L’AZEMMOUR – Pour l’Agenda Ironique d’avril avec Martine !

Mieux vaut tard que jamais, je suis sur le fil, puisque c’est le dernier jour pour remettre nos copies, alors, n’ayant pas eu le temps de remanier la mienne, je vous la livre telle que écrite le 9 avril, un soir, d’une traite… J’eus aimé m’y attarder davantage et compter mes mots en « ude » mais ce sera comme ça !!!

Les consignes en bref : raconter un voyage, avec nom des escales etc (voir chez notre turbulente Ecrevisse les détails) et y ajouter un dizaine de mots avec le suffixe « ude »… Pas plus de 1000 mots (j’ai bon). Allez, en route, l’équipage vous attend à bord !

L’AZEMMOUR

Je devais avoir cinq ans la première fois que j’ai pris le bateau. Un bateau qui reliait Alger à Marseille, le Sidi-Ferruch je crois. J’ai des photos devant cet immense bâtiment qui semblerait minuscule aujourd’hui face aux usines à touristes charriés par des croisiéristes sans âme. Je serai honnête, je n’ai aucun souvenir de cette traversée, aucun souvenir direct. Néanmoins,  depuis cette enfance bourlingueuse, j’ai toujours envie de monter à bord quand je vois un voilier, un chalutier, un vieux gréement ou un cargo.  Quand notre regard s’est abîmé une fois, une seule fois au-delà de la ligne infinissable de l’horizon, cette envie d’aller vers lui, de le dépasser ou de voir ce qu’il y a au-delà ne nous quitte plus. C’est ce qui m’est arrivé et ne me lâche jamais.

Et puis, à la deuxième longue traversée, Marseille-Casablanca, j’avais 3 ans de plus et là mes souvenirs sont d’une nettitude précise. J’en garde un éblouissement qui a dû participer à ce que je suis devenue par la suite. Que suis-je devenue d’ailleurs ? Parfois je me cherche sans me trouver, je ne me reconnais pas dans la glace (c’est la vieillitude diront les mauvaises langues) mais pas seulement. C’est le roulis qui manque sous mes pas, ce doux balancement qui provoque des nausitudes à beaucoup, me berce et m’emporte ailleurs.

Je vais vous raconter une histoire. A bord de l’Azemmour, nom du paquebot qui nous emmenait mes parents, mon frère et moi vers le Maroc pour quatre ans, c’était la vie des croisières d’antan, comme on en lit dans les livres du siècle dernier et de celui d’avant. La veille de l’arrivée (la traversée ne durait que deux jours et une nuit), le capitaine donnait un bal et bien sûr les enfants n’étaient pas conviés. La Méditerranée ce soir-là était aussi calme qu’un lac suisse. Seulement mon horloge interne n’était pas suisse du tout et je commençais à trépigner pour aller à ce bal quand je vis ma mère enfiler sa plus belle robe. J’étais insomniaque depuis la naissance et ma mère savait que si elle voulait la paix il faudrait m’assommer. Ce qu’elle fit, en me faisant ingurgiter une bonne grosse cuillérée de Théralène (oui j’entends les cris d’orfraie, non ma mère n’était pas indigne je vous rassure). Et moi qui n’étais jamais malade ni en bateau, en avion ou en voiture, j’ai rendu tripes et boyaux cette nuit-là ! Culpabilisant ma mère avec la cruauté des enfants sûrs de leur bon droit (et lui gâchant le bal au passage mais j’estimais que c’était bien fait !). C’est ainsi que pour le dernier jour à bord, juste avant l’arrivée, j’eus le droit de faire ce que bon me semblait sur ce paquebot aux mille cachettes. Rendue à ma solitude d’enfant intrépide, je descendis à la salle des machines où glougloutait le ventre du bateau et ceux qui veillaient à notre sécuritude. Un coup d’œil aux turbines fumantes et hop j’étais déjà repartie, ce n’était pas dans mes rêvitudes. Je croisai le capitaine qui ne put s’empêcher de me chanter « Isabelle si le roi savait ça » et je lui rétorquai que je n’avais pas pu mettre ma robe de dentelles puisque le bal était interdit aux princesses comme moi ! Interloqué, le vieux loup de mer tira une bouffée de sa pipe en corne en se raclant la gorge et me tapota gentiment les cheveux avec dans son regard quelque chose qui semblait dire « attends de grandir un peu jeune fille »… Ivre de vexitude, je continuai ma balade jusqu’à la proue, mon graal, mon fantasme absolu depuis que j’avais lu La petite sirène d’Andersen ! Je me rêvais en figure de proue, mystérieuse, fatale évidemment et inaccessible bien entendu.

Il n’y avait personne . Les gens étaient bien trop occupés à traîner leur langueur de lendemain de bal sur les transats du pont, sirotant une eau gazeuse réputée reconstituante et les plus atteints avaient recommencé les cocktails que le barman agitait dans son shaker avec la grâcitude des professionnels. Un piano lointain jouait des airs de jazz auxquels je n’étais pas insensible mais qui ne correspondaient pas au volcan qui bouillonnait dans mon esprit exalté . Il m’eût fallu un grand air d’Opéra que ma tante la diva  soprano de l’Opéra-Comique aurait chanté rien que pour moi : Carmen, La Norma, ah oui la Norma ! Drapée dans mon châle léger, mes cheveux embroussaillés aux quatre  ventitudes, j’avançai vers la proue, telle Phèdre vers son destin, enfin, à l’époque on va dire la petite sirène, l’air de la Norma en tête sur fond de mauvais jazz et… damned…je trébuchai sur un tas de cordes. Pourquoi donc y-a-t-il toujours des tas de corditudes mal intentionnées à bord des plus beaux bateaux ? Dans les films on ne les voit jamais, sauf quand ça sert à une manœuvre du héros comme Hemingway sur son rafiot ! Bref, je fis un vol plané…jusqu’à la proue et je n’avais rien de la belle mystérieuse dont j’aurais voulu être l’incarnitude à cet instant précis où le soleil au zénith laissait deviner les murs immaculés de Casa la blanche. J’en oubliais mon rôle de dramaturgitude et yeux grands ouverts, je réalisais que l’horizon venait à moi, qu’il y avait des palmiers et des maisons blanches dispersées sur des collines comme je n’en avais encore jamais vues. Est-ce que ça me rappelait l’Algérie de ma petite enfance ? Je ne sais pas. L’émotion qui me claquait les joues comme la brise qui venait de se lever me traversait de part en part, j’arrivais à « l’horizon ». La gamine de huit ans que j’étais alors venait de réaliser qu’il y a toujours un port au bout du voyage, qu’on l’attende ou pas, qu’il corresponde ou pas à ce que l’on en attendait, il est là, vivant, chargé d’odeurs inconnues. Pour moi ce fut un mélange d’épices, de fuel, de jasmin et  d’oranges amères que je n’ai jamais oublié…1000 mots,
©Asphodèle , le 9 avril 2017.

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