FLASH INFOS – Lectures communes annulées…

Annulées en ce qui me concerne bien sûr, mais comme certaines se sont inscrites ici, je me devais de vous prévenir. Désolée de ne pas pouvoir tenir mes engagements ce mois-ci, mais comme certaines le savent, Les plumes de l’été m’ont bien occupées l’été et j’ai pris du retard dans mes lectures, privilégiant  les partenariats et un peu, les lectures plaisir.

Aussi, je voulais confirmer à Delphine (là je n’ai pu me procurer le livre à temps) que je ne participe pas à la LC du 22 août pour Un sang d’aquarelle.

Je n’aurais pas le temps de finir Les Années d’Annie Ernaux pour le 20 août, dans deux jours. Syl. de Thé, Lectures et Macarons m’a fait savoir qu’elle ne pouvait pas non plus. Le 20 août étant le jour de parution des textes pour Les plumes, je propose à une (ou plusieurs) participante(s) à cette LC de reprendre les liens de celles qui sont inscrites pour les noter dans leur billet à paraître ce jour là. Anne, des mots et des Notes ; Miss Bouquin Aix, notre Super Librarian’s books et Sév des Chroniques assidûes et j’oublie sûrement quelqu’un…qu’il ou elle me pardonne !

Pour Les faux-monnayeurs d’André Gide, il en sera certainement de même, mais George a répertorié cette LC sur son blog.

Merci de votre compréhension. Je ne peux pas, décemment participer en ayant survolé ces livres ou en les ayant lus à tout berzingue ! En septembre, tout rentre dans l’ordre… Promis !

LA FEMME GELÉE d’Annie Ernaux

 

 

 

 

Qui a dit qu’Annie Ernaux écrivait toujours le même livre ? Certes, les thèmes autobiographiques qu’elle aborde semblent un sujet inépuisable, à l’image de sa mémoire fouilleuse et introspective mais je n’ai pas retrouvé le style des Armoires Vides ni la même émotion de L’Autre Fille dans celui-ci. De son enfance à Yvetôt à son mariage, en passant par l’adolescence et ses études à Rouen, son écriture maîtrisée, juste, presque chirurgicale trace au scalpel ses interrogations, ses révoltes sur la condition féminine, sans tabous, parfois crûment, mais toujours dans la souffrance d’où émergent de rares moments de bonheur… Et on ne peut pas ne pas s’émouvoir quand ces mots nous ramènent à notre propre condition de femme, avec si peu de changements en trente ans (copyright 1981), malgré l’avalanche de lois prônant la parité, l’égalité des chances, le sexisme, etc,  et qui, comme nous le savons ne restent que théorie la plupart du temps…

LE LIVRE

Quelle surprise dans cet opus de voir l’enfance d’Annie plutôt heureuse, heureuse de son statut d’enfant unique, émerveillée par sa mère qui porte la culotte comme on aurait dit autrefois. Une mère qui ne fait le ménage (à fond) qu’une fois par an, préférant lire derrière le comptoir de l’épicerie-café un Delly romanesque laissant au papa qui tient le bar mitoyen le soin de s’occuper des repas d’Annie, de l’accompagner à l’école, bref de remplir les fonctions d’homme au foyer. Elle a donc été élevée avec ce schéma inversé, poussée par ses parents à lire, à devenir quelqu’un. «  Mais je cherche ma ligne de fille et de femme et je sais qu’une ombre au moins n’est pas venue planer sur mon enfance, cette idée que les petites filles sont des êtres doux et faibles, inférieurs aux garçons. Qu’il y a des différences dans les rôles. » Mais très vite, le regard des autres va modifier cette vision normale pour elle. Son père, « homme popote » est un anachronisme pour l’époque et sa mère n’a pas « les circonstances atténuantes » de la maladie ou de la de la famille nombreuse pour ainsi paresser, ne pas savoir faire une mayonnaise, coudre ses robes et épousseter sans cesse. Elle se sent différente, toujours, partout, par ses origines modestes d’abord, paysannes même, où le chemin à tracer est le sillon que l’on doit creuser soi-même pour sortir de ce milieu. Et ce milieu, elle en sortira grâce à l’éducation mais se perdra un temps dans un reflet de femme qu’elle ne voulait pas être.

