ALABAMA SONG de Gilles LEROY

PRIX GONCOURT 2007

Où l’âme de Zelda Fitzgerald revisitée… et réhabilitée !

Gilles Leroy l’a pourtant clamé haut et fort qu’il s’agissait d’une biographie-fiction de l’épouse du célèbre Scott, mais en voyant les biographies des deux protaganistes qu’il a lues, les études qu’il a déterrées sur ce couple mythique, jusqu’à se rendre en Alabama et en Géorgie, y visiter la  maison de Zelda devenue un Musée aujourd’hui à la gloire des deux époux, le seul d’ailleurs qui existe les concernant. Il a senti l’odeur des magnolias,  caressé des yeux la beauté des camélias, l’emblème de l’Alabama, « le trou du cul du monde » fait-il dire à Zelda et que portaient les Belles du Sud dont elle faisait partie,  il a su se glisser dans sa peau, au plus près de ses émotions, de ses révoltes,  et de ses passions, à tel point que beaucoup nous semblent réelles, tout au moins « possiblement » réelles. Vous dire que j’ai aimé ce livre serait un euphémisme, je l’ai lu trois fois depuis 2009 ! Et je vais vous dire pourquoi !

Bien sûr la rencontre passionnée entre Zelda Sayre, Fille de Juge et petite-fille de Sénateur (elle le martèle ironiquement très souvent) et Francis Scott Fitzgerald, jeune officier prêt à partir à la guerre dans l’Aviation est un modèle du genre.  Nous sommes en 1918 à Montgomery, Alabama, elle a 18 ans et lui, à peine plus, 21 ans. Ces deux enfants terribles se reconnaissent, s’attrappent, s’épousent et vont commencer à se détruire. Pas au début, malgré les signes avant-coureurs que sent venir Zelda, l’homosexualité à peine rentrée de Scott, Goofo comme elle l’appelle aussi, son alcoolisme notoire, ses fréquentations de plus en plus douteuses quand le succès est là, entouré de flatteurs aussi veules qu’intéressées, quand elles ne sont pas dans le lit de Goofo… Ils feront la une des journaux à scandale, traverseront l’Atlantique pour vivre un temps à Paris et sur la Riviera, mais les fêlures se transformeront vite en fractures. Une fille est née de cette union, Patricia, et Scott va rapidement mettre la main-mise sur l’enfant, jugeant sa mère indigne de s’en occuper.

Pourquoi trois lectures me direz-vous ? Quand on aime, on ne compte pas, certes ! Non, pas que.. A la première lecture, la construction du livre qui alterne les retours en arrière, puis les incursions dans le futur déstabilise et peut perturber  la compréhension globale malgré, déjà, un attachement certain pour les mots de Gilles Leroy. A la deuxième, tout s’éclaire, prend sa place et j’arrête de souligner les passages magnifiques, c’est trop. La troisième, pour le plaisir, pour m’imprégner tout à fait de cette vie volée, perdue, sacrifiée sur l’autel du despotisme d’un homme qui voulait être seul dans la lumière, allant jusqu’à lui voler ses cahiers où elle écrivait en cachette. Les passages « forward » sont écrits depuis l’hôpital psychiatrique où elle a fini ses jours avec des interruptions malgré tout et ce sont les confessions faites au psy (imaginées « bien sûr ») qui sont majeures dans ces sauts dans le futur.

Zelda aimait la vie, cette vie des années folles, elle aimait danser, elle le répète « danser n’est pas un crime » p.111. Zelda s’est « défaite » trop vite et Scott délité dans le gin, d’ailleurs, ce passage éloquent en dit long  :

« Car le monde nous abime maintenant : ils disent que Scott vieillit trop vite, qu’il grossit, que l’alcool le défigure. Mais que croient-ils les imbéciles ? Ses livres lui passent par le corps, ses romans trop rares et ses textes mercenaires tellement, tellement nombreux. Accessoirement ses livres sont passés par mon corps aussi. (…) Mais non, écrire, c’est passer tout de suite aux choses sérieuses, l’enfer direct, le gril continu, avec parfois des joies sous les décharges de mille volts. »

Car elle écrit Zelda, elle fera paraître des nouvelles dans les magazines sous le nom de Scott au début, puis cachera vite ses écrits. Elle sera internée plus de 25 fois, subira des chocs d’insuline et autres « grâcieusetés » que proposait la psychiatrie de l’époque. En 1932, son seul et unique roman (écrit depuis une énième clinique), « Accordez-moi cette valse » paraîtra ainsi qu’une dizaine de nouvelles dont Gilles Leroy a bien dû s’imprégner pour écrire ce livre… C’est elle qui aurait trouvé le titre de « Gatsby le Magnifique », Scott étant trop saoûl pour s’y intéresser…

Le paradoxe de ce livre c’est avant tout l’intérêt virulent, teinté d’amour piétiné qu’elle vouera à Scott jusqu’à sa mort, le 21 décembre 1940 : « No God today. No sun either. My Goofo died. » Elle souffre, mais ne pleure-t-elle pas plutôt sur les bonheurs passés, leur jeunesse enfuie en s’interrogeant sans cesse pourquoi « ça n’a pas marché » ? Et en même temps elle l’insulte, le harengue tout au long du livre, alternant les passages merveilleux des débuts avec l’enfer d’où elle ne reviendra plus, lui reprochant d’avoir été « le second rôle » dans le couple et dans sa vie en général. En même temps, elle l’a trompé au vu de tous, et avec bonheur !  A sa mort elle décidera « je ne serai pas la femme de Mausole »., tout en le gardant comme « le prince désarmant » de sa mémoire malmenée : « On dit que ma folie nous a séparés. Je sais que c’est juste l’inverse : notre folie nous unissait. C’est la lucidité qui sépare » rejoignant ainsi Scott Fitzgerald qui dira, lui (pas dans ce livre et pour de vrai) : « Chacun de notre côté, nous nous sommes détruits, mais je n’ai jamais considéré que nous nous sommes détruits l’un l’autre. Rien n’aurait pu survivre à notre mode d’existence. »

Chaque chapitre est d’une force magistrale, non, Zelda n’écrivait pas comme cela, certes, mais son âme et les états qui vont avec, lui sont rendus. Je ne peux pas décemment vous citer tous les passages superbes que j’y ai relevé. Lisez-le si ce n’est déjà fait ou relisez-le si vous êtes passés à côté, ne serait-ce que pour avoir un éclairage nouveau sur Scott Fitzgerald himself ! En réhabilitant Zelda, Scott en prend pour son grade et la légende s’écaille, le vernis craque, mais qu’importe, on aime toujours ses oeuvres…

Et personnellement, je dis merci à Gilles Leroy, « ce fut un honneur » de lire le chant du cygne de cette femme déglinguée et admirable, consumée de l’intérieur par un feu brûlant, exacerbé de n’avoir pu en renvoyer que de tristes étincelles en lieu et place des flammes magnifiques qui l’ont consumées. Jusque dans la mort, le feu viendra la chercher dans l’asile incendié où elle périra, huit ans après Goofo,  à tout juste 48 ans…