LE GARÇON DE MARCUS MALTE ≠ MRL2016 AVEC PRICEMINISTER

img_4954Mais qui  donc est ce « Garçon » dont tout le monde parle ?  C’est d’abord un auteur que j’affectionne, Marcus Malte  (ICI, , ENCORE ICI, ICI,  et SURTOUT LÀ) et que je félicite d’avoir obtenu le Prix Fémina avant-hier. Prix largement mérité pour ce livre inclassable, merveilleusement (bien) écrit et dont je vais essayer de vous parler. Le résumer est au-dessus de mes forces. Alors oui ce billet est trop long mais c’est comme ça ! C’est aussi une lecture commune avec Noukette, Hélène de Lecturissime et Moglug. Cest également ma participation pour les Matches de la Rentrée Littéraire 2016 orchestrée par Price Minister . a-logo-pm-mrl2016Et c’est plus qu’un coup de coeur.

Ce livre est un pavé de 535 pages,  il m’a fallu dix jours pour le lire, le savourer. Ce n’est pas un page-turner qu’on se le dise…même si une fois commencé, on ne le lâche plus.

Le Garçon n’a pas de nom, il pourrait être une pâle copie de « L’enfant sauvage » mais rien de cela. Il restera muet toute sa vie malgré les initiateurs qu’il rencontrera sur son long chemin de solitude, d’épines mais aussi de roses incandescentes. Long chemin parce que l’histoire se déroule entre 1908 et 1938, sur trente ans dont deux années de guerre pour ce Garçon et une guerre dont il ne sortira pas indemne, comme tous ceux qui n’en sont pas morts. Muet ou mutique, on ne sait pas vraiment, à l’inverse de « L’enfant sauvage », il ne sera pas étudié et disséqué. Et c’est tant mieux pour le livre. Et ce silence choisi par l’auteur permet une autre approche, d’autres sensations.

L’histoire est poignante, les digressions sous forme d’énumérations sont criantes et cruelles aussi, mais transcendées par l’écriture de Marcus Malte, les envolées lyrico-historiques m’ont rappelé les délires d’Ariane  dans Belle du Seigneur d’Albert Cohen. Rien que ça. Et je suis certaine qu’il n’a pas tout dit.  Mais revenons à notre Garçon.

Il naît dans le sud de la France, dans une zone reculée, une cabane quelque part, pas trop loin de la mer mais pas très près non plus. Le livre s’ouvre sur une nuit noire, le Garçon a 14 ans environ et porte sur son dos celle qui est sa mère mais il ne le sait pas. Sa mère ne lui a jamais rien dit, rien enseigné, ne l’a pas vraiment aimé d’après ce que l’on comprend. ils ont vécu en autarcie, loin du monde et elle veut qu’il l’emmène voir la mer avant de mourir. Il versera ses premières larmes mais pas les dernières. On devine dès les premières pages, l’immense page blanche qu’est ce Garçon, cette glaise brute et intouchée où tout reste à écrire, à modeler. « Tout homme laisse un jour derrière lui son enfance. Il ne la retrouvera pas. Seuls quelques très vieux ou très fous bénéficient parfois de cette seconde chance » (p.39).

Il va faire des rencontres, des gens humbles, une star de cirque déchue mais magnifique, dans un premier temps puis des personnes cultivées, bourgeoises même mais un peu décalées si on les juge à l’aune de la société de l’époque, moi je dirais qu’elles étaient en avance sur leur temps et profondément humaines. Comme Emma. Qui va l’aimer, l’initier et cela nous vaut des pages torrides comme cela faisait longtemps que je n’en avais pas lues, c’est à dire de qualité… Mêler désir ardent et poésie, je n’en connais pas beaucoup qui savent le faire sans tomber très vite dans le vulgaire.  » (…) Marche à deux temps, deux battements par mesure, deux pulsations. Largo. C’est le cycle des lunes et des marées. Sac et ressac. La mer à boire, mais de miel, de sirop, un nectar. Et ce lent, très lent va-et-vient dure et dure encore.
Debout devant l’évier. » (p.258). Et encore, ne vous mettre que ce petit bout est réducteur, il ne traduit pas « l’émotion » réelle que l’on ressent.

