SAGAN ET FILS de Denis Westhoff


L’inconditionnelle de Sagan que je suis ne pouvait passer à côté de ce livre qui se revendique avant tout être le  « témoignage »  d’un fils, de ce « qu’il sait, ce dont il se souvient » de sa  célèbre mère. Ou comment, lui, Denis a vécu avec la « légende », qui était cette « légende » dans l’intimité.

Ce qui m’a un peu choquée quand même dans l’introduction, c’est la façon dont il dézingue tous les biographes (une en particulier mais jamais de noms) de sa mère, qui se sont selon lui appliqués à renvoyer une image « dégradante » de Sagan. Il parle aussi du « dernier » biographe (est-ce Pascal Louvrier ?) ou il dit : « (…) elle va pouvoir prendre toute la place dans les pages de ce livre , alimenter de nouveaux mensonges. Non, cette fois cela ne sera pas. Nous allons faire tout le contraire. Je vais me servir d’elle que je connais par coeur, et de la vérité que je connais un peu, pour rétablir l’équilibre. » Or, Pascal Louvrier a rencontré D.Westhoff et il ne m’a semblé à aucun moment qu’il maltraitait Sagan.  Quant à l’équilibre dont parle ce fils sensible, je l’ai trouvé parfois …ingénu… Après tout, il donne ici son point de vue d’enfant, alimenté par des témoignages de proches.

Personnellement, ce livre ne m’a pas apporté un éclairage très neuf sur l’idée que j’ai de l’écrivain et même de la femme. Rien que je ne savais déjà à travers ses livres. Quant aux rumeurs qui ont couru sur la « légende », ces rumeurs et attaques déformées ou déformantes, elles ont pris racine dans une triste réalité. La drogue qui a commencé avec l’accident de 1957, le mariage  de convenance avec Bob Westhoff qui est resté très présent pour son fils bien après le divorce de ses parents, Sagan et lui ont même continué à se voir pendant sept ans  après le divorce. L’omniprésence de Peggy Roche qui fut « une amie, une amante, une protection, un conseil. » (p.167). Et certainement le meilleur de la vie de Sagan à une période délicate.

Il raconte aussi certains souvenirs d’enfance dont il a souvenance, comment par exemple,  il a réparé un bateau électrique au Nain Bleu avec Jacques Chazot qui était son parrain ; ses vacances et sa relation avec ses grands-parents qui se sont beaucoup occupés de lui. La générosité absolue de Sagan était faramineuse ! L’histoire du carton à chapeau dans un  placard où elle gardait des liasses de billets où les amis dans le besoin allaient se servir (sans avoir à demander, par délicatesse) est incroyable ! Je ne suis pas étonnée outre mesure sur ce point.  En revanche, l’idéalisation d’un fils pour sa mère, à ce point là, est admirable mais je ne sais si elle va l’aider  vraiment à rétablir « l’équilibre » dont il parle au début de son livre. Il dit p. 207 :  » Je finis par penser comme François Mauriac – qui disait de ma mère « qu’elle était plus près de la grâce que certains croyants »-, qu’elle était une sainte ; une sainte moderne, qui assumait ses goûts, ses choix et sa liberté, qui avait un profond respect de l’autre, un amour de l’autre et le souci constant de ne pas lui faire de mal «  .  Alors certes, on ne peut le lui reprocher mais à la longue, une Sagan intemporelle, lisse qui n’a côtoyé que des gens  intelligents, beaux, fascinants et propres sur eux me chiffonne un peu… Je ne mets pas en doute l’attention que sa mère a eu à lui donner la meilleure éducation, à surveiller ses bulletins de notes ni ne conteste la présence de Bob Westhoff, très tâtillon sur les fautes de français de son fils, non, mais quand il suppose ainsi  p.107 :  » Mes parents ont du passer des soirées très agitées et très amusantes. Je crois que ce qu’ils aimaient le plus, outre le fait de danser, parler, se disputer, prendre du temps ensemble, c’était ce partage de grands moments de liberté, d’échanges et d’insouciance. » Ce sont effectivement des suppositions et elles n’ont qu’une valeur relative comme  les mensonges des biographes. Il n’occulte pas les graves addictions de sa mère, l’alcoolisme notoire de son père, mais il a parfois une façon de présenter les choses qui me semble « ingénue ». Sagan pensait qu’il était « déshonorant de donner la vie à un être humain si l’on n’était pas décidé à le rendre heureux ». Et elle disait (p.223) : « On ne peut pas être sûr de rendre un enfant heureux, mais on peut être sûr de tout faire pour le rendre heureux ». Et à lire les souvenirs de Denis Westhoff, il m’est facile de croire qu’elle y est parvenue, puisque en plus, elle n’aimait pas partager les choses désagréables de l’existence… Une enfance protégée peut-être, et un certain reflet qu’en a gardé son fils jusqu’à ce que la réalité (financière) beaucoup plus sordide le rattrape et le mette face à ses responsabilités. Et à des décisions, disons-le pas faciles du tout ! Il a eu beaucoup de courage sur ce point !

