BOUTIQUE D’ANTAN – atelier d’écriture chez Skriban –

Tous les dimanches, Gwenaëlle, que vous retrouvez ici organise un atelier d’écriture sur un thème précis ET des mots imposés doivent s’insérer dans le texte. Avis aux amateurs qui ne sont pas encore au courant et qui souhaiteraient y participer. Gwennaëlle nous donne le thème et les mots imposés le dimanche matin et nous devons rendre notre copie avant 20 heures environ ! Voir avec elle pour les  retards. Ça fait peur hein ? Bah  oui, c’est le jeu !  Voici donc ci-dessous l’image évocatrice qu’elle nous a donné du thème ainsi que  les mots imposés et enfin ma modeste contribution. Premier essai chez elle.

  • anémone
  • lunatique
  • étoile de mer
  • iconoclaste
  • bayadère
  • primesautier
Une touffeur persistante régnait toujours dans le « curios » de Monsieur Chopek qui ne désemplissait jamais. Curios, comme le nom donné à ces boutiques d’outre-mer qui désignent les curiosités locales, de Tahiti à la Nouvelle-Calédonie. Curiosité, Monsieur Chopek en était une à lui tout seul. Du haut de mes dix ans, cachée derrière un paravent en laque chinoise, j’observais les dames patronnesses endimanchées, venues de la ville voisine trouver la rareté qu’elles souhaitaient qu’on montrât du doigt dans leur intérieur encaustiqué à l’eau bénite. Un paradoxe, quand on savait que le vieux Chopek, iconoclaste convaincu, jurait sans cesse à Dieu et à diable, jouissant silencieusement dans sa moustache de l’effet obtenu ; les vierges primesautières détournaient le regard, l’une jouant avec une étoile de mer en faïence grossière, l’autre soulevant délicatement une pile de tissus soyeux pour y cacher un rougissement intempestif. Il m’adressait un clin d’œil complice derrière ses bésicles surannées et je me sentais soudain plus grande et importante. Je déambulais entre les objets hétéroclites, telle une reine à qui tous les cadeaux de l’échoppe étaient destinés. Je saluais la longue et fine statue bayadère, venue des Indes, la tête gracile penchée sur la caisse du vieux lunatique, gardienne de ses comptes peu scrupuleux.

Ce que j’aimais dans cette pièce aux odeurs safranées que ramenaient de chez lui mon vieil ami, c’était la partie droite de la boutique où des piles de livres s’entassaient pêle-mêle, et où, se côtoyaient sans s’insulter Goethe et Barbara Cartland,  dans une débauche de couleurs que jetaient les couvertures anciennes et pas toujours du meilleur goût.

Le jour où il me confia la tâche immense de les ranger par ordre alphabétique est resté un souvenir dilaté de bonheur, une anémone immense étalant ses pétales pourpres sur mon enfance jusque là triste et secrète. J’étais adoubée. Enfin reconnue.

Tous les jours, après l’école, je me glissais furtivement dans le curios, après avoir regardé à droite, à gauche si personne ne me voyait pénétrer dans le cœur de mon paradis luxuriant. Peu à peu, je découvris les auteurs, je fis des voyages vers des contrées où mes parents m’interdisaient d’aller « Toujours dans la lune celle-là, elle prendra pas la suite de la boucherie, c’est sûr ça ! »  Ils s’étaient trompés de fille et moi je n’avais rien demandé…

Le temps passa vite, très vite. L’année de mes vingt ans, alors que j’étais revenue de l’université chez les bouchers pour Pâques, je finis par m’échapper dans l’indifférence générale, du « gigot-haricots-blancs » aussi confit que la tête des convives présents ce jour là, profitant de l’euphorie qui montait au fur et à mesure que les carafes de vin se vidaient.

 Le drelin-drelin aigu du curios résonna dans un silence inhabituel ; j’appelais Monsieur Chopek à plusieurs reprises sans succès. Soudain, ma main se referma sur un cri muet qui ne franchissait pas mes lèvres : Monsieur Chopek gisait au milieu des faïences  qui étaient tombées avec lui, éparpillées en soleil aux rayons tranchants. La main sur le cœur, les yeux déjà fixes, il me jouait là son plus mauvais rôle. Tremblante, je me souviens avoir décroché le téléphone en bakélite noire pour appeler les secours en sachant qu’il n’en aurait plus jamais besoin. J’ai pleuré longtemps cette nuit là, me demandant comment faire pour rattraper mon rêve, comment faire pour qu’ils s’ écrivent enfin dans ma vie de façon définitive.

 Aujourd’hui, « Le Curios de Monsieur Chopek » s’appelle « Lire ailleurs » et c’est moi qui fait sonner l’antique caisse enregistreuse sous l’œil amusé de la bienveillante statue, dont les mains élégamment tendues vers le ciel me rappellent qu’un vieux fou, là-haut, m’adresse un clin d’œil chaque fois qu’un livre fait le bonheur d’un autre.

Alors, je m’assieds dans le vieux fauteuil à bascule qui trône maintenant derrière un paravent tendu de lin crème et je lis des poèmes de Rainer Maria Rilke à la mémoire du père fondateur de ce lieu magique qui, pour mes  dix ans a su esquisser les contours de mes rêves et de ma vie que j’allais non sans mal dessiner plus tard, échappant ainsi aux escalopes saignantes…

Et pendant que je lis, le regard perdu entre les lignes, un bouquet d’anémones rouges s’ouvre majestueusement et répand sur mon cœur cette sensation infinie de plénitude qui s’est glissée en moi il y a longtemps…

 

Asphodèle.