Mais le saule sous lequel ils s’aiment, où les rayons du soleil éclairent leurs corps en été ne sera plus un refuge…Le 1er août 1914, les cloches carillonnent et ce n’est pas pour un mariage. La Guerre 14-18 vient d’éclater et on sait ce que la Guerre fait aux hommes, même aux plus tendres, même aux plus purs, surtout à eux. Elle leur fait mal et les renvoie changés dans un monde qu’ils ne reconnaissent plus. Eux-même ne se reconnaissent plus, ça y est, ils ont été touchés par la saleté du monde. La guerre oblige à de petites et grandes trahisons avec soi-même dont on a du mal à se remettre. « Ce qui n’a pas été pillé a été détruit  ou souillé. La lèpre pousse dans les chambres. Au royaume des déments qui sont les rois ? «  (page 423).

Le voyage initiatique du Garçon est loin d’être fini, la guerre est un révélateur du visage de l’Humanité, de ses multiples facettes les moins glorieuses même si l’Homme parfois n’a guère besoin de guerre pour être monstrueux. Je recule toujours devant les livres de « guerre », ici, la partie du livre qui lui est consacrée a achevé de me  bouleverser.

Quels seront les ravages sur un esprit pur comme celui du Garçon ? Quelle sera la suite de l’histoire d’amour avec Emma ? Emma la pianiste, la poète érudite qui a tout compris en renonçant à « éduquer » le Garçon, consciente de sa vanité, car au fond, l’éducation nous rend-elle plus heureux ou meilleurs ? C’est aussi je pense une des questions du livre, voire la question : qu’est-ce qui est encore vierge de toute corruption aujourd’hui, de la plus légère, celle dont parle Emma (ci-dessous) à celle qui se joue au sommet de l’État et des Académies prestigieuses ?

 » (…). Fatalement cela aurait une influence sur son esprit, sur sa façon d’appréhender le monde et les choses – corruption douce mais corruption tout de même-(…). Quand elle observait,  autour d’elle, les êtres constituant la prétendue bonne société, que voyait-elle ?
La civilisation est ailleurs. » (p. 232).

A vous de lire ce chef-d’oeuvre (non je n’ai pas peur du mot), ce livre au souffle épique qui a coupé le mien plus d’une fois (au propre comme au figuré), mélange tous les genres, dans une musicalité de style parfaite, harmonieuse, malgré la cacophonie des obus et les lamentos épistolaires d’Emma pendant la guerre. Le musicien mélomane qu’est Marcus Malte a écrit une symphonie parfaitement achevée. Le livre d’or de la maturité…

Nous avons beaucoup discuté avec Noukette et Hélène hier en faisant nos billets, ce livre nous a vraiment chamboulé. Allez lire leurs billets ! Noukette, Hélène de Lecturissime et Moglug

De nombreuses chroniques ont fleuri que je n’ai pas encore lues, sauf celles de ma LiliGalipette (il y a longtemps)  et Yvan  (après mon billet) que je vous conseille car vous y trouverez le lien vers une interview de M. Malte (en septembre, avant le Fémina), très édifiante. Et bien sûr l’étude de Mazeppa de Claudialucia (en lien avec V. Hugo et la poésie), dont elle a parlé ICI . Je ne voulais pas trop en savoir avant de commencer ce livre et bien m’en a pris. Recueillis ce matin, les avis de Claudia Lucia, Kathel, Pr. Platypus, Yv, Zazy
et la chronique très « sexy » de Lorentzradfin

SUR L ‘AUTEUR  ???

Photos Soène, Quais du polar 2013.

Photos Soène, Quais du polar 2013.

What else ? Je vous ai déjà tout dit dans mes précédents billets et avec le Fémina, vous apprendrez certainement à mieux le connaître, cet anarchiste bad boy, discret, charmeur et intranquille… ! (ce descriptif n’engage que moi, je tiens à le préciser, j’assume !).

