CARGO VIE de Pascal de Duve

Pour ne pas oublier ceux que le SIDA a emporté trop tôt et qui, comme cet auteur, décédé à 29 ans, en 1993, n’ont pas eu le temps de terminer une oeuvre ou de réaliser  leurs rêves…

SUR L’AUTEUR

Pascal de Duve est un écrivain belge né à Anvers le 5 février 1964, mort à Paris, à l’âge de 29 ans, le 16 avril 1993, il y a bientôt juste dix-huit ans. Il quitte la Belgique en 1987 pour enseigner la philosophie à Paris, bien que sinologue au départ et diplômé également  en égyptologie. Son premier roman, IZO connaît un succès mondial immédiat. (Source Wikipédia, abrégé).

Son deuxième opus, Cargo Vie paraît en 1993, il l’a écrit du 28 mai 1992 au au 22 juin de la même année, se sachant condamné à court terme et l’intitulera également « Vingt-six jours du crépuscule flamboyant d’un jeune homme passionné ».

SUR LE LIVRE

Petit livre de 116 pages qui se lisent comme un journal de bord, chargé d’émotions, de pudeur et de rage éparpillées en notes  de ce jeune homme intelligent et sensible qui avance vers la mort et nous conte une partie de sa dernière histoire d’amour avec un certain E. à qui va son mépris de l’avoir quitté dès l’annonce de sa maladie, s’adressant à Dieu, aux siens et à lui-même dans ce dernier voyage dans « l’Espace-Temps » qu’il sait privé d’avenir.

Il embarque le 28 mai sur un cargo mixte, un « bananier » à destination des Antilles et retour au Havre. « Ce n’était pas un voyage comme les autres, c’était mon voyage unique, dans l’espace et dans le temps ». Il emmène avec lui la Bible, le Coran et un recueil de nouvelles de Stefan Zweig pour « s’évader ».

Voyage d’apprentissage avec la mort, apprendre à la tutoyer comme il le dit, déverser ses rancoeurs mais aussi dans cette souffrance physique qui l’accompagne chaque jour, rendre à la vie, toute sa beauté. « Je me livre à la mer pour combattre l’amer (…) ».

Et il en est ainsi durant ses confessions, sa brûlure de ne plus vouloir aimer après avoir été la victime de l’amour inconscient et non protégé  : « Je ne serai jamais un « héros » taché de sang. Tout au plus aurais-je eu l’occasion d’exercer mon courage grâce à un sang taché ». Mais aussi en s’adressant à E., ce dernier homme qui l’a quitté en le sachant atteint : »E., sous les gants de ton mutisme honteux, tu as les mains sales ».

Il essaie de se détacher du monde dans ce Cargo encore plein de vie, de turbulences et de marins. Invariablement tout le ramène à la vie et à la foi (on adhère ou pas sur ce chapitre…) où ils sont trois « passagers » seulement, chacun avec leur cheminement. Ce qui le fait se positionner entre la jeunesse et la vieillesse ainsi : « Et puis, il y a moi, jeune et vieux à la fois, synthèse trinitaire parfaite. (…); et jeune je pense l’être par la vie , en moi d’une espérance : celle de vivre de plus en plus intensément  l’épilogue de mon existence. »

Pour conclure sur cet ouvrage émouvant, d’autant qu’écrit aux débuts de la connaissance du VIH, je laisserai la parole à l’auteur en citant cet extrait de la page 96 :  « Sida mon amour. » Comment oser ce cri passionné ?  Si je n’étais que « banalement  » séro-positif, jamais je ne me serais permis ce qui eût été de l’indécence ; jamais je ne me serais arrogé le droit de proférer ce qui eût été une insulte aux personnes atteintes. Mais voilà, je suis à un stade avancé de la maladie, je connais ses souffrances physiques et morales. Et c’est ainsi que la provocation devient espoir . Frères et soeurs d’infortune, ne négligez pas de puiser dans les ressources  qu’offre cette maladie à votre sensibilité. Ouvrez les yeux pour vous émerveiller des grandes choses et surtout des petites, toutes celles dont ceux que la Mort ne courtise pas encore, ceux pour qui la Mort est lointaine et abstraite ne peuvent véritablement jouir comme nous le pouvons. Sidéens de tous les pays, grisons-nous de ce privilège,  pour mieux combattre nos souffrances que je ne veux nullement minimiser. »

