La fille sans joie…

Il était une fois une fillevirginale femme christmas4u tumblr. Il y a longtemps. Elle portait le prénom du conte préféré de mon enfance, « Paul et Virginie ». Virginie et l’image blanche qui colle avec : virginal, virginité, vierge. Sauf que… Sans aller jusqu’à lui donner le bon Dieu sans confession, à vingt ans son teint frais carillonnait mais derrière le visage trop fardé,  dans les ravines du rimmel noir qui coulait sur ses joues pâles, on essuyait parfois des traces d’enfance.  Vite refermées sous ses paupières lourdes de sommeil. J’étais loin d’imaginer à cette époque qu’un feu destructeur la consumait de l’intérieur. Je refusais de voir, jusqu’à ce jour où…

Un matin d’hiver blanc comme neige, je débarquai chez elle, décidée à renouer les fils distendus d’une amitié adolescente. Je pensai l’emmener courir au Bois de Vincennes tout proche. Que dire de mon effarement quand j’ouvris la porte non fermée à clé, après avoir sonné et attendu sur le palier, confusément inquiète. Ses rondeurs déjà molles s’étalaient sur le canapé troué par des mégots oubliés. Le Bois ne devait pas avoir la même résonance pour elle, pensai-je en regardant le spectacle triste des cendriers qui débordaient, les bouteilles vides éparses, ici et là sous la table du salon. Avachie et somnolente, il lui restait sur le visage, comme une marque indélébile, le poids des sanglots étouffés laissés par des passants anonymes au creux de son épaule ou entre ses seins.  Elle faisait pitié. Je détournai la tête pour éviter son regard vide et fiévreux, je détournai les yeux du néant vertigineux qu’elle était devenue. Comment l’enfance peut-elle se perdre ainsi ? Oublier les rêves de conquêtes pour se coucher sur le paillasson où s’essuient les larmes des défaites ? Nous n’étions plus reliées par cette complicité qui un an plus tôt seulement, à la même période, nous faisait marcher main dans la main vers les amphis turbulents de la fac. Nous deux, c’était déjà du passé. Ou dès le départ, une simple erreur d’estimation, un malentendu ?

Figée à l’entrée de la pièce, je vis son bras flasque ramper vers la table basse et s’emparer avidement d’un verre encore plein des miasmes de la veille. Elle rit en me découvrant, elle rit avec dans la gorge, cette hilarité sans joie des coupables à bout d’arguments pour se disculper. Elle se roulait dans la fange en espérant se relever, la dignité intacte. Rien de ce que je pouvais dire n’atteindrait la vacuité assumée de son coeur, là où la chaleur n’avait fait que passer. Elle ne pouvait ni mentir ni biaiser avec moi,  était-ce mieux pour sa conscience ? S’il lui en restait une… Elle avait ouvert les bras à la déchéance et à sa petite soeur décadence, elle était libre après tout d’inviter qui elle voulait. Il n’était pas question de nécessité, de problème d’argent ou de survie dans son cas mais de choix consenti. Une tache rouge sur la robe de son prénom immaculé.

En retrouvant l’air au-dehors, je respirai à pleins poumons. Je me sentis sale comme si d’avoir été un jour l’amie de cette fille m’éclaboussait par ricochets. Une sensation de cauchemar me fit frissonner en plein soleil. Je m’essuyai les mains sur mon mouchoir parfumé pour oublier…pour oublier quoi ? L’odeur irrespirable de l’amour frelaté qui entachait les jupons blancs des Virginie, ces pauvres petites filles abandonnées par les étoiles et qui frémissent  dans les bras impersonnels de la mort. Parce qu’elles croient toujours qu’il s’agit d’amour…

plumedesmotsunehistoire2Ma participation à l’atelier d’écriture d’Olivia, « Des Mots, Une Histoire » dont c’était la 84ème édition. Les 17 mots imposés étaient :
cauchemar – ou – conquête – problème – frais – objet – mais – hilarité – jour – relier – fois – rester – glacé – mieux – période – fac (faculté) – deux.