Le rendez-vous du lavoir…

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Sur les pierres du vieux lavoir, Jeanne posa son visage en écoutant ruisseler l’eau en contrebas. Le soir descendait à présent, le ciel virait au bleu et elle eût aimé appuyer de toutes ses forces pour enfoncer plus vite la tête du soleil derrière la colline. Qu’il fit sombre. Qu’on ne vit pas ses larmes  heurter le silence des pierres. Les lavandières étaient parties depuis longtemps dans un envol joyeux de jupes froissées et de rires en cascade. L’odeur du savon flottait encore sur la mousse, trop forte, masquant celle de la terre abandonnée sous les feuilles.

Paul n’était pas venu au rendez-vous. Chaque minute qui passait la plongeait dans une vertigineuse incertitude. Pourquoi, lui, toujours en avance, bien qu’il eût toujours été le cancre de la classe, à la traîne mais…si beau,  s’était-il dérobé ? Pas question de sexe entre eux : une de Valmore n’offrait pas son bouton armorié  au fils de l’intendant, la tradition fut-elle surannée… Hier, dans le pavillon de chasse, il lui avait fièrement montré son uniforme d’infanterie ainsi que la liste du matériel envoyé par l’armée. La guerre l’attendait disait-il pour faire de lui un héros, son héros. Après ça, les de Valmore accrocheraient humblement leur particule à la pointe de sa baïonnette ensanglantée ! Après tout il était fort comme un turc et rusé comme un apache. Reviendrait-il seulement ? Jeanne s’assit au bord du bassin, lissant la mousseline de sa longue  robe blanche, corolle de dentelles alanguie comme un nénuphar. Elle jeta son chapeau de paille inutile au vent du soir et en contemplant son reflet dans les eaux sombres du lavoir, elle eût l’extrême conscience de la vanité de son existence. Elle aimait Paul, il fallait qu’elle connût le goût de sa peau avant son départ, qu’elle rencontrât sa chair et l’ivresse dont on parlait dans les livres interdits qu’elle lisait en cachette…

Soudain, les cloches des églises avoisinantes se mirent à sonner ; un glas retentissant et lugubre faisait fuir les oiseaux. La première guerre mondiale entrait dans leur vie en carillonnant. Sous le choc, elle croisa ses mains blanches contre sa poitrine et s’apprêtait à courir pour rentrer chez elle quand elle vit une ombre haute siffloter sur le chemin. Sous la lune qui montait entre les arbres, impénétrable et complice, Jeanne sourit en dégrafant le bouton de son col et sut que le rendez-vous du lavoir s’inscrirait à jamais dans sa chair et dans la pierre…

C’était ma participation à l’atelier d’Olivia pour « des mots, une histoire » n°69. Les mots imposés étaient : turc/turque – liste – avance – choc – minute – cancre – sexe – extrême – conscience – ruisseler – baïonnette – envol – suranné – apache – lune.