HUIS CLOS (« L’enfer c’est les Autres ») de Jean-Paul Sartre (1945)

Huis Clos est bien sûr une pièce de théâtre très connue de Jean-Paul Sartre, notamment pour sa réplique célèbre : « L’enfer c’est les Autres », que l’on galvaude à tout bout de champ alors que le sens exact, Jean-Paul Sartre l’a lui même donné en préambule en 1965 (lors d’un enregistrement phonographique, préambule que l’on peut trouver dans le Folio -Essai pour Gallimard de 1992, textes rassemblés par Michel Contat et Michel Rybalka) et que je vous résume succintement : Sartre avait trois amis qu’il voulait voir jouer sans que jamais aucun d’eux ne quitte la scène « jusqu’au bout comme pour l’éternité », il a donc eu l’idée de les mettre en enfer « et de les faire chacun le bourreau des deux autres ». (…) Mais « l’enfer c’est les Autres » a toujours été mal compris. On a cru que je voulais dire par là que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’étaient toujours des rapports infernaux. Or c’est autre chose que je veux dire. Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l’autre ne peut-être que l’enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont au fond ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes pour notre propre connaissance de nous-mêmes. (…) Quoique je dise sur moi, toujours le jugement d’autrui entre dedans.(…) Et il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu’ils dépendent trop du jugement d’autrui. Mais cela ne veut nullement dire qu’on ne puisse avoir d’autres rapports avec les autres. Ca marque simplement l’importance capitale de tous les actes pour chacun de nous « .(…).

Vous l’aurez compris, cette pièce en un acte décomposé en cinq scènes nous fait entrer d’emblée dans l’enfer « sartrien », celui de vivre sous le regard d’autrui et non d’accuser le cycliste qui vous ralentit ou la postière qui ne passe jamais à l’heure. Et les trois protagonistes vont devoir réviser leur copie et se montrer enfin tels qu’ils sont dans leur huis clos diabolique. Voici donc Garcin, journaliste qui entre en premier (le lâche de l’histoire convaincu d’être un héros), déserteur, mari volage qui a fait souffrir sa femme, puis arrive Inès, l’ancienne postière lesbienne, méchante, jalouse (responsable de trois cadavres) mais lucide et enfin, Estelle, vénale, nymphomane sur les bords et infanticide. Ces trois là sont introduits dans un salon second Empire (par un mystérieux garçon d’étage qui semble savoir pourquoi ils sont là) où trône une cheminée surmontée d’un bronze, dans   une ambiance cossue et « normale ». Le garçon d’étage, qui n’apparaît que trois fois nous conforte dans notre sentiment que les acteurs sont bien morts et qu’il est le gardien de ces flammes qui ne vont cesser de croître tout au long des joutes oratoires que se livrent les trois intéressés, qui viennent de milieux sociaux différents mais ont tous menti lors de leur introduction sur la scène. Ou disons, pris de petites libertés avec la vérité…Ce qui aidera à faire siffler le bouchon de la cocotte-minute déjà sous pression quand, de la conversation mondaine, ils vont passer aux répliques acerbes et parfois humoristiques.

Petit à petit la tension monte, les masques tombent et nous connaissons les vraies raisons de leur arrivée dans cet enfer dont ils ne pourront plus s’échapper puisqu’ils sont déjà morts. Ils « frimaient » tous un peu au début  mais le huis clos, l’enfermement et la coexistence va les révéler dans ce qu’ils portent de plus noir en eux, le vrai pourquoi de leur présence ici. Garcin , qui ne supporte plus sa lâcheté, qui torturait sa femme parce que c’était facile, elle en est morte, va se rapprocher de plus en plus d’Inès qu’il considère sinon son égale mais de « sa trempe » pour sa mise en abyme, quand elle dit « ça veut dire que j’ai besoin de la souffrance des autres pour subsister », rejetant la superficielle Estelle qui ne cherche que la jouissance physique et qui est trop éloignée de lui intellectuellement.  Garcin ira chercher auprès d’Inès une confirmation qu’il n’est pas lâche, ce qu’elle lui refusera, jalouse, méchante et vexée de sa relation avec Estelle. Il n’aura pas de deuxième chance non plus et sera condamné à rester en enfer.

INÈS :  Pourquoi pas ? Tu as rêvé trente ans que tu avais du coeur ; et tu te passais mille petites faiblesses parce que tout est permis aux héros. Comme c’était commode ! Et puis, à l’heure du danger, on t’a mis au pied du mur et… tu as pris le train pour Mexico * (*au début d’une guerre, au lieu d’affirmer son pacifisme, il a fui).

GARCIN : Je n’ai pas rêvé cet héroïsme. Je l’ai choisi. On est ce qu’on veut.

INÈS : Prouve-le ! Prouve-le que ce n’était pas un rêve. Seuls les actes décident de ce que l’on n’a pas voulu !

Ils iront fouiller leurs âmes et avoueront leurs turpitudes, le fiel qui est resté collé au coin de leurs lèvres jusqu’à ce que Garcin conclue :  » Le bronze…(il l caresse) Eh bien voici le moment. Le bronze est là, je le contemple et je comprends que je suis en enfer. Ils avaient prévu que  je me tiendrais devant cette cheminée, pressant ma main sur ce bronze, avec tous ces regards sur moi. Tous ces regards qui me mangent…(Il se retourne brusquement). Ha ! Vous n’êtes que deux ? Je vous croyais beaucoup plus nombreuses. (Il rit). Alors c’est ça l’enfer je n’aurais jamais cru… Vous vous rappelez : le soufre, le bûcher, le gril… Ah! Quelle plaisanterie. Pas besoin de gril, l’enfer c’est les Autres « . (Scène V).

Estelle va alors tenter de tuer Inès avec un coupe-papier qui se trouve sur la table. En vain puisqu’ils dont déjà morts tous les trois : » Ni le couteau, ni le poison, ni la corde, c’est déjà fait comprends-tu ? Et nous sommes ensemble pour toujours. » A Inès, Garcin et Estelle répondent en écho : « Pour toujours ! » et Garcin ajoute :  » Et bien continuons. »…

Je ne vous développerais pas les personnages et leurs méandres personnels qui les ont conduits là. Je vous en laisse à découvrir. S’il est une chose à retenir, c’est bien la philosophie. L’enfer n’est pas uniquement sous terre comme le laisse entendre l’imaginaire collectif mais bien sur terre, dans n’importe quel endroit où l’on évolue. Et que, seulement le vécu, l’existence de trois personnes forcées de cohabiter à huis clos révèlent beaucoup mieux que toutes les psychotérapies du monde ! Quand toutes les possibilités de fuir ou de se fuir sont inexistantes, il nous faut faire le bilan de nos faiblesses, lâchetés et « crimes contre l’humanité » afin de nous humaniser, de ne pas nous enfermer dans des cercles infernaux, de les briser tant qu’il est encore temps, pour échapper à la routine et aux comportements mortifères… Car nous avons toujours la liberté de le faire, si nous ne le faisons pas, alors, oui, nous serons condamnés à subir cet enfer…et nous seronts morts d’une certaine façon.

Première représentation de la pièce au théâtre du Vieux Colombier, au printemps 1944, avec Tania Balachova (qui l’a fait rejouer en tant que metteur en scène souvent, notamment au théâtre de L’épée de Bois) dans le rôle d’Inès à gauche, Michel Vitold (Garcin) et enfin Michèle Alfa, à droite dans le rôle d’Estelle… A savoir qu’elle a été jouée avant d’être éditée par Gallimard en 1945.