christmas4u tumblr. Il y a longtemps. Elle portait le prénom du conte préféré de mon enfance, « Paul et Virginie ». Virginie et l’image blanche qui colle avec : virginal, virginité, vierge. Sauf que… Sans aller jusqu’à lui donner le bon Dieu sans confession, à vingt ans son teint frais carillonnait mais derrière le visage trop fardé,  dans les ravines du rimmel noir qui coulait sur ses joues pâles, on essuyait parfois des traces d’enfance.  Vite refermées sous ses paupières lourdes de sommeil. J’étais loin d’imaginer à cette époque qu’un feu destructeur la consumait de l’intérieur. Je refusais de voir, jusqu’à ce jour où…

Un matin d’hiver blanc comme neige, je débarquai chez elle, décidée à renouer les fils distendus d’une amitié adolescente. Je pensai l’emmener courir au Bois de Vincennes tout proche. Que dire de mon effarement quand j’ouvris la porte non fermée à clé, après avoir sonné et attendu sur le palier, confusément inquiète. Ses rondeurs déjà molles s’étalaient sur le canapé troué par des mégots oubliés. Le Bois ne devait pas avoir la même résonance pour elle, pensai-je en regardant le spectacle triste des cendriers qui débordaient, les bouteilles vides éparses, ici et là sous la table du salon. Avachie et somnolente, il lui restait sur le visage, comme une marque indélébile, le poids des sanglots étouffés laissés par des passants anonymes au creux de son épaule ou entre ses seins.  Elle faisait pitié. Je détournai la tête pour éviter son regard vide et fiévreux, je détournai les yeux du néant vertigineux qu’elle était devenue. Comment l’enfance peut-elle se perdre ainsi ? Oublier les rêves de conquêtes pour se coucher sur le paillasson où s’essuient les larmes des défaites ? Nous n’étions plus reliées par cette complicité qui un an plus tôt seulement, à la même période, nous faisait marcher main dans la main vers les amphis turbulents de la fac. Nous deux, c’était déjà du passé. Ou dès le départ, une simple erreur d’estimation, un malentendu ?

Figée à l’entrée de la pièce, je vis son bras flasque ramper vers la table basse et s’emparer avidement d’un verre encore plein des miasmes de la veille. Elle rit en me découvrant, elle rit avec dans la gorge, cette hilarité sans joie des coupables à bout d’arguments pour se disculper. Elle se roulait dans la fange en espérant se relever, la dignité intacte. Rien de ce que je pouvais dire n’atteindrait la vacuité assumée de son coeur, là où la chaleur n’avait fait que passer. Elle ne pouvait ni mentir ni biaiser avec moi,  était-ce mieux pour sa conscience ? S’il lui en restait une… Elle avait ouvert les bras à la déchéance et à sa petite soeur décadence, elle était libre après tout d’inviter qui elle voulait. Il n’était pas question de nécessité, de problème d’argent ou de survie dans son cas mais de choix consenti. Une tache rouge sur la robe de son prénom immaculé.

En retrouvant l’air au-dehors, je respirai à pleins poumons. Je me sentis sale comme si d’avoir été un jour l’amie de cette fille m’éclaboussait par ricochets. Une sensation de cauchemar me fit frissonner en plein soleil. Je m’essuyai les mains sur mon mouchoir parfumé pour oublier…pour oublier quoi ? L’odeur irrespirable de l’amour frelaté qui entachait les jupons blancs des Virginie, ces pauvres petites filles abandonnées par les étoiles et qui frémissent  dans les bras impersonnels de la mort. Parce qu’elles croient toujours qu’il s’agit d’amour…

plumedesmotsunehistoire2Ma participation à l’atelier d’écriture d’Olivia, « Des Mots, Une Histoire » dont c’était la 84ème édition. Les 17 mots imposés étaient :
cauchemar – ou – conquête – problème – frais – objet – mais – hilarité – jour – relier – fois – rester – glacé – mieux – période – fac (faculté) – deux.

Le crépuscule du manoir…

Les bras languides de l’été s’ouvraient sur Sylvia, immobiles sous la canicule implacable. Debout, toute habillée dans le bassin aux nymphéas, près de l’étang poissonneux, elle ferma les yeux avant de se laisser glisser sous l’eau. Le monde du silence qui régnait là-dessous fit s’escamper les derniers bourdonnements d’abeille qui zigzaguaient dans son esprit. Essoufflée, elle remonta à la surface. Le manoir lui apparut alors dans toute la splendeur du crépuscule, bouton d’or perché au-dessus des champs avoisinants. Elle entendait au loin les musiciens jouer d’anciennes valses sur leurs archets enflammés. Et les abeilles se remirent à bourdonner… Lire la suite

