ACCABADORA de Michela Murgia


Un livre vu chez Mimi Pinson et que ma chère belge (Anne bien sûr) s’est empressée de m’envoyer ! Je l’ai dévoré en deux après-midis ! Merci  Anne pour cette découverte étonnante, des images du livres courent encore dans ma tête, le billet d’Anne, ICI et celui de Mimi, PAR LÀ.

Ce fut un coup de coeur !

En Sardaigne, dans les années cinquante (à 70 environ), le temps s’est arrêté dans le village de Sorini. Les coutumes et les superstitions violentes le disputent à la religion, donnant ainsi aux rites immuables, notamment ceux qui accompagnent la vie et la mort une grandeur intemporelle. L’accabadora est une sorte de deuxième mère dans la vie des hommes puisqu’elle recueille leur dernier souffle, les aidant à mourir en paix : quand on appelle l’accabadora, on « sait » que l’heure est venue, on vide la pièce de tous symboles religieux et on la laisse accomplir son rôle. Un acte qui s’exerce dans le silence obscur des nuits sardes.

L’accabadora du village est la vieille Tzia Bonaria, veuve et sans âge, riche bien que simple couturière. Elle conclue un pacte avec la veuve Anna Teresa Listru qui ne cesse de se lamenter d’avoir une fille de trop, celle qu’on nomme la « quatrième », celle dont le père est mort avant la naissance. Venue de la nuit des temps, la coutume d’adopter « une fille d’âme » par consentement mutuel est encore usuel dans ces contrées reculées de l’Italie. Tractation implicite « née de la pauvreté d’une femme et de la stérilité d’une autre ». Maria n’a que six ans au moment de la transaction mais elle semble plutôt joyeuse d’être la « fille d’âme » (et l’unique) de cette femme étrange et respectée. Contrairement à ses soeurs, elle fera des études au-delà de la septième tout en côtoyant quand besoin est, sa famille naturelle. Sans problèmes psychologiques apparents…

Mais voilà… L’accabadora ne fait-elle que recueillir les derniers souffles des mourants, ne les aide-t-elle pas à quitter plus vite le monde quand leurs espoirs de vie sont nuls et qu’ils sont condamnés à brève échéance par la médecine traditionnelle ? Maria est curieuse, vive, intelligente. Elle pose des questions et des doutes ignobles vont l’éloigner un temps de la Sardaigne, de cette mère adoptive dont les longs replis noirs de la jupe frissonnent de secrets.  » – Quelle question…le deuil s’achève quand s’achève le chagrin » (page 130).  Sur le continent, elle ne trouvera pas toutes les réponses car la Sardaigne, son village, sa famille sont autant de racines vernaculaires ancrées au plus profond d’elle-même.  Il lui faudra accepter le poids séculaire des secrets, retrouver le chemin de sa filiation comme une rédemption où elle jettera ses dernières convictions ; retrouver aussi le chemin tortueux de l’amour laissé en ébauche avant son départ et pourquoi pas celui de la paix. Une réconciliation entre des choix qu’elle n’a pas faits (et qu’elle devra faire en son âme et conscience) et ce qu’elle est devenue en grandissant. « Plus on atteint les profondeurs, plus il est difficile de rejaillir de soi-même » (p.119). Distinguer aussi ce qui est bien et mal dans cette façon de vivre encore archaïque : « Aux yeux des villageois, il n’existait qu’une seule règle ; il y a des choses qui se font et des choses qui ne se font pas ». (page 141). Le village qui joue aussi un rôle prépondérant avec les rivalités entre villageois, les hommes se battent pour un lopin de terre et le code d’honneur y est aussi important que la dignité qu’ils mettent à vivre et à mourir.

