LE ROI DISAIT QUE J’ÉTAIS DIABLE de CLARA DUPONT-MONOD


IMG_1900Un livre exquis, offert par la Douce de Mind The Gap à Noël, et que j’ai eu plaisir à retrouver le soir en cette période qui nous éloigne un peu de nos chers livres. Merci La Douce, j’ai vraiment beaucoup aimé.

Je ne connais pas vraiment les faits d’armes et le « règne » d’Aliénor d’Aquitaine qui a vécu jusqu’à l’âge honorable de 82 ans ( au 12ème siècle c’est exceptionnel) mais jamais je n’ai été perdue par le contexte historique de ce roman écrit dans une langue belle et volontaire.

Clara Dupont-Monod  dit en fin d’ouvrage : « L’Histoire laisse tant de zones blanches qu’elle permet la légende mais aussi le roman ». Tout en s’appuyant sur une « armature historique avérée ».

Elle imagine ici les quinze années du premier mariage d’Aliénor (de ses 13 à 28 ans-ou 15 à 30 ans) avec le rois Louis VII, alternant à chaque chapitre, la voix d’Aliénor, puis celle de Louis VII, nous donnant le point de vue de chacun sur les mêmes évènements.  Le moins que l’on puisse dire c’est que la dissonance est telle que l’on sait dès le départ que ça finira mal. Il fallait bien des intérêts « économiques » pour autoriser des cousins (au 5° degré) à convoler, à plus forte raison quand il s’agit de l’union de la carpe et du lapin. En sachant que l’Eglise fermait les yeux sur ces consanguinités…

A 13 ans, Aliénor, en fille du Sud, entourée de troubadours qui chantent sa beauté en langue d’oc, vit dans le raffinement et le luxe, a déjà l’âme d’une guerrière et n’est pas prête à la reddition, fût-ce à un homme nommé roi de France par accident (son aîné, appelé à régner étant mort accidentellement, un cochon ayant provoqué une stupide chute de cheval fatale). Comme beaucoup de cadets, Louis se destinait à la prêtrise, il vivait entre mâtines et vêpres, le nez dans son missel avec toute la réserve compassée d’une âme paisible . Nulle fantaisie et nulle ambition d’être quelqu’un d’autre ne l’habitait. Sauf qu’il va tomber follement amoureux d’Aliénor qui ne l’aime pas et le méprise dès leur première rencontre : « Il est venu me chercher. J’étais si jeune alors. Un nuage de poussière s’approchait du château. Ce nuage allait m’aspirer avec tous mes espoirs ». (p16). Alors que lui c’est  : « Je t’ai aimée aussitôt  et, dans le même instant, tu m’as effrayé. C’était un mélange de perte et d’offrande ».(…) Mes guerres perdues c’était toi. Et jamais je n’aurais pensé qu’une défaite pouvait être aussi belle. » (p.28-29).

Malgré son entourage qui le met en  garde contre Aliénor, Louis VII ne va avoir de cesse de lui plaire, de devenir ce qu’il n’est pas et ne sera jamais, ne serait-ce que pour entrevoir une lueur de fierté dans les yeux gris tranchants comme l’acier d’Aliénor. Seule l’épée peut convaincre Aliénor qu’un homme qui sait la manier à de la valeur en ce monde.

Au Louvre, Aliénor s’ennuie à mourir, alors elle « s’échappe » et erre de longues heures dans Paris pendant que Macabru, son ménestrel attitré chante ses « frasques »…qui vont  finir par arriver aux oreilles chastes de son époux. Pour plaire à sa femme, il est prêt à tout. Aussi en 1143, soit six ans après leurs noces, il engage une campagne contre le Comte de Champagne et survient l’horreur avec l’incendie de Vitry-en-Perthois où mille cinq cent femmes et enfants vont griller vif dans l’église. Des images qui vont hanter Louis à jamais et le décider , avec le conseiller (proche d’Aliénor) , Bernard de Clairvaux à lancer la deuxième Croisade. Encore un échec, un de trop pour Aliénor qui a réussi péniblement à donner deux filles à Louis mais va revendiquer cette parenté au 5ème degré pour faire annuler le mariage et continuer son destin de reine guerrière avec un autre qui lui « ressemble« … « Si Louis meurt, je me remarierai avec celui que j’aurai choisi. Je ne laisserai rien ici, pas même un regret, pas même un enfant. Je prendrai un homme de conquête. Un homme qui ne s’effondre pas après la guerre. (p.127)

