LE K de Dino Buzzati


Le K de BuzzattiHeureusement que cette lecture était une Lecture Commune et que je m’y suis prise dés fin décembre, car lire ces cinquante nouvelles à la file eût été indigeste ! Il faut passer le cap de la dizaine pour en saisir les subtilités, même si, comme toujours dans une telle quantité, elles ne se valent pas toutes…

En cinquante récits, parfois de quatre à cinq pages seulement, Dino Buzzati nous brosse un portrait de la société italienne des années soixante, et d’avant bien sûr, il y a certains textes un peu datés quand il nous parle de « pellicule couleur » qui révolutionne la photo et autres détails de ce type. Dans cette société, il y est question de militaires, d’hommes d’Eglise, de jeunes, de vieux, de femmes et d’hommes conjugués sur le maître-ton de l’Absurde, avec un grand A, oui ! Celui du merveilleux également,  dont il se sert brillamment ; certaines nouvelles m’ont rappelé celles de Fitzgerald et dans ma bouche c’est plutôt un compliment ! Buzzati manie aussi très bien l’auto-dérision, le second degré, et un humour sombre qui donne une tonalité pas franchement gaie à ces nouvelles. C’est ce regard caustique qui m’a plu. Elles ont été publiées en 1966 en France, (et la date n’est pas anodine).

On peut se poser la question : pourquoi le choix du K pour donner son titre au livre ?  D’autant que les dix dernières sont intitulées « Voyage aux enfers du siècle » et semblent plus récentes (avant publication) que les autres. Le K est un modèle d’absurde , voyez plutôt : un homme va vivre sous la terreur, toute sa vie, d’un soi-disant monstre marin qui vous marque comme seul le destin peut marquer quand on est superstitieux (ou qu’une ombre vous menace). Cette peur initiale va virer en obsession, allant même jusqu’à lui faire refuser la chance, de l’amour et la fortune. Et quand enfin, il se trouve confronté à la réalité de ce monstre, il a changé de nom, il est plus connu sous le nom de kolomber, balu, kalonga, mais existe-t-il vraiment ?

Ces nouvelles (et celle-ci) ont quasiment toutes un double sens. On peut voir dans le K, dans ce monstre sans nom au départ, la dictature de Mussolini en Italie, Hitler en Allemagne ou encore Franco en Espagne. Quand elles sont toutes tombées, effectivement on les a nommées, mais elles on eu le temps de briser plusieurs générations d’hommes.

J’ai noté (plus ou moins) mes préférées : Le veston ensorcelé, Général inconnu, La chute du…Saint, Le secret de l’écrivain, Suicide au Parc, La Tour Eiffel, Esclave, La jeune fille qui tombe…tombe, (et d’autres) et les dix dernières où il se sert encore une fois du fantastique pour parler de l’Enfer, enfer représentatif de la vie sur terre mais aussi dans ce que nous avons de meilleur et de pire (Les Solitudes, Fauve au volant)) . Avec humour et lucidité, il se prend comme exemple dans Le magicien, sur le rôle de l’écrivain évoluant dans une société alors en pleine mutation (et post-dictature en Italie). On sent que ce qui relevait encore du fantastique dix ans plus tôt prend forme, j’ai retrouvé ici des images « futuristes » telles qu’on se les imaginait à l’époque : l’apparition des écrans ( dans L’Entrümpelung) mais aussi dans son étude des caractères, la jeunesse contre  la vieillesse, on met au rebut les vieux qui ne servent plus à rien. C’est le début de la  société de consommation rapide et synonyme de productivité, de neuf… L’époque où elles ont été écrites a marqué un tournant politique, littéraire et scientifique. En cela, on peut dire que Buzzati était visionnaire mais aussi très pessimiste. «  Et puis, moi qui y suis allé, je ne suis pas bien certain de savoir si l’Enfer est vraiment de l’autre côté, (…) je me demande même si par hasard l’Enfer ne serait pas de ce côté-ci, et si je ne m’y trouve pas, s’il est exclusivement une punition, un châtiment ou simplement notre mystérieux destin. » (p. 445). On sent que Mussolini et la dictature sont passés par là… Et qu’il était arrivé à un âge où les plus belles années avaient été volées par cet Enfer. Il se sentait à l’aise dans cette Nouvelle Vague d’auteurs, de créateurs mais il avait perdu le sens des choses, il se sentait un peu « vain » (Le Magicien) : « Oui, vous les écrivains, vous les peintres et tous les autres, vous vous préoccupez désespérément de découvrir les nouveautés les plus absurdes et les plus invraisemblables pour faire sensation, mais le public devient de plus en plus rare et indifférent. Et excuse ma sincérité, un beau jour, la place sera complètement vide devant vous ». Un peu désabusé aussi…

Une lecture lente et pas toujours facile en ce qui me concerne au début, quelques unes chaque soir pour ne pas saturer et quelques jours plus tard, l’envie de m’y replonger et d’approfondir les symboles qu’il laissait ici et là. Le style est fluide mais  inégal (ou la traduction) mais sur cinquante, elles ne peuvent toutes avoir une chute comme on en attend dans chaque nouvelle… Et au final, l’envie d’en relire certaines, au fil des soirs…

Lectures ensemble-James Jebusa ShannonEeguab a lancé ce titre un jour dans un fil de commentaires, Valentyne l’a rattrapé et il a fait son chemin puisque les huit lecteurs sont : Eeguab, Valentyne, Laure, Chroniques Littéraires,Natiora, Morgouille, Noctenbule. Et Jean-Charles ? qui va peut-être publier ?