Seule la dernière partie où il nous relate les ennuis d’argent de Sagan m’était inconnue, un peu familière sans plus, ainsi que son combat à lui Denis pour accepter l’héritage de sa mère, décédée en 2004, un héritage de quelques millions d’€uros…de dettes. Et de l’autre combat, celui de voir rééditer les livres de l’auteure dont certains éditeurs ne s’occupaient plus.  En tout état de cause, ce témoignage touchant est bien sûr émouvant à de nombreux égards mais n’en reste pas moins imparfait et incomplet : on sait bien qu’une mère se gardera bien de tout dire à son enfant, surtout pas ces heures sombres où le doute l’assaillait, quand elle usait aussi de sa légende pour mieux rebondir, en atteste ce passage  « Des bleus à l’âme » (p 41) : « Non que cette image ne m’ait pas servie (La Sagan), mais j’ai quand même passé près de dix-huit ans cachée derrière des Ferrari, des bouteilles de whisky, des ragots, des mariages, des divorces, bref ce que le public appelle la vie d’artiste.  Et d’ailleurs, comment ne pas être reconnaissante à ce masque délicieux, un peu primaire bien sûr, mais qui correspond chez moi à des goûts évidents : la vitesse, la mer, minuit, tout ce qui est éclatant, tout ce qui est noir, tout ce qui vous perd et donc vous permet de vous trouver. » Et ça, c’est elle qui le dit ! Sans fioritures, avec son élégance habituelle qu’il serait impensable de lui retirer… Denis a hérité de la bienséance et de l’élégance  mais « l’équilibre » qu’il a voulu rétablir me laisse dubitative même si j’ai apprécié cette lecture tendre, trop tendre !

Et j’avais oublié que cette lecture comptait pour le Challenge de Sharon « Histoire de Famille »

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32 réflexions au sujet de « SAGAN ET FILS de Denis Westhoff »

  1. nous reprendrons la lecture de l’œuvre de Sagan qu nous pour l’instant nous avons quelque peu suspendue… mais nous zapperons cette bio qui ne nous semble pas indispensable. Merci pour ce compte rendu complet et précis qui nous évite la lecture de ce livre 😉

    • @ Carmadou : Je pense que l’oeuvre est beaucoup plus « crédible », c’est le point de vue d’un fils et hormis la dernière partie, je n’y ai rien trouvé de nouveau ou d’intéressant, un peu Oui-Oui et la gomme magique ! 😉

  2. Je ne savais pas que tu étais une fervente lectrice de Sagan. J’ai lu deux de ses romans il y a longtemps, j’en relirai un autre à l’occasion. Mais je ne lirai pas cette biographie, comme tu le soulignes, un enfant ne peut avoir accès à tout et c’est un point de vue tronqué. Mais pourquoi pas celle de Pascal Louvrier.

