LE TURQUETTO de Metin ARDITI


Mais qui est le Turquetto ? Nous hochons la tête quand on nous parle de Titien, du Tintoret ou de Boticelli, mais lui ? Eh bien ce fut un élève génial de Titien, prolixe puisqu’il aurait peint plus de trois mille toiles. Sur « L’homme au gant », un bout du tableau qui illustre la couverture du livre, le T de la signature a été examiné par des experts  et des différences techniques prouvées scientifiquement ont mis à jour l’existence d’un autre peintre, « supposément » baptisé Il Turquetto. C’est l’histoire incroyable de ce dernier que nous conte ici Metin Arditi.

Avant d’acquérir à Venise une renommée éblouissante,  Le Turquetto (petit turc), Elie Soriano est né juif à Constantinople, bariolée, multi-ethnique et pluri-religieuse. Il a dix ans environ en 1531, son père est pauvre et malade, sa mère morte à sa naissance. Il est nourri par une famille grecque, mais élevé par son père et une maquerelle,  vendeuse d’esclaves pour le Sultan. Il court les rues et apprend à calligraphier avec un musulman au grand dam de son père qui veut lui transmettre sa judaïcité. L’image de ce père « pissant du sang », diminué, le révulse ; à peine a-t-il rendu l’âme qu’Elie prend un bateau pour Venise, alors plus sérénissime que jamais et dont il sait que l’on y peint comme on respire.Il n’a que faire, en apparence, de la religion. Il se taira toute sa vie sur ses origines, allant même jusqu’à changer de nom, épousera une chrétienne et vivra comme un notable, vivant largement de son art, admiré et reconnu par ses pairs. Malgré son succès, il reste dans l’ombre de Titien qu’il considère comme le maître absolu : « Le maître savait décrire les passions et les émotions comme personne. Il ne les apaisait pas. Il les exacerbait. C’était la peinture des passions faite par un homme capable de les dominer. »

C’est sans compter sur la Grande Inquisition. Les communautés religieuses qui s’occupent des pauvres se livrent des querelles de pouvoir pour être reconnues. Le zèle et la foi y côtoie la corruption et le stupre. Elie devenu Ilyas Royanos, à la cinquantaine, s’éprend de Rachel, une jeune fille juive du Ghetto qu’il va peindre sous les traits de La Vierge des centaines de fois. Et puis, une des ces célèbres communautés religieuses lui commande une Cène, un tableau qui doit surpasser et effacer des mémoires tout ce qui a été fait jusqu’à maintenant, imposant des conditions drastiques au Turquetto. Dans ces conditions figure l’interdiction à un seul juif de fréquenter les ateliers du Turquetto…

Je n’en dis pas plus sur cette histoire passionnante d’un homme qui a vécu sa vie durant dans le silence, qui a renié sa foi parce que peindre était un appel au-dessus de tout. Dans ce livre qui nous tient en haleine du début à la fin, jamais nous ne savons ce que pense réellement Elie de ce qui lui arrive (hormis au début et à la toute fin), il semble subir son destin, il est entré en peinture comme en religion, soumis et dévoué à son art. A-t-il fait siennes ces pensées de Titien reçues en confidence :  » Que veux-tu… La condition humaine est ainsi faite. Elle hésite. Elle est dans l’angoisse. Dans la quête, j’essaie de peindre l’existence, vois-tu… L’existence. »  Ce n’est qu’à la fin, terriblement émouvante que l’auteur lui prête des sentiments, lui ouvre un chemin de rédemption, de réhabilitation en lui rappelant d’où il vient. Mais à quel prix ! D’ailleurs la phrase d’A. Malraux citée en incipit est tout à fait adéquate :  » La vérité d’un homme, c’est d’abord ce qu’il cache. » Le style de Metin Arditi est simple et efficace. Je craignais que ce ne soit très « technique » mais pas du tout. Nous sommes ferrés dès la première page, conquis et subjugués par la maîtrise du thème que l’auteur nous rend accessible et vivant. C’est un coup de coeur !

Je remercie Anne d’avoir fait voyager ce livre qui mérite vraiment que l’on s’y arrête, je ne suis pas la seule à avoir apprécié ! Les avis de Anne, Argali, Sharon, Minou et sûrement d’autres !

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32 réflexions au sujet de « LE TURQUETTO de Metin ARDITI »

  1. Pas encore prête pour ce genre de lecture !
    Et puis, j’ai le temps de rien en ce moment, la chaleur doit faire fondre mes heures…
    Les T me prennent la tête, impossible de naviguer chez les autres, d’ici… bref 37° ça fait trop 😆
    Bisous torrides (de chaud, hein !)