Mais il compte aussi pour les challenges de Nathalie, Il Viaggio, celui de Anne « Voisins Voisines », et celui d’Enna, le Petit Bac (pour la lettre de l’orthographe).

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64 réflexions au sujet de « LE K de Dino Buzzati »

  1. Coucou Asphodèle 🙂
    Un billet très intéressant et instructif (je n’avais pas vu la seconde lecture sur la nouvelle « le k » avec les dictatures de hitler, Mussolini et Franco)
    Bonne journée

    • Val, je crois qu’elle n’est pas la seule à mériter une seconde lecture, l’absurde a souvent un sens caché et ces nouvelles sont truffées d’indices pas évidents à la première lecture… Bises, je vais aller voir ce que tu en as pensé ! 😀

  2. Coucou Asphodèle
    J’ai lu ce recueil dans un cadre scolaire, avec l’obligation de le lire très vite, et pas vraiment d’études sur l’ensemble du texte (comme s’il allait de soi que tout était compréhensible). Bref, un mauvais souvenir.

    • Sharon, ça ne m’étonne pas ! J’ai eu du mal au début et tout est devenu plus clair en y revenant ! Ce n’est pas une lecture aisée si on n’a pas quelques clés et au collège je ne pense pas qu’on les aie, instinctivement !!!

  3. Isabelle,c’est vrai que cinquante textes ne peuvent pas tous être de la même intensité.A grappiller,je crois,comme beaucoup de recueils de nouvelles.Mon papier ce soir ou demain.A bientôt.

    • Eeguab, il y en a certaines où il est évident que la traduction est mauvaise mais les très belles rachètent les moins bonnes, un livre que je continue de relire (certaines nouvelles) par envie alors qu’au départ, bof bof… J’irai lire ton avais dès que tu le publieras…

      • Alors là, je te le confirme tout net -tu me l’avais dit- je ne lirai pas ce livre 😆
        Moi qui criait avec les 10 récits de Bobin, vraiment 50 c’est trop pour moi ! à part celui de la tour Eiffel ! Muhaha !
        Mais je vais essayer d’aller lire les autres billets de cette lecture commune. C’est très intéressant de voir l’approche des uns et des autres.
        Bisous

        • Soène, je ne te vois pas du tout avec ce livre entre les mains !!! On t’entendrait glapir de loin !!! 😆 Et pourtant, il est trèèèès intéressant une fois que l’on a dépassé la première dizaine de nouvelles, ils nous envoûte un peu ce Buzzati ! Mais voilà, les goûts et les couleurs et puis, disons-le, le bon moment, je déconseille cette lecture aux déprimés ! 😆 Bises♥

        • Alors si c’est pas pour les déprimés, c’est pas pour moi 😆
          Le bureau & ma mère me font monter la tension 😥
          Du coup, j’leur fait la gueule, voilà 🙄
          J’en ai marre de faire le gentil mouton…
          Bon samedi & gros bisous sur tes deux joues 😆

    • Aifelle, comme je le dis au début, si ce n’avait été la LC, j’aurais démissionné mais là je ne regrette pas ! Cependant, à lire à doses homéopathiques ! (Mon oeil va mieux mais ce n’est pas fini, il rechute dès que j’arrête le traitement, donc je le soigne en permanence pour éviter de le perdre !!! 😀 J’avoue que j’en ai marre mais pas le choix ! Merci à toi 🙂 )

  4. Je ne pense pas le lire ; pourtant ton billet si bien écrit est tentateur. J’aime décortiquer mes lectures. Une nouvelle tous les soirs, c’est faisable…

    • Syl, au départ on est déconcerté par l’absurde et tout devient plus clair quand on en a lu plusieurs… Une lecture pas facile que j’ai beaucoup aimée au final ! 😉

  5. J’avais lu il y a très longtemps « le désert des tartares » du même auteur, j’en garde un souvenir confus. Je lis très peu de nouvelles, mais ton billet donne envie de s’y essayer. Bonne journée

    • Souslesgalets, j’ai le Désert des Tartares dans ma PAL, mais il va attendre un peu ! Je pense que cet auteur n’est pas fait pour un jeune public ou alors en lecture dirigée…. Bonne journée à toi également ! 😀

  6. Ton article est vraiment très intéressant ! Pour ma part je suis navrée je n’ai pu finir, j’ai complètement bloqué. Je crois que ce n’était pas le moment pour moi. Je voulais faire un billet pour expliquer mon abandon mais je préfère finalement attendre et le lire à un moment qui sera plus propice sans doute. Finalement celles de la fin ont l’air mieux d’après toi alors ça m’incite à y revenir. J’y mettrai tous les liens à ce moment là vers les articles de chacun 😉
    Bises et bonne journée 😀

  7. plutôt une bonne impression. Je comprends ton ressenti car j’ai du mal avec les « nouvelles » surtout quand elles sont très courtes, comme des « poèmes en prose ». Le K pourrait-il fiare référence à Kafka!!!