A l’adolescence, surgissent les lectures, la lecture est déjà omniprésente depuis l’enfance, là viennent s’y ajouter entre Simone de Beauvoir et Kant, les conseils de Nous Deux ou Intimité sur ce que doit être une femme. La virginité, le mariage, les contradictions avec l’image du couple qu’elle devra former si elle se marie. Les premières règles, le dégoût, les complexes, trop plate, pas assez « gironde » dans les critères des mâles qui croisent sa route. Elle remet toujours tout en question :  » Pas facile de traquer la part de la liberté et celle du conditionnement, je la croyais droite ma ligne de fille, ça part dans tous les sens. Une certitude, l’époque Brigitte a été fatale pour ma mère, (…) ». Puis l’émancipation définitive avec le schéma parental après avoir désespérément cherché à l’excuser, le justifier auprès de ses camarades. La première expérience sexuelle qui n’a pas le goût ni les couleurs du rêve qu’elle espérait, seulement « les joues rugueuses » d’un amant sans importance. Mais le bac est sa priorité, les études, s’en sortir, réussir quoiqu’il arrive. Alors elle accepte le foyer pour jeunes filles à Rouen, les blouses roses et ce qu’une fille doit apprendre. C’est pour le lecteur, un voyage dans un temps pas si éloigné que cela (les années 50-60) où l’école n’était pas mixte (elle découvrira les garçons dans les amphis de la Faculté de Lettres de Rouen) et, où les deux mondes filles-garçons se voyaient à travers le prisme déformant de l’interdit, des conventions, du sacré et surtout du chacun-reste-à-sa-place.

Après quatre années de liberté en Fac de Lettres, les Sciences sont réservées au garçons bien sûr, vient le mariage avec Pascal, les doutes avant le mariage, des deux côtés, ils se ressemblent un peu tous les deux, à la différence que l’homme c’est lui.  » A d’autres moments, la croyance que notre malaise venait de l’incertitude elle-même, pour le supprimer, le pari de Pascal, foncer dans le mariage, on verrait après. Ma super lâcheté, l’inavouable, dans les derniers cercles de l’amour, je désire que mon ventre se fasse piège et choisisse à ma place « .

Mais l’image d’Epinal va se ternir  rapidement avec la routine, la naissance des enfants, le temps pour soi raboté à l’extrême et la carrière mise en veille pour que celle du mari décolle. Très vite, cette solitude, car elle est finalement toujours très seule, même mariée, comme si l’enfance unique lui avait laissée à jamais cette indébilité, cette incapacité à se fondre totalement dans une existence faite de clichés, de stéréotypes et surtout de s’absenter longtemps d’elle-même,  et finir par ne plus se reconnaître.

« Elles ont fini sans que je m’en aperçoive, les années d’apprentissage. Après, c’est l’habitude. Une somme de petits bruits à l’intérieur, moulin à café, casseroles, prof discrète, femme de cadre vêtue Cacharel ou Rodier au-dehors. Une femme gelée. »

