Une si longue histoire…


© Dominique Sanda.

Derrière le jardin joyeusement désordonné où couraient follement des arches de roses autour d’invisibles arceaux, on devinait le court de tennis au bruit sourd et monotone des balles. D’où je me tenais, en surplomb sur le balcon du premier étage, mes jumelles  sur le nez, je parcourais nonchalamment le paysage lorsque je vis plus nettement la femme qui jouait avec Maxime. Elle me rappelait une actrice oubliée aujourd’hui, La Sanda disait-on à l’époque, si belle dans un film sur le Jardin des Finzi quelque chose… Vous savez la mémoire à mon âge n’a pas l’avantage ! Une beauté mystérieuse au regard conquérant et impénétrable. Elle me fit une impression bizarre. Instinctivement, je serrai le médaillon qui ne me quittait jamais, caché sous mes chandails en laine l’hiver ou mes dentelles plus légères l’été. Impossible ! Qui était-elle pour Maxime ? Elle disparut de la ligne de vision de mes jumelles et mes pensées me ramenèrent vers d’autres jardins, un autre sérail, vers Bagatelle, une autre époque…

– Vous reprendrez bien de la mousse d’artichaut ? m’avait glissé Paul comme s’il s’agissait d’un bijou précieux dans son écrin, tout en me tendant une verrine savamment colorée. J’avais soutenu sans faiblir son regard insistant, déjà offerte avant même d’avoir consenti. L’amour passionnel, tel un volcan en perpétuelle éruption qui nous unit quelques années, dévasta notre existence faite d’erreurs d’aiguillages et de lapsus calamiteux en laissant  une trace, une seule : elle dormait au creux du médaillon. Notre histoire s’était éteinte un soir d’août chaud et orageux, quand la brune étend ses longs doigts bleus sur la terre, telle une anglaise distinguée se servant une tasse de thé. Les obstacles sournois avaient eu raison de ma persévérance.

A mon réveil, après l’accouchement, le médecin avait pris des pincettes et même mis des gants par-dessus les pincettes pour m’annoncer qu’un des jumeaux n’avait pas survécu. Écrasée de chagrin, Je n’avais pas eu le courage de scruter à la loupe les irrégularités du laboratoire. Il s’agissait de la jumelle en l’occurrence. J’avais serré plus fort Maxime contre mon sein, lui promettant le meilleur dans sa totalité. On ne devrait pas murmurer de promesses ou des concepts farfelus à l’oreille des nourrissons. Nous sommes bien trop faillibles. J’en étais là de mes réflexions quand, sans que je ne l’eusse entendu, elle fut là, devant moi, un sourire fermé et énigmatique sur le visage, sa raquette de tennis d’une main et l’autre dans celle de Maxime. J’ai cru m’évanouir, peut-être me suis-je évanouie ?!
Maxime a disparu depuis trois mois avec elle, dans le tourbillon frivole et inconscient de sa quarantaine triomphante. Aurais-je le courage et le temps de lui dire que le hasard devient suspect quand il enchaîne les coïncidences ? La fatigue me submerge, le remords aussi peut-être mais après tout Maxime, que sais tu des morsures de l’oubli qui sont bien plus profondes que celles du temps qui nous fane ? Les hortensias mélancoliques refleurissent en automne sur les terres de l’exil, ces terres désolées où se referment dans la lumière crépusculaire, les lits abandonnés et défaits des amants … 

Ma participation  à  « Des mots une histoire » d’Olivia, N° 73 et une partie des mots de l’édition 74 consignés ci-dessous : tennis – fatigue – désolé – verrine – bagatelle – anglaise – brune – ligne – exil – médaillon – hortensia – lapsus – concept – roulette – pincettes – morsure – passionnel et pour le 74 : avantage – artichaut – réflexion – loupe -collaboration -éruption – totalité – surplomb – obstacle- quarantaine – sérail – persévérance – embauche – irrégularités – laboratoire.
Je n’ai pas pu placer roulette, collaboration et embauche… mais en ayant mis 29 d’un coup, Olivia ne devrait pas trop m’en vouloir…

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39 réflexions au sujet de « Une si longue histoire… »

  1. C’est magnifique,Aspho.La Sanda,Ferrare et le jardin des Finzi-Contini,De Sica et Bassani,les lits défaits,la fatigue et ce « choix de Sophie » qui n’en est pas un (j’espère ne pas blesser).Superbe.