LE TEMPS GOGUENARD…

© Salvador Dali – 1931

A l’orée d’un âge qui s’enfonce déjà dans la nuit, ton visage s’est flouté avec les années. Pire que sur une photo jaunissante, le temps, méthodiquement s’est chargé d’en grignoter les contours comme les vagues gomment les bordures des falaises dentelées. Tu étais devenu mon confident éternel, tu m’avais emprisonnée à jamais dans un vêtement de deuil même si je m’habillais de blanc. Mon humeur alors versatile était devenue uniforme, recluse dans une forteresse capitonnée où les bruits de l’extérieur ne me faisaient ni bien ni mal. Surtout les stridences des sonnettes tirées par ceux qui se grisent d’amour. Ce sentiment mis à toutes les sauces du malmenage. Il reste une manne inépuisable pour les psys en tous genres ; il réanime à point nommé les manchettes ennuyées des journaux. Dès qu’arrive l’été, les pipoles de la planète s’habillent léger, suivi par de blondes hétaïres, gloussant sur commande avant de rouler sous la table, noyées de vodka-coke. Mais je m’égare mon amour. Reprenons. Le temps, ce petit salopard m’arrache jusqu’au souvenir du malheur ! Ce flou qui s’obstine n’est-il pas plus terrifiant que la netteté du cliché ? Il faut dire que l’odeur du bonheur est plus légère, plus volatile que celle des charniers.

Mais je n’ai pas voulu incarner la nostalgie à moi toute seule. Ressembler à ce courant d’air qui s’était engouffré pour balayer ce qui restait de nous et me surprendre à mâcher du vide. Rester béante  à panser mes cloques. A en devenir démagogue pour m’arranger avec ma bonne conscience (la mauvaise a fait pschitt toute seule !). Ce n’était plus une saine occupation mais un délitement sans issue. Mes illusions brisées sur les murs froids du silence jamais ne reviendraient… Et quand j’aperçois encore ton regard qui s’éloigne, je sais que les yeux de l’absence auront toujours la couleur des tiens, coulés dans le bronze de ma peau.

Ce que j’ai fait n’est pas trahir je pense. Tant d’années ont passé. Tu comprends ? Lui… Il est autre. Il est présent. Il aime. Il est vivant…

C’était ma participation à l’atelier d‘Olivia, « des mots, une histoire ». Les mots imposés étaient : versatile – hétaïre – uniforme – vêtement – cloque – jaunissant – démagogue – manne – goguenard – tablette – illusion – forteresse – confident – griser – manchette – occupation – orée – sonnette.

Je n’ai pas utilisé tablette, désolée !

DIVAGATIONS EN TERRASSE…

A peine assise à la terrasse du café elle avait commandé un double bloody Mary (sans céleri merci !), profitant du soleil revenu après les orages plombants des derniers jours. Elle claqua la langue avant de siroter l’antidote au poison qui s’était incrusté dans  sa vie depuis un mois. Si elle avait pu trafiquer les calendriers en plus de vivre sous anesthésie générale, elle eût écrit des quatrains enflammés au Dieu de la Justice Amoureuse ! Comment ? Ça n’existait pas ? Eh bien, hop, elle en mettait un sur le piédestal de son Panthéon personnel, à la droite de ses incertitudes et à la gauche de son cœur ratatiné ! Qu’est-ce qu’il a ce mec à me regarder comme si j’étais une traînée en rut ? Oui je bois sec et alors ? Finalement il est craquant avec ses yeux de chien battu (écrabouillé plutôt) et ses mocassins à pompons (Hallucinant ! Qui met encore des mocassins à pompons… vraiment ?). Il se leva pour lui demander du feu et elle sortit son briquet à amadou (qui a encore un briquet à amadou de nos jours ?) en rougissant légèrement, juste pour lui donner bonne mine, pas de quoi en tirer des conclusions… Lire la suite

NE BOUGE PLUS !

 Un aboiement furieux me déchire les tympans. Dans le noir, à l’aveuglette, je cherche à éteindre le réveil… Boum ! « Et zut, zut ! » L’ampoule de la lampe, en tombant vient d’émettre un grésillement final et le réveil qui s’est remis à sonner, ajoute son grain de sel à la cacophonie. Lire la suite

LE BROUILLARD DES RETOURS…

En boitant, j’ai parcouru les cinq kilomètres depuis la gare, les pieds en sang et les jambes lourdes comme les pierres de granit noyées dans le brouillard du couchant. Le bébé pleure doucement contre mon ventre. J’essaie de ne pas glisser sur la mousse qui, comme les nids-de-poule, jalonne mon parcours. Les chiens, à l’entrée du village sont les mêmes que vingt ans plus tôt : toujours des bâtards à l’œil torve et jaune, la queue en panache ou entre les pattes, à l’image des hommes du coin ; d’un côté les actifs qui troussent de fausses vamps permanentées, de l’autre, les perclus de la prostate. Dans les deux cas, un filet de bave au coin des lèvres accompagne leur désir inassouvi, lorsqu’ils s’égayent sur les pelouses grasses et vertes de la zone pavillonnaire. Lire la suite