L’EXTRAIT DU JEUDI avec Romain Gary (et Jean Seberg)

garyJ’aime à me replonger dans les livres que j’ai aimés et je parcours les post-it que j’y ai laissés. Dans Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable, chroniqué ICI, j’ai retrouvé un passage que j’avais beaucoup aimé. Je vous en fais profiter et surtout n’oubliez pas de lire Romain Gary, c’était vraiment un grand écrivain et un homme au coeur trop fragile … Et un extrait, plus long qu’une citation est un bon compromis.

jean seberg » Elle me prend dans ses bras. La nuit semble soudain différente, comme s’il existait une autre nuit, celle qui vient calmer les coeurs trop jeunes dans les corps trop vieux. Je ferme les yeux pour que tu puisses poser les doigts sur mes paupières. Je sens des larmes couler dans ma gorge, car il y a une limite au déclin glandulaire. Laura, il y a quarante-cinq ans que je rêve d’épouser mon premier amour. Une église de campagne, M. le Maire, mesdames, messieurs, la bague au doigt, un « oui » tout vierge : mon Dieu que j’ai donc besoin de me refaire ! Je serai maladroit, je te promets, ce sera la première fois, quelque part en Bretagne, pour qu’il pleuve et qu’on n’ait pas à sortir, et partout le printemps, le printemps qui te va si bien, cette patrie perdue dont murmurent entre elles les nuits d’automne. Je lutte contre le sommeil, car je suis dans cet état de demi-veille où la sensibilité s’atténue et où l’on peut presque être heureux. » p.73

romaingary0Et même si je l’ai déjà lu et chroniqué, je relis Romain Gary ! Avec Delphine !

CHIEN BLANC de Romain Gary

Folio , © 1970 – 220 pages.

Chaque lecture d’un livre de Romain Gary est une surprise. On tente d’y découvrir un homme qui à chaque fois s’éloigne un peu plus ou nous laisse apercevoir une nouvelle facette de sa personnalité complexe mais profondément humaine et intelligente. Car il parle avec l’intelligence du coeur et un humanisme chevillé au corps. Lire la suite

AU-DELA DE CETTE LIMITE VOTRE TICKET N’EST PLUS VALABLE de Romain Gary (1975)

Au-delà de la métaphore qu’est le titre et qui n’est pas un slogan affiché pour une compagnie aérienne, ce roman aurait eu du mal à paraître aujourd’hui, à l’heure où le Viagra a révolutionné la sexualité masculine (et aurait peut-être changé la donne pour notre héros malheureux), ce livre est beaucoup plus qu’un énième essai sur l’impuissance, puisque dès le début, le héros est amené, pour ses affaires florissantes à s’intéresser à Venise qui s’enfonce elle aussi vers un déclin annoncé. La réflexion sur certaines échéances au-delà desquelles notre ticket n’est plus valable est bien plus profonde que le thème récurrent de l’impuissance masculine.

Jacques Rainier, 59 ans est au faîte de sa puissance sociale et amoureuse lorsqu’un incident de prostate lui met Popaul en berne et l’oblige à se pencher sans cesse vers cet instrument du plaisir qui devient un instrument de torture. Sa jeune maîtresse brésilienne, Laura, trente sept ans de moins que lui au compteur, qui l’aime comme on aime un homme et non un père n’y voit que du feu au départ mais tout le livre est axé sur cette débandade qui va sonner le glas d’une époque, d’un statut et d’un ego.