    • @ Soène : détrompe-toi, ce livre est d’une facilité déconcertante ! Je ne pensais pas accrocher aussi totalement, fini il y a une dizaine de jours et le souvenir encore très vivace malgré Jane Eyre qui est passée depuis… Je suis dans ma grotte aux volets fermés, ça crame dehors, je ne supporte pas ! On n’est jamais content mais on nous sert la douche écossaise tous le temps aussi !!! 😆 Bises à l’ombre !^^

  2. Au moins, un livre que j’ai lu et dont je me souviens (parce que certains ne laissent aucun souvenir, malencontreusement). J’ai vraiment beaucoup aimé ce livre, difficile de le lâcher une fois commencé.

    • @ Sharon : le souvenir est encore tout frais et pourtant Jane Eyre est passée depuis ! Il m’a accrochée dès la première ligne, trop fort !!! :). C’est pour ça que je ne m’inscris pas aux prix Machon-Chose, pour quelques bons livres, il faut en croquer des indigestes… Courage !!!^^

      • Je ne me suis pas inscrite, j’ai postulé – cela faisait quatre fois cette année que je postulais, et jamais rien ! Là, j’ai été retenue, après avoir attendu plus d’un mois de savoir – ou pas – si j’étais prise.

        • Sharon adoooooooooooooore postuler, c’est une seconde nature chez elle. En comptant l’autre comité de lecture, cela ne lui fait que vingt livres à lire cet été.

        • Sharon : C’est bien ce que je pensais, c’est plus grave ^^!!! J’ai fait le Grand Prix des Lectrices de Elle en 2005, bouh… j’ai souffert !!! C’est fini, fini, déjà j’ai du mal avec certains SP…

  3. Hé attention tu as fait des fautes de frappe partout sur le nom de TINTIN….ok c’est pas trop drôle mais il fait 35°….
    Bon plus sérieusement, j’ai vu quelques tableaux de Titien et de Véronèse à Venise mais je me souviens bien plus des églises qui sont omniprésentes que des peintures…
    La phrase de Malraux est implacable de vérité justement…

  4. Je suis vraiment contente que le livre t’ait plu et ce qui est génial avec un livre voyageur, ce sont les manières tellement différentes dont chacun appréhende un bouquin, les lectures suivant les sensibilités… Merci pour ton enthousiasme !

    • @ Anne : Je vois que tu cherches toujours ton « v » sur le clavier (j’ai corrigé les blancs^^) !!! C’est moi qui te remercie de l’avoir fait voyager !! Un vrai coup de coeur, sans restrictions… 🙂

  5. Aaaah Metin Arditi !!! ♥ A chaque fois que je commence un de ses livres, je ne peux plus le lâcher avant la fin ! J’ai encore La fille des Louganis (PAL), Le Turquetto (j’attends qu’il sorte en Babel) et son dernier Le Prince d’Orchestre à lire… Mais je crois que mon préféré restera Victoria-Hall ! ♥ 🙂

    • Morgouille mais je nooote !!! C’était mon premier et une découverte fantastique !!! Te rends-tu compte, je ne voulais pas le lire tout de suite, j’ai lu deux lignes, oui les deux premières lignes et j’ai été accrochée !!! Je ne vais pas en rester là ! En as-tu chroniqué sur ton blog ? Je vais aller voir…

      • Malheureusement non ! J’ai lu tous les Metin Arditi avant mon blog…
        Mais voici mes préférés dans l’ordre : Victoria-Hall, La pension Marguerite, L’imprévisible, Dernière lettre à Théo et Loin des bras. J’adore l’ambiance des romans de Metin Arditi !!! L’art y a toujours une immense place, qu’il parle de peinture ou de musique… Et puis, ce que j’adore aussi, c’est qu’on retrouve les personnages d’un roman à l’autre, mais de façon particulière. Par exemple, les personnages principaux de Victoria-Hall sont des personnages (très) secondaires dans L’imprévisible, et inversément du coup. Ce sont comme des clins d’oeil et je trouve ça hyper agréable de pouvoir comprendre certains liens entre les livres ! 🙂
        Il faudrait aussi que je trouve l’un de ses premiers romans : La chambre de Vincent, qui doit parler de Van Gogh. Il a l’air assez attaché à ce peintre vu que dans Dernière lettre à Théo, il imagine ce que Van Gogh aurait pu écrire à son frère avant de se suicider. Bref, un excellent auteur !!! Je sens que je vais adorer son dernier qui vient de sortir… La couverture est superbe (http://www.actes-sud.fr/catalogue/litterature/prince-dorchestre) ! (Mais ça coûte cher… 😦 )

        • Merci Morgouille pour ce bilan détaillé ! Du coup j’ai refait ma liste dans l’ordre, tu es une tentatrice ruineuse !!! 😆 J’ai vu la couverture, Liliba en parle ce matin, elle a adoré si tu veux voir, c’est à . Moi j’attends les sorties Poche ou éventuellement les LV mais je ne peux pas mettre 20 € dans un livre !!! J’aimerais bien ! 🙂

  6. Ping : Metin Arditi, Le Turquetto | Lettres exprès

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