    • Sagan correspond aux débuts de mon blog quand je chroniquais chez Delphine ! J’en ai lu quatre à la suite ! Je pense que Sagan a protégé son enfant de beaucoup de choses, certes, mais ce que je n’ai pas trop apprécié c’est la mise à mort de tous les biographes, la certitude que SA vérité à lui était forcément la meilleure, il y a certainement du vrai mais beaucoup d’angélisme… Je te conseille vivement Pascal Louvrier !!! Je peux même te le faire voyager si tu le veux…

    • Clara, j’ai lu beaucoup de livres d’elle qui valent mieux que certaines bios pour certaines outrancières ! Mais je ne suis pas certaine que le témoignage d’un fils, partial et partiel soit une bonne idée pour rétablir « l’équilibre » ! Et pourtant j’avais hâte de le lire ce témoignage !!! 😉

  3. J’ai lu une biographie de Sagan, je ne sais plus laquelle non plus. Elle me paraissait assez juste, c’est à dire sans volonté de noircir ou de rendre angélique le personnage.

    • Je n’ai lu que celle de Pascal Louvrier qui m’a semblée très juste même si c’est un point de vue particulier, il l’a fait avec la chronologie de ses livres mais ce qui m’a surpris, c’est la façon dont il « abat » TOUS les biographes de sa mère, ne gardant que les images « respectables » que l’on donne d’elle car il la trouvait digne de respect malgré ses frasques… Résultat ce n’est pas très crédible pour certaines choses mais comme il le dit, c’est SON témoignage de fils….

  4. J’ai vu une interview de lui, pour la promo de son livre et j’ai été choquée par la similitude (ou mimétisme va savoir) entre cet homme et sa mère.
    Même type de phrasé, même timbre de voix et aussi de postures.
    A la sortie, j’ai eu peur que ce ne soit une idéalisation pleine d’amour d’une mère chérie vue par son fils chéri.
    Et je crois que tu me le confirmes
    Bisous

    • Réjanie, je l’ai vue aussi cette interview et la ressemblance est troublante mais ça s’arrête là concernant la littérature du moins! Bien sûr, il parle de ses addictions, il n’en fait pas non plus une personne toute rose mais il lui trouve des millions d’excuses, bref, c’est trop lisse pour être totalement crédible ! Personnellement, j’aime autant Sagan après ce livre, je loue sa pugnacité (au fils) pour que l’oeuvre de sa maman perdure mais je n’adhère pas à tout ce qu’il dit la concernant….

  5. C’est le problème de la vision d’un enfant. On a forcément une image fausse et tronquée de nos parents, célèbres ou non.

    Du coup, la biographie ne me tente pas, mais tu me donnes envie de me remettre à lire du Sagan, je n’en ai lu qu’un, et peut être le plus accessible : Bonjour Tristesse.

    • Eiluned, difficile de rester impartial et objectif avec nos parents ! Je te conseille vivement « Des bleus à l’âme »… C’est court, accessible, percutant et c’est du bon Sagan !

  6. Je n’ai rien lu de Sagan, pourtant plusieurs personnes m’ont encouragé à la lire.
    Faire une biographie ne peut à mon avis être impartiale et objective. Comment passer plusieurs années de sa vie à la rédaction d’une bio sans aimer la personne ? Car pour s’intéresser vraiment à un être, fut-il mort ou vivant, il faut l’aimer…ou le haïr.
    Ce que je comprends de ta chronique c’est que ce fils a voulu réhabiliter sa mère, à sa manière et de sa position de fils.

    • @ MTG : je ne suis pas d’accord,on ne demande pas à un biographe d’aimer ou pas mais d’être le plus fidèle possible à la vie de la personne dont on parle ! Si on l’aime c’est mieux que de le haïr mais ce n’est pas parce qu’un biographe se permettra une vacherie que la bio sera nulle ou fausse. A l’inverse encenser trop la personne la décrédibilise, ce qui n’est pas le cas pour moi puisque je connais bien Sagan à travers son oeuvre et non par le prisme déformant des rumeurs, mais je pense à ceux qui ne connaissent pas du tout… En plus il ne la « réhabilite » pas (si pour ceux qui n’ont lu que des torchons et pas ses livres), il prétend rétablir un équilibre »… Moi je veux bien, sauf que…

  7. Merci pour ce résumé. Étant moi aussi une grande fan de Sagan, je ne peux que ajouter ce bouquin dans la liste de mes prochaines lectures.