Lien pour poster chronique PM / MRL-2016: http://bit.ly/2cC07yP

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LA CITÉ DES JARRES d’Arnaldur Indridason

IMG_2462C’est fait ! J’ai enfin découvert Erlendur, le flic fétiche d’Arnaldur Indridason qui a séduit tant de blogueuses avant moi, on me le vantait depuis quatre ans, en me conseillant vivement de « commencer dans l’ordre » car les personnages évoluent. Effectivement, j’ai lu le premier « La cité des jarres » qui date quand même de 2000 (2005 en VF). Englouti en même pas un week-end, c’est vous dire si les 327 pages sont addictives. D’ailleurs j’ai regretté de ne pas avoir La femme en vert (le second), je me serais jetée dessus…

Mais qu’a donc Erlendur pour déchaîner les lectrices, et les lecteurs si j’ai bien compris en lisant quelques avis masculins ? C’est un homme qui doit approcher de la petite cinquantaine, vous savez cet âge incertain vers cinquante ans où les hommes qui, n’ayant pas encore fini leur crise de la quarantaine entament déjà, à titre préventif, celle de la cinquantaine. Pour notre plus grand bonheur. C’est un homme taciturne, divorcé, fumeur compulsif malgré sa douleur dans la poitrine qui lui fait croire que l’infarctus va le faucher en plein vol. Mais il n’est pas alcoolique. Un taiseux aussi, quand il suit son idée, au grand dam de ses collègues. Un solitaire qui vit avec sa fille droguée, Eva Lin,  qui essaie de décrocher de l’héroïne sous l’oeil blasé de son père (en apparence). Il ne voit plus son fils depuis des années. Vu comme ça, vous me direz, oui, bof, le flic classique de polar… Ben non, car sous ces apparences, se cache un autre Erlendur, tout en sensibilité et surtout d’une intelligence redoutable, sans que ça semble incroyable (dans le sens de pas crédible) au lecteur. Un homme de chair et de sang doublé d’un flic consciencieux, méthodique surtout.

L’histoire en bref (si tant est que ce billet ait quelque chose de bref) :

Cela commence par un crime  « typiquement islandais« , c’est-à-dire pas de quoi fouetter un chat, puisque la victime, un vieil homme dans les soixante-dix ans, Holberg a été tué d’un coup de cendrier. Mais ce sont trois mots écrits à la hâte sur une feuille posée en évidence sur les lieux du crime qui vont interpeller Erlendur, flanqué de son adjoint gradé (Erlendur ne l’est pas, on apprend qu’il n’est jamais monté en grade mais que son expérience du terrain en fait un homme craint et respecté), son adjoint nommé Si-machin-Oli (je ne retiens déjà pas les doubles prénoms français alors les noms islandais, bonjour !) (Sigurdur Oli il me semble). Un Oli très classe à côté d’Erlendur tout chiffonné. Et c’est là que se met en marche « la mécanique » Erlendur alors que nous ne saurons pas tout de suite ce qu’il y avait d’écrit sur cette feuille (haaa suspense !) : il part sur des pistes improbables, n’hésitant pas à remonter quarante ans en arrière, à remuer la boue marécageuse (au sens propre comme au figuré) des victimes, qu’elles soient présumées coupables ou encore innocentes. Ses adjoints dont Oli mais aussi une femme, vive, bavarde et futée (ça change des taiseux, prénommée Elinborg le suivent aveuglément, sans trop demander, de toute façon pas le temps, ils le croient à un endroit, il est déjà ailleurs.

Entre-temps, quand il lui arrive de rentrer chez lui avec de la junk food ou un plat micro-ondable inmangeable, il croise sa fille, Eva Lin, droguée jusqu’aux yeux, décharnée mais qui a décidé de s’en sortir pour cause d’embryon qui pousse dans son ventre et le désir secret et inavoué de faire de son père un grand-père. Les relations entre ces deux-là sont passionnantes, on passe d’une quasi indifférence au début, voire une lassitude désenchantée, (celle des parents ayant des enfants drogués) à des situations explosives où certaines vérités vont éclater violemment et la complicité retrouvée, pas à pas, mais avec l’amour qu’ils se portent au-delà de leurs défauts respectifs. Erlendur, le brut de pomme est émouvant quand sa carapace se craquèle ! Que c’est bon quand l’homme se réveille après des pages de non-dits, de silences de plomb et de nuits qui ne semblent jamais finir sur Reykjavik et ses habitants  ! Il lui arrive plus souvent de dormir tout habillé qu’en pyjama et son petit air froissé lui donne un côté attendrissant qui n’est pas pour me déplaire même si je préfère le côtoyer sur papier que dans la vraie vie !