Je ne vous ferai pas comme d’habitude « L’HISTOIRE », puis « MON  AVIS », les deux s’étant trop imbriqués au fil de ma lecture pour que je puisse les dissocier. Je n’ai pas trop aimé ce livre au départ, je n’arrivais pas à rentrer dedans, ces histoires d’hommes d’affaires, Jacques Rainier, Mister Dooley, magnat américain que Jacques considère comme l’incarnation absolue des valeurs américaines avec ce qu’elles ont de positif dans une réussite (très bof), puis la prostate qui  annonce la couleur, bref… Et la magie Gary a opéré, dès qu’il a commencé à parler de sa relation avec Laura et surtout à parler tout seul en permanence avec une férocité douloureuse dans l’humour et l’auto-dérision qu’il s’inflige. Il y a le Jacques Rainier qui vit, qui aime, qui peut ou pas, et celui qui regarde Jacques Rainier de l’intérieur, lui attribuant ici, de la lâcheté, là, de l’orgueil mal placé, ou encore des petites faiblesses humaines qui ne l’exonèrent en aucun cas d’être ce qu’il est, il est impitoyable avec lui-même : « Peut-être manquais-je de fraternité envers les femmes et que, sans fraternité, l’amour et le bonheur ne sont eux aussi qu’un championnat du monde. Il y a la virilité et il y a l’infection virile, avec ses millénaires de possession, de vanité et de peur de perdre. » Alors, il anticipe ce moment où il va chuter, il se trouve un alter ego, un phantasme, Ruiz, qui l’aide « techniquement » à faire remonter la bête lors de ses ébats avec Laura. Il voudrait se persuader qu’il y arrivera encore mais jusqu’où va-t-il tenir ? Il goûte les moments glorieux auprès d’elle comme des rab’ de grâce qui lui sont accordés et nous, nous chavirons avec lui :  » Reste ainsi. Ne bouge pas. Donne-moi ton souffle. De petites éternités égrènent  leur infini sous mon poignet et pour une fois, elles ne parlent pas du temps qui passe, mais de celui qui s’est arrêté au bonheur. (…) : si je fais un mouvement qui te prive de gîte , tu murmures, et en quelques baisers, remets le monde en place. Laura…Je sens des larmes dans mes yeux mais c’est seulement parce que je pense à mon vieux chien Rex qui a remué la queue à ma vue avant de mourir. » (Il ne peut pas s’en empêcher de « pirouetter » !)

En parallèle de cet amour qu’il ne veut pas perdre mais qu’il se sent dans l’obligation de quitter, comme une ultime élégance, il va jusqu’à envisager le suicide mais il est encore « trop coté en bourse » et l’assurance décès qu’il laisserait à son fils ne marcherait pas. Il en devient corrosif d’humour, refait la guerre, ses campagnes militaires et ressort ses décorations pour se donner du courage et tourne tout, absolument tout en humour noir. Mais aussi, quand il parle mécanique, c’est du cru, du vert, il y met les doigts :  » Il n’y a rien de plus mauvais pour la prostate et les conduits séminaux que l’érection prolongée sans éjaculation et sans vidange des glandes. La congestion des vaisseaux est terrible. » Et je vous saute d’autres passages encore plus fournis en détails de ce genre ! A vous de les découvrir et de garder ce demi-sourire parfois noué de larmes qui ne nous quitte pas. Car on sait bien « que la Tour de Pise ne se redressera pas » et que Venise, continuera de s’enfoncer…

Certes, les références à l’actualité ont vieilli, les moeurs ont évolué, ce roman m’a semblé très warholien dans la forme comme dans le fond à certains moments, des négatifs de photos trop colorés, kitchissimes ou simplement sublimes ! Regardez comment à fini ce livre en annotations et pourtant il ne m’a pas plu au départ ! Heureusement… au-delà… « J’étais au-delà de tout et plus rien ne pouvait m’arriver. L’univers était né d’une goutte d’ironie dont l’humanité n’est qu’un des sourires. » Et ce long cri, solitaire et douloureux  du coureur de fond épuisé d’avoir lutté nous poursuit dans la nuit.

Lecture commune avec , Catie , Mazel , Rotko du Forum Grain de Sel, Sév des Chroniques Assidûes, Jul du Parfum des livres. Et certainement d’autres du Forum de Grain de Sel, forum où je n’ai pas eu le temps de retourner, sorry !!

Et bien sûr pour le Challenge de Delphine chez Delphine’s books and more