J’ai aimé la construction du livre, ces deux voix (trois vers la fin) qui se répondent et s’opposent sans jamais (ou si peu) s’entendre. Nous sommes tentés, au début, de nous identifier à Aliénor, belle, forte, inaccessible. Mais au fil des pages, Louis m’a touchée, son amour impossible, ses faiblesses, ses maladresses et le chagrin que lui prête l’auteur en font un personnage attachant, intelligent bien que pas calibré pour être un grand roi comme en aimait l’époque et comme eût aimé l’indomptable Aliénor. « J’ai fait le pari du langage contre les armes, de la foi contre la colère. J’inaugure un autre monde mais personne n’est encore prêt. Les chansons des ports et des veillées me ridiculisent déjà. Plus tard les livres me railleront. » (p.190). J’ai aussi découvert le style rapide, juste et poétique de Clara Dupont-Monod et je compte bien la relire.

Le roi disait que j’étais diable – 236 pages- © Editions Grasset et Fasquelle 2014 – 18 €

 

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71 réflexions au sujet de « LE ROI DISAIT QUE J’ÉTAIS DIABLE de CLARA DUPONT-MONOD »

  1. C’est une auteure que j’aime beaucoup. Je l’avais découverte avec La passion selon Juette, un roman historique ( mais pas que) et Nestor rend les armes dans un tout autre genre.
    J’ai aimé ici cette confrontation si intemporelle d’un couple en rupture.

    • Jostein, je pense que la Passion selon Juette me plairait, je n’avais pas du tout accroché à Nestor rend les armes, impossible d’entrer dedans. Celui-ci a été une révélation !

  2. C’est une de mes auteures chouchous ! Je ne t’ai pas encore soulée avec elle ? « La folie du roi Marc » ? « La passion selon Juette » ? « Nestor rend les armes » ? Zou, faut la lire !!!

      • Tsss…je l’ai lu mais j’avoue avoir décroché au niveau de l’incendie de Vitry en Berthois…et j’assume, l’histoire me barbe au plus haut point…j’y peux rien, je ne rentre pas dans les châteaux, je visite leurs parcs et jardins et je fuis aussi les musées historiques . C’est grave docteur Pou ?? :mrgreen:

        • Tu ne sais pas à côté de quoi tu passes, car te connaissant, l’histoire d’amour est bien plus présente que le reste et les mots de l’auteure sauraient te toucher ! Mais bon le pou te salue bien et ne va pas te sauter dessus pour te forcer hein !!! :mrgreen:

    • Syl. on ne peut pas s’empêcher de s’identifier (au moins un peu) à Aliénor qui est l’incarnation de la beauté, de la force à une époque où les femmes étaient mal-traitées mais ici c’est elle qui ne ménage pas son faible époux amoureux, c’est très beau ! L’écriture est superbe !

  3. J’hésitais à lire ce livre, mais me voilà conquise, je crois. J’aime beaucoup le personnage d’Aliénor que j’avais alors découvert avec les deux livres « Le lit d’Aliénor » de Mireille Calmel.

    • Bonjour LadyMina ! J’ai lu pas mal de romans historiques à une époque mais peu sur Aliénor finalement, ou alors je n’en ai pas le souvenir ! C’est vrai que son « lit » a fait jaser… 😉

  4. Hello Isa !! J’ai le plaisir de l’écouter très souvent sur France Inter et j’aime beaucoup sa personnalité, je pensais déjà lire son livre, mais ta critique m’a fait fondre !! Je vais le lire très vite !

    • Je l’avais vue à LGL et sa force de conviction, sa passion m’avaient donné envie de le lire, je ne regrette pas ! C’est un livre intelligent et une très belle plume !
      Jul, ton ancien blog ? Il n’y a rien ! Tu en as ouvert un autre ?

    • Bianca, j’espère qu’il te plaira mais le style est très fluide, il se lit vite malgré le sujet qui peut en rebuter certains parce que c’est « historique » ! Oui, certes mais ça passe tout seul grâce à cette construction simultanée ! 🙂

  5. J’ai « la passion selon Juette » dans ma PAL depuis un certain temps. Celui-ci, je le prendrai à l’occasion à la bibliothèque. (tu sais que je l’ai rencontrée ? elle est bavarde et passionnée).