    • Eeguab, n’aie crainte, il n’y a rien de personnel dans ce texte !!! Et la Sanda s’est imposée avec le court de tennis, comme quoi… J’avais adoré ce film et tous les films où jouait cette actrice ! Merci à toi !

  2. J’aime le fauteuil dans lequel elle est assise.
    Sinon, oui Nunzi a raison. Ton texte est étrange. Rôle de mère, d’amante… ça mérite une deuxième lecture !

  3. Ping : Le théâtre d’une non-vocation « Désir d'histoires

  4. Maxime se rendra compte tout seul des affres de la passion…mais sa maman a réussi à vivre une passion amoureuse de plusieurs années donc il doit avoir de qui tenir comme on dit.
    La joueuse de tennis m’a fait penser à Scarlett Johansson dans « Match point », quant aux hortensias, je les adore…même s’il y en a autour de chez moi, elles symbolisent à jamais la Bretagne pour moi.
    Ton texte m’a également demandé une double lecture, il n’est pas étrange mais disons tortueux à souhait, enfin c’est mon ressenti.

    • MTG, hum…c’est une pure fiction qui est venue avec le mot tennis, donc tu vois… Tortueux car j’ai sauté un paragraphe pour faire plus court, ça oblige à réfléchir un peu mais ce n’est pas si tortueux… Je ne connais pas Match Point mais nous n’avons pas le même intérêt pour Scarlett Johansson !!! 😉 Quant aux hortensias, c’est comme en Bretagne, il y en a à peu près partout ici, sauf dans mon jardin où ils dépérissent, je vais y remédier !!! 😀

  5. sans doute que Sanda est trop belle et trop mystérieuse pour qu’on lui laisse son fils en toute confiance, ne serait-ce que pour la bagatelle
    merci, quel joli texte, sensuel à souhait

  6. Une histoire de jumelle morte ou pas et l’affliction de l’absence, mystérieux, ton texte est à développer. 😀 Comme toujours, j’aime à venir me perdre dans ton jardin poétique. 😀

      • Merci Cériat, aujourd’hui il a fait 26°, c’est encore l’été ! Tant qu’il ne fait ni trop chaud ni trop froid, je ne me plains pas ! Et j’adore l’automne…Pour mes livres, heureusement que certains voyagent, j’en offre d’autres, il y a un roulement mais c’est quand même surbooké !! 😀 Prend ton temps pour le tag, je suis en retard pour tout moi aussi !!! C’est la misère…

  7. En tout cas les commentaires fleurissent ici … comme d’habitude 😉 J’adore quand cela suscite le questionnement. Le vécu propre à chacun d’entre nous dessine des « droites » différentes les unes des autres … Adepte de david Lynch ?

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    • Canardo, tu sais bien qu’on cause ici !!! Oui j’aime bien David Lynch… quand je ne cause pas !!! 🙂 Tu es bien philosophe aujourd’hui : la vie n’est pas une ligne droite, ça c’est sûr !!!^^ Bises

    • Soène, dommage que je n’ai pas eu le temps (mais alors impossible cette fois) d’écrire une suite pour éclairer ce texte, il restera le texte mystère !!! 😆 Bises

  8. Il nous prend aux tripes ton texte, Miss Aspho.
    La mère reporte son histoire sur celle de son fils ?… Des regrets, des remords, les morsures de l’oubli plus terrible que celles du temps qui passe… J’ai le bourdon, mais c’est trop beau…
    Bisous d’O. sous la pluie 😥

    • Soène, merci !! Et pourtant ce texte a été écrit dimanche dernier, je veux dire je n’ai eu que le dimanche, comme le veut l’atelier de Gwen !!! Bises encore sous la pluie pour nous, depuis la tempête, nous ne voyons le soleil que par de « rares éclaircies » !! C’est l’automne… 🙂

    • Soène, merci !! Et pourtant ce texte a été écrit dimanche dernier, je veux dire je n’ai eu que le dimanche, comme le veut l’atelier de Gwen !!! Bises encore sous la pluie pour nous, depuis la tempête, nous ne voyons le soleil que par de « rares éclaircies » !! C’est l’automne… 🙂

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