Une histoire étrange mais passionnante, portée par une plume ample et rapide. Trempée dans l’encre noire des âmes qui se cherchent, se reconnaissent sans mots inutiles. Les mots des taiseux. Les regards lourds de sens et les traditions sont aussi pesants que peuvent être légers les ammaretti aux amandes confectionnés religieusement la veille des grands mariages. En contraste éblouissant, la musicalité du style imagé ressemble à la Sardaigne rocaillleuse et écrasée de soleil. Un jeu subtil d’ombres et de lumières savamment distillé.  Un ouvrage qui n’est pas sans rappeler Milena Agus, dont je n’ai lu que Mal de Pierres mais en mieux…

Une participation de plus au Challenge Voisins, Voisines, d’Anne et à celui de Nathalie : Il Viaggio.

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51 réflexions au sujet de « ACCABADORA de Michela Murgia »

  1. Mais tu dis vraiment tout ou presque sur ce livre ! Plus de mystère pour ceux qui voudraient savoir ce que veut dire accabadora… Mais j’aime ton enthousiasme ! Allez, je le note dans les Voisins voisines !

    • Syl. tu me fais rire !!! J’ai fait de la confiture de mirabelles il y a quinze jours, on nous en avait donné un peu, pas assez pour l’hiver en tout cas !!! Bon courage, profite pendant qu’il fait frais…Bises

    • Sharon, c’est un livre envoûtant, dépaysant bref qui fait du bien et très bien écrit ce qui ne gâche rien ! Je l’ai lu très vite et pourtant depuis la début août mes conditions de lecture n’étaient pas idéales ! Si tu veux je demande à Anne qu’il fasse un tour chez toi avant de regagner la Belgique ? Il se lit vraiment TRES vite !!!

  2. Tout pareil que Syl 😆
    J’aurais pas osé te l’avouer comme ça, mais Syl l’a fait 😆
    Je suis effondrée dans la baignoire d’Ariane avec ses monologues qui me font couler au fond… Je ne sais pas si je vais résister… Je me suis tapée le premier, de la page 37 à la page 43, mais j’ai sauté une grande partie du 2e immmmmmmense, de la page 201 à la page 217… Il m’avait pourtant semblé avoir lu que MTG détestait les phrases longues… Ben, et là, il a tout adoré ???
    Faudra qu’on m’explique en quoi BDS est trop génial… ou je suis nulle ? 😆 ou je n’étais pas prête pour ce genre d’écriture… voilà, Miss Aspho, j’suis pas prête à lâcher prise 😆
    @ bientôt 😉
    Bises de ma tour

    • Soène, c’est bien la peine que je me décarcasse à faire des billets !!! Pour BDS, c’est comme tout, un livre nous touche ou pas, en fonction de notre subjectivité propre… Ne lâche pas prise surtout (quelle idée !!!), tu avanceras !!! 😀 Bises mouillées et orageuses !

  3. Soène, je fais ma pause… tout à l’heure je ne me sentais pas l’intelligence d’apporter un peu d’attention à ce billet. Alors… voyons un peu ce gros coup de coeur…

    Miss Aspho, un très beau billet ! Certaines façons d’être, habitudes ou « coutumes » me rappellent un peu mon village. Surtout les vieilles habillées de noir qui viennent pleurer les morts, les assister, les préparer. La dernière fois que je les ai vues, c’était pour ma grand-mère. Les pleureuses sont restées toute la nuit. J’avais peur de les approcher.
    Un livre que je note avec intérêt.

    • Syl., rien que pour toi un extrait sur les pleureuses : « …mais on entendait déjà à des centaines de mètres le chant sombre de l’attittu. Ces lamentations à la musicalité gouailleuse chantaient aux habitants de Soreni les chagrins présents et passés de chaque maison, car le deuil d’une famille réveillait les souvenirs des pleurs versés au fil des ans par toutes les autres. Aussitôt on fermait les persiennes, aveuglant les habitations, dont les occupants couraient pleurer leurs morts par absence interposée. »
      Toutes les traditions ancestrales sont présentes et le style est magnifique ! Cela devrait te rappeler la Corse ! Bises.

  4. Heu, Syl & Aspho, je reviens aussi, alors 😆 j’ai pas fait de marmelade mais là, voyez-vous, un vendredi soir, j’ai plus rien dans la tête, mes méninges ont fondu cette semaine, j’suis vidée d’inspiration. Ce livre me semble beau ô ô ô, tu le dis si bien, Miss Aspho, mais je l’inscris juste sur ma longue lal, j’voudrais pas être malade comme Sharon 😆
    Bonne soirée, ne me cherchez pas ce soir…
    Bisous d’O.