Reykjavik en hiver.

Reykjavik en hiver.

Je ne vais pas vous raconter l’enquête ce serait une hérésie tant les diverses avancées s’apparentent à des rebondissement qui en font tout le sel. Juste vous dire que partir de ce crime banal pour arriver à une thèse sur le génome humain croisé avec la généalogie, encore une spécificité islandaise  (qui a fait grand bruit en 1999), en passant par la découverte de ce qu’était « la cité des jarres » est absolument stupéfiant. On apprend p.172 seulement ce que recelait la Cité des jarres, donc à plus de la moitié du livre, ce qui me fait encore dire que les quatrièmes de couverture des éditions Points en disent toujours (beaucoup) trop (ce n’est pas la première fois que je note ce détail).

L’action se situe à Reykjavik et dans ses grandes banlieues pour ne pas dire campagnes, il nous parle aussi d’autres endroits d’Islande, celle des geysers, des fjords, des sources, des volcans, de la nature sauvage et hostile, une balade que j’ai beaucoup aimée. On pourrait croire que l’enquête n’est qu’un prétexte pour nous brosser un tableau de l’Islande d’hier et d’aujourd’hui, mais non, Erlendur EST l’enquête, il ne vit que par elle, pour elle, avec elle tant que son idée n’a pas abouti sur une piste plausible, dût-il remuer les bas fonds, plonger dans des passés sordides et ne pas dormir plusieurs jours de suite ! Cette alchimie doublée d’une construction parfaite rend la lecture fluide et surtout sans répit malgré la lenteur toute relative propre aux écrivains du Grand Nord. On n’a pas affaire aux énervés texans décérébrés qui dégainent leur Glock avant de savoir s’ils tirent sur une canette de bière ou un cerveau humain. La deuxième partie est le contrepoint parfait de la première, un sans fautes jusqu’au dénouement amené avec soin, pas bâclé comme dans la plupart des polars américains de dernière génération. Et l’amour me direz-vous ? On ne peut pas affirmer qu’Erlendur ait une libido échevelée vu le style de vie qu’il mène mais à la faveur d’une rencontre avec une pétulante professeur d’université il retrouvera des couleurs, furtives certes,  mais on se prend à rêver qu’il y a du potentiel sous le costume froissé ! À suivre : j’espère dans les autres opus. Je précise que l’action se déroule en automne sous une pluie glacée et quasi permanente : frileux s’abstenir ou prévoir un plaid pour savourer avec une bonne tasse de thé/café/chocolat chaud.

Keflavik - Islande - Endroit qui a son importance dans le livre...

Keflavik – Islande – Endroit qui a son importance dans le livre…

Après ce billet interminable qui vous a j’espère bien traduit ma montée dans les tours à l’occasion de cette lecture, dois-je préciser que c’est un coup de coeur et que je vous la recommande chaudement ! D’ailleurs, comme je regrette d’avoir attendu quatre ans… (soupir).coup_de_coeur_d'asphodèleJe ne recense pas ceux qui l’ont lu, je pense que c’est le cas des trois quarts de la blogo mais parmi les fans, de mémoire, je peux citer mon amie Somaja  qui me l’a offert cet été et je la remercie chaudement, Syl. Sharon,et Aifelle qui lit son Indridason tous les ans, du moins dès qu’il en sort un si j’ai bien compris !logo challenge à tous prix

Il a obtenu le Prix Clé de verre et  Le Prix mystère de la Crique 2006, il compte pour mon challenge « à Tous Prix« 

arnaldur indridasonQuant à Arnaldur Indridason, pour en savoir plus sur lui, c’est par ici !