    Et comme disait SAGAN:
    « Entre deux personnes, l’enfance, c’est pire que trente ans de mariage. »
    A méditer 😉

    • @ Bandedelittéraires : il faut le lire quand on aime vraiment Sagan, même si le point de vue d’un enfant ne suffit pas à rétablir toute la vérité, d’ailleurs voulons-nous vraiment TOUT savoir de nos héros littéraires ? 😉 Il faut que la décence l’emporte sur le voyeurisme !

      • C’est donc plus un livre « complémentaire » de tout ce qu’on peut lire sur Sagan, mais il ne se suffit pas à lui-même pour comprendre l’écrivain et la femme ?

        La vérité, cette fameuse vérité…Alala.

        • Bandedelittéraires : voilà on peut le prendre comme ça ! J’avoue que toute la partie « misère » de Sagan, je ne connaissais pas très bien, ni les problèmes de réédition de ses livres, son fils s’est bien battu ; maintenant l’image qu’il a de ses parents, il parle beaucoup de son père reste l’image d’un enfant qui aimait et respectait sa mère qui était beaucoup plus respectable qu’on ne l’a dit ! Mais ça j’en étais (déjà) convaincue….

    • Flipperine, mieux vaut commencer par lire un auteur avant de se pencher sur les bios et ce, d’où qu’elles viennent mais celle d’un fils est toujours attendue et intéressante même si elle présente quelques défauts…

  8. Et Mr Westhoff a dit que « Sagan et fils » était le premier tome. Un deuxième est en préparation ! A quand le prochain livre sur les étagères des librairies ?

    Amicalement, Tony.

  9. J’avais lu un article sur cette biographie, il y a quelque temps…
    Pourquoi essayer de « percer » une légende ? La vérité, comme pour d’autres gens célèbres, restera inconnue, j’en suis convaincue.
    Ce fils, avec l’héritage de dettes de sa mère, avait sans doute besoin de se refaire une santé financière…
    Et les droits d’auteur peuvent rapporter gros !
    Sur France 2 aujourd’hui, sera diffusé « Françoise Sagan, des bleus à l’âme »
    J’aimerais bien regarder…
    Bonne journée & bisous d’O.

    • Soène, ce n’est pas pour « percer » la légende que j’ai acheté ce livre mais pour avoir le point de vue de son fils qui en dit autant que les autres sur la « légende » mais pas de la même façon ! Parfois, son regard d’enfant semble bien naïf mais ce qu’il fait pour la mémoire de sa mère est louable ! Cet après-midi c’est le film avec Sylvie Testud qui passe, je l’ai en DVD ! Aux dires de certain biographe et même de son fils, ce film est un tissu de mensonges, alors qu’il avait donné son accord en son temps… A n’y rien comprendre ! Bonne journée et bises venteuses ! 🙂

  10. je ne suis pas vraiment convaincue, comme George, qu’un auteur puisse le meilleur écrivain de l’histoire de sa mère, de son père etc, en toute impartialité, le tableau sera toujours plus coloré à mon sens…

    • Valou, tu as tout à fait raison, aussi émouvant qu’est ce témoignage, il ne peut être objectif ! Il faut le prendre comme un témoignage, pas une parole d’Evangile ! Quoique… 😉

  11. C’est intéressant tout de même que ce point de vue, pour comprendre entièrement une personne. les biographies doivent se recouper et nous permettre d’acquérir une vision globale, surtout pour un écrivain comme Sagan, avec tant de facettes …

    J’ai rencontré Denis Westhoff il y a quelques mois, et je l’ai trouvé en effet très attaché à sa mère, malgré des moments difficiles comme tu le soulignes, pour accepter l’héritage … Aujourd’hui il la défend complètement, voulant mettre son patrimoine en valeur, en particulier avec un futur site très complet et le prix Sagan qu’il a créé.

    • @ Missbouquinaix : Ce n’est pas inintéressant mais c’est le point de vue d’un fils, donc il faut le prendre comme tel ! C’est vrai que sa ressemblance avec sa mère est troublante… Je pense que s’il n’avait pas été là, l’oeuvre de Sagan aurait été en danger !!!

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