MON AVIS

En plus de ce que je vous ai dit plus haut, la femme gelée, ici n’est pas  la femme glaçée par l’absence d’amour, mais gelée  au sens de figée dans des cadres, des images qui correspondent à la fois aux attentes de la société et à celles de la famille. Et pendant que sa vie à elle est « gelée », le temps passe, comme tout le monde elle a peur de vieillir et de ressembler à ce qu’elle a toujours haï. Annie Ernaux est fidèle à elle-même et très courageuse aussi de se livrer ainsi, sans pudeur, dénonçant tout haut ce que tout le monde pense souvent (bien trop souvent) tout bas. Elle ne crie pas, n’exhorte pas au féminisme, à brandir son soutien-gorge, non, le murmure en dit plus souvent parfois que les cris,  elle fait simplement le constat d’une vie de femme, prof de lettres qui eût aimé aller vers l’Agrégation (à ce stade de sa vie) si les entraves liées au statut de femme dans lequel est incluse la clause d’enfanter ne l’en avait pas empêchée. Je pense qu’Annie Ernaux aurait à certains moments, préféré être un garcon et pouvoir  décider comme un homme…sans rien lâcher de sa féminité qu’elle ne nie pas non plus ! Et oui, j’ai aimé ce roman dense, lucide, intransigeant, dépouillé dans le style et diablement émouvant.

SUR L’AUTEUR : Je vous parlerai d’elle plus longuement et certainement plus précisément après avoir lu Les Années (Lecture commune du 15 août). Mais j’en ai déjà dit un peu, après avoir lu L’Autre Fille, début avril 2011.

LA CITATION DU JEUDI – avec Annie Ernaux

Sous l’égide de Chiffonnette, un passage sur la pseudo-égalité hommes-femmes dans le travail ET à la maison ! Rien de bien nouveau, avouons le ! Extrait de La femme Gelée, d’Annie Ernaux, p.181 :

« On se fait peur, on s’affole, inouïes, les capacités d’endurance d’une femme, ils appellent ça le coeur. J’y suis bien arrivée à l’élever, le second, et faire du français dans trois classes et les courses et les repas et les fermetures Eclair à reposer, et les chaussures des petits à acheter. Qu’est-ce qu’il y a d’extraordinaire, puisque, il m’en persuade toujours, je suis une privilégiée, avec cette aide-ménagère quatre jours et demi par semaine.  Mais alors, quel homme n’est pas un privilégié, sept jours sur sept sa femme de ménage favorite. (…) Moi aussi je vais m’y précipiter dans ce merveilleux refuge des femmes-profs qui-veulent-tout-concilier, le collége de la sixième à la troisième, nettement plus peinard. (…)  » Faire carrière », laisser ça encore aux hommes, le mien est bien parti pour. « 

L’AUTRE FILLE de Annie Ernaux

Paru aux Editions NIL, dans la Collection Les Affranchis en 2011. Cette collection est présentée comme cela en incipit : » Quand tout a été dit sans qu’il soit possible de tourner la page, écrire à l’autre devient la seule issue. Mais passer à l’acte est risqué. Ainsi après avoir rédigé  sa « Lettre au père » , Kafka avait préféré la ranger dans un tiroir. Ecrire une lettre, une seule, c’est s’offrir le point final, s’affranchir d’une vieille histoire. La collections « Les Affranchis  » fait donc cette demande à ses auteurs : « Ecrivez la lettre que vous n’avez jamais écrite ».

Annie Ernaux s’acquitte très bien de cette lettre, parfaitement construite littérairement pendant 78 pages où elle exhume (pour la dernière fois ?) un pan de son existence qui a conditionné une grande partie de sa vie de femme et même, comme elle le dit elle-même, sa vocation d’écrivain : « Je n’écris pas parce que tu es morte. Tu es morte pour que j’écrive, ça fait une grande différence. »