    • Aymeline : pas banale et envoûtante, on se laisse bercer… Si tu veux le lire je peux demander à Anne, tu me dis ! 🙂 et il se lit très très vite, une fois dedans, on ne lâche plus les quelques 212 pages ! 😉

      • si Anne veut bien, je suis bien tentée 🙂 sinon j’aurais deviné la « profession » de cette dame sans que tu le dises, car en occitan « accabar » veut dire terminer, on dirait que cela ressemble assez au sarde.

        • Aymeline, j’envoie un mail à Anne (tu as de la chance, je finissais mon texte pour demain :roll:), je ne pense pas qu’elle dira non !!! C’est curieux ces étymologies communes entre sarde et occitan, ça t’aidera car il y a plein de mots sardes (non traduits) dans le livre ! On comprend même si on n’a pas fait occitan/sarde première langue mais c’est mieux quand on a des notions !!! 😀

          • Pour les notions d’occitan on repassera, je ne l’ai pas étudié je connais juste quelques mots. Pour le texte de demain, j’ai déclaré forfait il fait trop chaud pour écrire des choses intelligentes 😉 bisous !!!

    • Flipperine : et encore la cadence a baissé pendant l’été à cause des Plumes et des visites familiales et amicales !!! Mais je précise que , au départ, c’est un blog de lectures, j’adore les partager ! 😀

  5. En voulant mettre le lien vers « Moi et toi » j’ai mis le lien vers ce roman ! Je l’ai, il faut que je le lise. Bon je vais mettre le lien vers l’autre roman maintenant.

    • Nath, je voulais te l’apporter à domicile mais Les Plumes me prennent vraiment beaucoup de temps en ce moment, pas que d’ailleurs, ça devrait aller mieux en septembre !!! En tout cas, je suis contente de mes deux lectures transalpines, surtout Accabadora…

    • Cériat, je te le conseille vivement, j’ai été scotchée que des coutumes pareilles perdurent en plein milieu du 20 ème siècle ! L’histoire est sombre mais pas que… et l’écriture superbe !!! 🙂 Veux-tu que je demande à la propriétaire de t’inscrire sur l’étape du voyage ? S’il t’intéresse autant que ça ??? ^^

      • Merci , c’est gentil, mais je n’ai pas le temps de faire de chalenge de lecture, je le commanderais par le net, mais je lis lentement et aime savourer les mots. 😀 Je n’aime pas me presser pour lire plusieurs livres dans une semaine, il me faut plutôt un mois pour en lire un entier. 😉 Mais j’apprécie de pouvoir découvrir des auteurs que je ne connais pas, donc je suis assidument vos lectures pour réserver les titres qui me plaisent. 😀 Merci donc pour ces belles découvertes. 😀

        • Cériat, ce n’est pas un challenge mais je comprends que tu veuilles prendre ton temps, j’ai appris qu’il allait sortir en poche à la rentrée, donc à surveiller !!! 🙂

  6. je suis comme toi, j’ai déjà trop de lectures prévues, mais je le garde dans un coin de mon carnet! et j’aime beaucoup le dernier paragraphe de ta chronique! bon dimanche!

    • Argali, il va falloir trouver une solution pour que je suive ton blog régulièrement, ça me mine de ne pas recevoir tes nouveaux billets par mail !!! 😦 Et quand je peux laisser un comm… 😦

  7. Je dois le lire prochainement et espère y trouver autant de plaisir. De toutes façons sur chaque blog qui en parle, il semble avoir beaucoup plu.

    • Béa, bah ce sont des choses qui arrivent, surtout quand on a lu beaucoup de billets flatteurs juste avant ! J’ai toujours peur d’être déçue quand c’est comme ça alors j’essaie d’attendre, d’avoir oublié les billets avant de lire le livre. Et puis, on ne réagit pas tous de la même façon et heureusement ! 😉

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