Et la dernière phrase est une citation de Nietzsche : » Je t’aime, Ô Eternité ! »

Livre de vie et de mort certes, mais à remettre entre les mains des « très jeunes » qui oublient souvent de se protéger lors de soirées arrosées et pour combattre l’indifférence dans laquelle tend à tomber cette « saloperie » malgré le Sidaction et autres mises en garde, banalisées…

L’irrégulière ou mon itinéraire Chanel d’Edmonde Charles-Roux

OU LA BIOGRAPHIE DE COCO CHANEL LA MIEUX DOCUMENTÉE…

« Coudre, c’est finalement refaire un monde sans coutures… »Roland Barthes (citation du deuxième épilogue de L’irrégulière).

Et un grand bravo à Edmonde Charles-Roux qui retrace ici presqu’un siècle d’Histoire avec celle de Gabrielle Chanel, après avoir accompli un travail de fourmi auprès d’elle, à démêler le vrai du faux, les mensonges, tout ce que Chanel a toujours voulu cacher sans y parvenir vraiment. Ce livre (paru après son décès en 1971) l’a rattrapée et nous en brosse un portrait de femme, magistral de courage, auréolé de mystères et enfin,  dépassé par sa légende…

Ce « pavé » de 654 pages (dans ma vieille version poche) est idéal pour exalter vos vacances, sous l’écriture fluide mais non moins rigoureuse d’Edmonde Charles-Roux. Malgré quelques longueurs, il se lit comme un roman d’aventures puisque la vie de Chanel n’a été faite que d’aventures, heureuses, grandioses et pitoyables mais qui l’ont menées là où l’on sait… et ce n’était pas gagné !

Gabrielle Chanel naît le 19 août 1883 à Saumur, quasiment dans le ruisseau d’un père cévenol, camelot de son état, volage et instable et d’une mère épuisée par les grossesses , fourbue de suivre cet homme qui ne l’a pas épousée. Elle mourra de tuberculose et de misère à 32 ans, laissant Gabrielle orpheline à 13 ans. Son père, dépassé, les abandonnera, sa soeur cadette et elle, très vite dans un orphelinat corrézien, puis elle connaîtra le pensionnat des chanoinesses de Moulins où elle apprendra la couture. Le sarrau noir qu’elle portait lui inspirera plus tard, en 1926, la fameuse « petite robe noire ». Elle est plutôt jolie et va se retrouver « poseuse » dans un beuglant de Moulins, ville de garnison où elle poussera la chansonnette et « Qui a vu Coco dans le Trocadéro » ne la consacrera pas comme chanteuse mais elle y gagnera son surnom. Repérée par le châtelain Balsan qui lui ouvre les portes de son château et de ses draps, elle commence l’apprentissage de la vie « d’irrégulière », de femme entretenue, celle que l’on n’épouse pas mais qui revendiquera toujours sa liberté malgré cette blessure qui la poursuivra tout au long de sa longue vie. Elle rencontrera chez Balsan,  son seul grand amour, Arthur Capel, dit Boy, d’origine anglaise, ils auront une liaison de huit ans et il ne l’épousera pas non plus, préférant suivre les consignes paternelles et ne pas se mésallier. Mais jamais il ne l’abandonnera et lui prêtera l’argent nécessaire pour acheter son premier atelier du 21, rue Cambon, puis sa boutique à Deauville où elle vend des chapeaux, découvre le jersey et commence à « exploser », aidée de sa soeur, ses nièces pour modèles. En trois ans, elle remboursera Boy.