CHALLENGE « A Tous Prix » fête ses UN AN, Bilan, cadeaux inside, on continue ?

logo challenge à tous prixCe billet était programmé pour demain mais j’ai appris ce matin que je rentrais à l’hôpital demain pour une huitaine de jours donc le programme est bousculé, j’en suis désolée. A celles et ceux qui participent aux Plumes, il n’y en aura pas lundi, encore une fois, je reverrai le planning à mon retour de ce charmant endroit…

Enfin, le voici le bilan ! Je n’ai pas fait de copié-collé avec la page du Challenge qui est trèèèès looongue, bonjour la roulette de la souris (pour ceux et celles qui en ont encore une), je mets donc le lien vers LA PAGE du challenge, ICI, que vous puissiez la consulter mais ça , je sais que les acharnées, ou celles qui tiennent leurs challenges à jour le font ! Que peut-il y avoir d’intéressant dans le récapitulatif d’un challenge, me direz-vous ? Hormis une longue énumération de liens, pas grand-chose, sauf que…il y a quand même deux ou trois petites choses à dire, que j’ai vues en faisant la récap’, ligne par ligne quasiment pour mémoriser tous les titres lus  le plus souvent… Lire la suite

LA LUMIÈRE DES ÉTOILES MORTES de John Banville

BanvilleVous pensiez que ce blog était moribond ? Vous n’aviez pas tort. Je viens le réanimer avec un livre de la rentrée littéraire qui est presque un coup de coeur ! Presque… mais il m’a tenue en haleine cet été et dans les circonstances de lecture qui étaient les miennes, je lui en sais gré.

LE PITCH :

Un acteur vieillissant, la soixantaine tristounette, Alex se voit proposer un grand rôle dans un film intitulé « L’invention du passé » avec une célèbre actrice Dawn Davenport qui a l’âge qu’aurait Cass, sa fille si elle ne s’était suicidée dix ans plus tôt. Mais ceci est l’arrière- plan du livre, tout comme son présent avec sa femme Lydia, leurs difficultés à communiquer depuis le suicide de Cass… La focale est braquée sur la mémoire et sur l’histoire d’amour incroyable qu’il vécut à l’âge de quinze ans avec Madame Gray, trente-cinq ans, mariée et mère de son meilleur ami Billy. Présent et passé s’entremêlent de façon subtile sans jamais s’entrechoquer, sans jamais nous perdre surtout et la pudeur du ton, la beauté poétique du style en font une histoire émouvante, majestueuse pour ne pas dire magistrale.

CE QUE J’EN AI PENSÉ :

La mémoire et ce que nous en faisons est au centre de la réflexion de l’auteur, il en fait une proie qu’il traque méthodiquement, en quête du moindre détail de ce qui se passa pendant les cinq mois que dura son aventure avec Madame Gray : « Je n’arrive pas à me souvenir des traits de la femme à vélo avec assez de netteté pour pouvoir affirmer que c’est bien elle qui m’a fourni ma première vision de Vénus Domestica, même si je me cramponne à cette éventualité avec une nostalgie têtue ». Amélie Nothomb a la nostalgie heureuse, Banville, lui, l’a têtue. A partir de là, il va nous retracer les émois de cette première expérience amoureuse avec ses affres et ses flamboyances. Nous assistons à l’éclosion de l’homme qu’il est devenu (ni meilleur ni pire qu’un autre) et combien cette histoire a déterminé des traits de caractère, des « acquis » qui sont restés intacts malgré les quarante ans enfuis, à l’image du souvenir de Madame Gray… L’histoire se passe dans les années 1950 et j’ai la quasi certitude que les jeunes de quinze ans de cette époque avaient une maturité autre que celle de ceux d’aujourd’hui, c’est évident et c’est pour cela qu’il n’y a rien de choquant, du moins à mes yeux (et grâce à la façon dont c’est raconté). Madame Gray reste mystérieuse une grande partie du livre, on s’interroge sur ce qui la pousse dans les bras d’un garçon de l’âge de son fils mais on ne peut s’empêcher d’éprouver de la tendresse pour cette amante juvénile et fougueuse malgré ses trente-cinq ans. Ce qui m’a accroché et ému dans ce livre (passé l’étonnement premier de l’âge du narrateur) c’est la pudeur, le ton de confidence émue et sa prise de conscience du scandale qu’a pu susciter pareille aventure à l’époque, si tant est qu’elle se soit autant ébruitée que sa mémoire le lui suggère…