    • Aifelle, je l’avais vue à LGL et elle avait été très convaincante, on sentait sa passion, son investissement ! Ensuite des billets « amis » ont achevé de me convaincre, je ne suis pas déçue ! Un bon moment sans prise de tête et où on apprend des choses…

    • Anne, ne te flagelle pas, tu en lis tellement d’autres, son tour viendra et tu ne le regretteras pas! J’aime assez l’idée de « bon moment » pour appréhender une lecture…

    • Clara, vraiment, on le sent à peine, c’est écrit dans une langue moderne et l’histoire d’amour (de non-amour en l’occurrence) prend le pas. C’est davantage un roman « romanesque » posé sur une armature historique ! 😉 Et une belle écriture !

    • Sandrion, je pense qu’il est plus facile et léger que Le Grand Coeur ! Je n’ai pas lu ce dernier, j’en parle d’après les innombrables billets que j’ai lus… D’ailleurs il ne me tentait pas trop, alors que celui-ci se dévore en deux jours à peine ! 😉

    • Alex, je te rassure, je ne connaissais rien à Aliénor (les grandes lignes) et tu peux te reporter à la fin pour les dates et évènements (deux pages seulement) pour ne pas être perdue mais même sans on ne l’est pas, pressés qu’on est de savoir comment l’histoire d’amour va se casser la figure ! 😉

  6. Bon j’ai écrit un commentaire à l’aube mais j’ai dû oublier de le valider… pas étonnant !
    J’aime pas trop les trucs historiques mais Alienor semblait être une femen du Moyen-âge. Quant au style de l’auteur(e) j’aime assez les passages que tu cites et l’écriture me plait.
    Bises Chounette ! 😉

    • Choupi, un jour tu vas oublier ta tête ! Une femen !!!! 🙄 C’était une femme de tête (et de chair , aussi, pas mal même). L’écriture est magnifique, aucune difficulté à entrer dedans ! Bises, matinal étourdi ! 😆

  7. Heureuse de voir que tu as aimé ce livre !
    Pour ma part, je l’ai lu parce que j’avais découvert la forte personnalité d’Aliénor dans d’autres romans (qui ne sont pas du tout comparables à celui-là d’un point de vue style ou historique, des romans beaucoup plus fantaisistes).
    Je voulais donc la retrouver et en avoir une autre vision, plus historique, plus réelle. Au final, je suis passée totalement à côté ce livre. Je me suis ennuyée.
    Les goûts et les couleurs….
    Bisous !

    • Coucou la Douce ! Ha non, je vois ce que tu cherchais et là ce n’est pas ça du tout ! Il n’y a pas le côté « saga », intrigues de cour etc, c’est de la littérature avant tout ! Mais il arrive souvent que nous passions à côté d’un bon livre, dommage que tu te sois ennuyée ! 😦 Je suis sûre que tu vas en trouver un à ton goût ! 🙂
      Bisous♥

  8. Je ne pense pas que je me laisserai tenter malgré ton très beau billet enthousiaste. Je crains que l’auteur n’ait pris trop de liberté historique avec ses personnages, et pour moi c’est malheureusement rédhibitoire.Mais je remarque qu’il est vraiment bien accueilli, alors peut-être reverrai-je ma copie.
    Très bonne journée grande prêtresse

    • Galéa, Clara Dupont-Monod a pris de grandes libertés en inventant les émotions et les sentiments (quoique elle ne doit pas être loin de la réalité) mais elle s’est strictement appuyée sur les faits réels de l’Histoire, a beaucoup consulté d’autres historiens ayant écrit sur Aliénor, son roman est solide de ce point de vue là ! Maintenant on aime ou pas… Tu verras, s’il te passe entre les mains un jour… Bises 🙂

    • Isa, la « trognon » c’est toi 😀
      C’est tout mignon ce mot! Hi hi
      Tu es tellement gentille…il n’existe qu’en grand format, l’envoyer coûtera plus cher que le livre lui-même. J’attendrai qu’il sorte en format poche…
      Un jour tu trouveras un petit livre qui est cher à ton coeur, et je me ferai un plaisir de le lire ❤
      Je t'adoooooore
      Gros becs
      Nad xxx

      • Nadine t’es vraiment trognon (j’y tiens)^^ ! C’est vrai qu’il est grand format mais pas très lourd non plus… même en France ça revient des fois plus cher de l’envoyer mais on le fait par plaisir, quand on aime… Tu m’intrigues avec ta dernière phrase, je vais attendre alors ! Bisous ma belle du Grand Nord ! 😀 Je t’embrasse.♥

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