L’HISTOIRE

Yvetôt 1950. Petit village de Normandie où la famille Duchesne passe les     vacances d’été. Annie a 10 ans tout juste et joue autour de sa mère et d’une cliente « plus chic » que les autres en villégiature, rue de l’Ecole et va entendre, par hasard (?) « le récit ». Car il y a un avant et un après le « récit » dans cette lettre où l’auteure décortique ses sentiments de façon psychanalytique. Sa mère, en se tamponnant les yeux, raconte la mort par diphtérie, en 1938 de sa soeur aînée, béatifiée à jamais à l’image du portrait de Sainte-Thérèse de Lisieux qui trône dans la chambre des parents (et où elle dort également). Mais les derniers mots vont tomber comme une pluie acide et brûlante, grêlant à jamais la mémoire de la petite Annie :  » Elle était plus gentille que celle là »… Car personne (ou alors bien plus tard et encore…) ne lui a jamais parlé de cette absente  qui pèse ce que pèse le poids des secrets informulés. Ses parents ne la mentionneront jamais par la suite et à un moment, où le doute s’installe, où elle croit que ses parents savent « qu’elle sait », le secret devient encore plus sournois :« Il se faisait de plus en plus tard pour rompre le silence, le secret était trop vieux (…) Il me semble que je vivais bien avec. » Ce gouffre de non-dits, plus l’impact de la petite phrase assassine du « récit » vont être déterminants dans la poursuite de sa vie. Quand elle s’aperçoit, les années passant, que cette soeur est « indestructible en eux », et qu’il lui faudra toujours vivre en parallèle avec non pas une présence mais une absence, une béance où toutes les suppositions, les projections s’engouffrent et bouleversent son cheminement personnel.

Elle ne cite ses parents que par « lui » ou « elle » dans cette lettre, leur renvoyant par effet boomerang le « celle-là » qu’elle a entendu à dix ans. Elle met volontairement une distance comme un ultime reproche à leur encontre, trop « bigots », trop « peuple », elle qui s’est élevée par le savoir, en faisant de brillantes études sans jamais renier Lillebonne où elles sont nées toutes les deux dans le café-épicerie où elle a grandi (avant Yvetôt), protégée, couvée comme du lait sur le feu. Mais en marquant toujours sa différence, en imposant sa présence de vivante :  » Tu n’as d’existence qu’au travers de ton empreinte sur la mienne. T’écrire, ce n’est rien d’autre que faire le tour de ton absence.  Décrire l’héritage d’absence. Tu es une forme vide impossible à remplir d’écriture ». Alors oui elle est passée par toute une palette de sentiments contradictoires, ne voulant pas entrer dans la « douleur » de ses parents, douleur qui en l’excluant, l’aurait rendue vaine. Tout ce qu’elle n’était pas, jusqu’à ne pas vouloir être enterrée près d’eux en Normandie. « L’autre fille, c’est moi, celle qui s’est enfuie loin d’eux, ailleurs ».

Il y a des mots terribles dans cette lettre, d’amour, de haine, on ne sait plus trop tant elle-même a eu du mal à se situer dans sa propre histoire. Dans les dernières lignes, ce passage, où encore elle explique : « Peut-être que j’ai voulu m’acquitter d’une dette imaginaire en te donnant à mon tour l’existence que ta mort m’a donnée. Ou bien te faire revivre et remourir pour être quitte de toi, de ton ombre. T’échapper. Lutter contre la longue vie des morts « . Comme une réponse au récit entendu soixante ans plus tôt et qui ne lui était pas destiné…  C’était en octobre 2010.

SUR L’AUTEUR

Annie Ernaux est née à Lillebonne (et non à Yvetôt comme il est dit dans Wikipédia), le 1er septembre 1940,  puis grandira à Yvetôt où ses parents, d’origine modeste et après avoir été ouvriers tiennent un café-épicerie. Elle fera de brillantes études à Rouen, sera institutrice puis professeur certifiée avant d’être agrégée. Elle est à la retraite aujourd’hui. Nous retrouvons ce café-épicerie dans beaucoup de ses romans tous autobiographiques. Parmi eux « La Place », récompensé par le Prix Renaudot en 1984, Les Armoires vides en 1974, La femme gelée, L’évènement et Les années, en 2008 récompensé par le Prix Marguerite Duras, le Prix François Mauriac et le Prix des Lecteurs de Télérama. Plus un nombre d’écrits divers conséquent… (Source Wikipédia, abrégé).