S’ensuivront les années folles, les rencontres marquantes avec le poète Reverdy (encore un amour qui finira platonique et épistolaire), Jean Cocteau, Diaghilev, Stravinsky, Colette, Picasso et sa chère amie Misia Sert qui lui sera fidèle jusqu’à la mort. Car elle s’est sentie trahie plus d’une fois, la petite Gabrielle et la grande Chanel, abandonnée, humiliée. Mais à chaque fois, elle a opté pour transformer ces humiliations en or, celui qu’elle avait dans ses doigts sans cesse en mouvement. L’âge d’or durera jusqu’à la guerre 1940-45 où là, erreur ! Elle ferme sa boutique de la rue Cambon, licencie tous ses employés et s’installe au Ritz. Elle aurait joué un rôle dans l’Opération Modelhut, initiée par Churchill et De Gaulle,  s’improvisant en Mata-Hari trompe-la-mort ! Mais elle va avoir une relation plus que douteuse avec un officier allemand, Hans Gunter Von D.. A la Libération, décrédibilisée, elle s’exilera en Suisse jusqu’en 1953. Morte Chanel ? Que nenni. Tel un phénix qui renaît de ses cendres, elle rouvre le 21 rue Cambon et dirige son empire de main de maître. Sans jamais entrer en Bourse, gardant peut-être de ses origines paysannes le concept que l’or se garde sous les matelas… L’Amérique qui l’a déjà consacrée dès 1929 en la faisant venir pour habiller Marlène Dietrich ou Greta Garbo dans différents films se précipite à nouveau dans ses boutiques et ses petits tailleurs portés par Jackie Kennedy ou le N°5 par Marilyn Monroe la consacreront définitivement.

Certes, elle a payé cette réussite, elle est toujours restée cette « irrégulière » qui n’aimait pas les autres femmes dont elle était jalouse mais les a libérées de leur corset. Coléreuse, excessive mais généreuse, elle jouait souvent les mécènes auprès d’artistes, refusant que son nom soit cité. Féministe avant l’heure et surtout malgré elle, habituée à la discipline, à l’exigence dès son plus jeune âge, elle ne faillira pas en grandissant, puis en vieillissant. Elle s’éteindra seule, dans une chambre du Ritz où elle vivait depuis trente ans, un dimanche de 1971 à presque 90 ans…

Le regard distancié de l’auteure qui traque ses qualités et ses failles lève le voile sur ce mystère qu’elle a entretenu sa vie durant pour cacher ses origines. Ce livre se lit agréablement et j’avoue en avoir appris autant sur Chanel que sur les différentes époques du siècle dernier. Et malgré quelques « longueurs », nous passons outre et nous laissons vite embarquer dans cette histoire où la réalité dépasse souvent la fiction.

SUR L’AUTEURE, un peu quand même !

Grande dame s’il en est, Edmonde Charles-Roux, née en 1920 se fera remarquer tout d’abord comme infirmière pendant la guerre 40 où elle entre en résistance. Bardée de médailles, elle rejoint la vie « civile » en 1948 pour être journaliste à Vogue Paris jusqu’en 1966 où elle quitte le magazine après avoir fait « scandale », en voulant mettre à la une un portrait de femme de couleur… Trois mois plus tard son premier roman « Oublier Palerme  » est publié et elle obtiendra le Goncourt. Sa carrière littéraire est lancée. Elle est aujourd’hui Présidente de l’Association pour le soutien de la Maison Elsa Triolet-Aragon au Moulin de Villeneuve à Saint-Arnoult-en-Yvelines. En 2010, une médaille de Commandeur de la Légion d’Honneur est venue s’ajouter à celles déjà nombreuses qui ont consacré sa « carrière militaire »… (Source Wikipédia, abrégée..)