Quand il parle de son présent difficile avec sa femme Lydia, c’est Cass, qui revient toujours, en filigrane mais obsédante, dans un jeu de miroirs, réfléchissant ce qu’il vécut lui à l’âge où elle mourut. Avec les interrogations douloureuses qu’elle a laissées en se suicidant. Les correspondances qu’il trouve chez Dawn, l’actrice avec qui il va tourner cette « invention du passé ». Car pour lui le passé ne s’invente pas, ne meurt pas avec les disparus, ils se ré-invente peut-être dans la restitution de certains détails mais il laisse au coeur des éclats de verre suffisamment coupants pour ne pas oublier. « Il parlait maintenant de la lumière des étoiles mortes qui parcourt un million (…) de miles avant de nous atteindre (…), si bien que partout où nous posons notre regard, partout, c’est le passé que nous contemplons ». Le passé, pour Alex, demeure un « présent lumineux » où les morts s’animent sans provoquer tristesse ou morbidité. Bien au contraire.

Les dernières pages lèvent le voile sur les « motivations » de Madame Gray et nous la rendent  encore plus fragile qu’elle n’était au moment des faits évoqués. Je n’en fais pas  un coup de coeur car malgré la beauté du texte, je n’ai pas réussi à m’identifier à un seul des personnages, ce qui ne m’a pas empêché de les aimer. J’ai été suffisamment fascinée par cette plongée dans la mémoire, mouvante comme les sables du même nom, cette mémoire qui permet aussi de redonner sens, vie et lumière à ce qui n’est plus en justifiant ce qui est. Pour continuer d’avancer, même dans les tunnels les plus sombres. « Les morts sont ma matière noire, ils comblent imperceptiblement les vides du monde ». Un beau et grand livre porté par une écriture juste, sensible, poétique où la lumière des étoiles continue de scintiller bien après que le livre ne soit refermé…

SUR L’AUTEUR :Banville John

Romancier, journaliste et scénariste, né le 8 décembre 1945 à Wexford en Irlande, John Banville est considéré comme un des auteurs majeurs de langue anglaise. Depuis 1971, il a obtenu plusieurs prix littéraires dont le Booker pour son roman « La Mer ». Il est aussi connu sous le pseudo de Benjamin Black pour huit romans policiers dont trois sont traduits en français. Pour ceux que ça intéresse, voir sa bibliographie, sa filmographie également (et de plus amples détails), ICI.

Des avis élogieux également chez L’Irrégulière, Titine, Nadael. Si j’en oublie, dites-le moi, j’ajouterais votre lien ! D’ailleurs Titine qui connaît bien l’auteur nous a précisé dans son billet qu’il s’agissait du dernier opus d’une trilogie. Pour ceux qui veulent en apprendre plus sur Cass (notamment), et sur les personnages « secondaires » de ce livre, c’est bon à savoir…

Merci aux Editions Robert Laffont pour ce partenariat « choisi » et positif.

La lumière des étoiles mortes de John Banville –  Traduit de l’anglais (Irlande) par Michèle Albaret-Maatsch – 346 p.- Editions Robert Laffont, collections PΔVILLONS,dirigée par Maggie Doyle et Jean-Claude Zylberstein.

EDIT DU 4 SEPTEMBRE 2014 : Bien que ce ne soit pas un coup de coeur intégral (oui comme les casques du même nom, vous savez), je l’entre au Non-Challenge de Galéa dans son rayon « pépites » car c’en est une : un mois après sa lecture, la réflexion de l’auteur sur le temps et la mémoire me poursuit toujours et ça c’est « pépitable » !!!Logo Galéa non challenge 2014-2015

Il entre également dans mon challenge « à Tous Prix » avec le renommé prix espagnol : prix Prince des Asturies 2014 et dans le Challenge Amoureux de l’Irrégulière dans la catégorie « amours de jeunesse » (je viens de l’inventer mais ce n’est pas grave)…logo challengeamoureux4

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