    • Denis, j’ai l’habitude de lire des nouvelles, avec une chute qui en fait toute la saveur ! Ici, ce n’est pas toujours le cas, ça finit même en queue de poisson pour certaines, d’autres sont somptueuses, donc il faut vraiment les lire doucement ! Je ne crois pas qu’il y ait de référence à Kafka mais Kafka est tellement loin en ce qui me concerne, je n’ai peut-être pas vu ! 😉

  8. Je m’étais inscrite en espérant trouver le temps de m’y mettre, mais je l’ai reçu tard et j’étais prise par mes autres lectures malheureusement (mes SPs pour les chroniques de l’imaginaire, je suis seulement en retard d’un mois ahem…). Ceci dit j’avais vraiment envie de lire ce recueil, et ton billet m’encourage encore à le faire dès que faire se peut 🙂

    • Natiora, je m’en suis doutée, ce n’est pas un livre que l’on « attaque » au dernier moment !!! 😆 Il faut le digérer ! Prends le temps de le lire, de le laisser et d’y revenir, tu apprécieras mieux !

  9. Je n’aime pas les nouvelles en général et j’en lis le moins possible mais curieusement celles de Buzzati me plaisent et surtout je ne les oublie pas. De ce recueil, celle que je préfère c’est « l’œuf », mais je ne sais pas si c’est le véritable titre, n’ayant pas le texte avec moi – cet enfant terrible dont l’humiliation lors d’une chasse à l’œuf aura des conséquences épouvantables!

    • Mango, tu étais passée dans les Indésirables, rho désolée ! Tu as raison de dire que certaines nouvelles marquent durablement, c’est l’impression que j’ai car je les lis depuis un mois donc j’ai vu celles qui étaient restées et celles qui n’ont pas survécu ! L’Oeuf est très bien mais ce n’est pas ma préférée ! J’hésite entre plusieurs en fait ! 🙂 Il parle souvent de l’humiliation, et surtout son « inespoir » en tout, en l’homme surtout est criant !

  10. Très beau billet ! (comme souvent ici) J’ai un souvenir très désespéré de ce recueil, je sais que j’avais besoin de contrer cette tristesse avec Mark Twain… mais une grande richesse assurément.

    • Merci Nath, ce billet m’a donné du mal pour tout te dire, on ne sait pas par quel bout commencer !!! Et malgré son humour, la tristesse prédomine dans sa réflexion ! Il faut que je lise Mark Twain mais il n’est pas facile à lire lui !!!

    • Béa, les oeuvres complètes, ça ne rigole pas ! 😆 J’ai le Désert des Tartares dans ma PAL, j’attends un peu pour le lire mais j’aime beaucoup son style ! C’est vrai que dans ce lot de nouvelles, certaines ne sont pas près de s’effacer ! Bises:)

  11. Sur le livre de Buzzati, je crois que c’est pas pour moi. Par contre lu plusieurs fois que Fitzgerald était souvent considéré meilleur dans ses nouvelles désabusées que dans ses romans. Peut être faudrait-il un jour que j’essaye sous cet angle là, je n’ai toujours pas lu Tendre est la nuit et tout ce qui touche au personnage de Zelda mais plus tard je le ferai…
    Bises culturées par ton article…

    • MTG, toutes les lectures sont possibles quand on sait lire !!! 😆 Les nouvelles de Fitz sont souvent « merveilleuses », je les aime bien mais rien ne remplace ses romans Gatsby et Tendre est la nuit ! Disons que tu le liras peut-être un jour, il ne faut pas se forcer non plus, quel intérêt ? Bises ♥

  12. J’aime beaucoup le K, et dans mon univers personnel, je l’associe toujours à la chasse au Snark de Lewis Caroll, et à Moby Dick de Melville : autant de poursuites absurdes, en avant ou vers la fuite, pour symboliser la façon dont on poursuit notre propre existence.

  13. Merci à Aspho d’avoir organisé cette rencontre avec Buzzati.Je savais que ces nouvelles ne feraient pas l’unanimité.Tant mieux,j’ai horreur de l’unanimité.Mais je suis content que beaucoup aient essayé de s’immiscer dans cet univers très personnel.Heureusement on a encore le droit de ne pas aimer,d’aimer modérément,de descendre en marche,etc…A bientôt.

    • Eeguab, alors tu as réussi ton coup ! Ces nouvelles ne sont pas aussi faciles qu’elles en ont l’air et il faut tenir la distance ou les lire, par petites tranches, au fil des jours … Ce n’est pas un livre que l’on remet définitivement sur l’étagère, on sait que l’on va y revenir et ça c’est plutôt un bon point ! Je crois même qu’il y a un effet retard avec Buzzati, on y pense longtemps après et paf, on encaisse… Merci à toi de m’avoir détournée de mes chemins habituels, je ne le regrette pas ! 🙂

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