Le crépuscule du manoir…


Les bras languides de l’été s’ouvraient sur Sylvia, immobiles sous la canicule implacable. Debout, toute habillée dans le bassin aux nymphéas, près de l’étang poissonneux, elle ferma les yeux avant de se laisser glisser sous l’eau. Le monde du silence qui régnait là-dessous fit s’escamper les derniers bourdonnements d’abeille qui zigzaguaient dans son esprit. Essoufflée, elle remonta à la surface. Le manoir lui apparut alors dans toute la splendeur du crépuscule, bouton d’or perché au-dessus des champs avoisinants. Elle entendait au loin les musiciens jouer d’anciennes valses sur leurs archets enflammés. Et les abeilles se remirent à bourdonner…

Boris avait voulu que la soirée se déroulât sur la grande terrasse du premier étage, où se côtoyaient palmiers, azalées du Japon et bien d’autres essences rares aux racines emmaillotées dans des jardinières en zinc, joliment snobs et conçues pour les protéger  des rigueurs de l’hiver. Les parfums des lys et des lilas éphémères, mêlés à ceux des roses parme s’échappaient sensuellement des bouquets disposés depuis l’entrée pour l’occasion. Ce faste ostentatoire n’était que de la poudre au yeux, les larmes montèrent à nouveau : il m’a accusée d’être une girouette, repensa-t-elle, et aussi de ne pas être persévérante dans « leurs » projets. Et quoi d’autre allait suivre ? Leurs discussions finissaient en pugilat ces dernières semaines. « Tu ajoutes de la gravité à l’ennui », disait-il, le front plissé et les lèvres serrées en un trait fin accusateur. Mais qui s’ennuyait chaque été dans cet endroit impossible ? Que reflétaient les glaces de sa chambre, tendue de tapisseries aux enluminures moyennâgeuses ? Un visage d’où le sang se retirait chaque jour un peu plus. Elle chassât d’un geste de la main agacé les grivoiseries dont des bribes tombaient malgré tout dans ses oreilles… Qu’étaient-ils devenus pour l’un et pour l’autre  ? Les fantômes du passé, les siens surtout ne venaient plus la réveiller la nuit ; elle aurait voulu retenir en elle cette vision d’un bonheur triomphant, laisser les couleurs du couchant flamboyer sur un futur encore accessible un mois plus tôt ! Chasser plus loin ces aubes blanchies de vide absurde qui délavaient l’émeraude de ses yeux .

Revigorée, elle sortit du bassin, caressa la soie fauve de sa longue robe de bal, déjà sèche tant elle était diaphane, secoua ses longues boucles brunes qui s’échappaient d’un chignon compliqué et remit son tour de tête en perles avant de partir d’un pas décidé vers sa demeure. Pour changer, tiens, pensa-telle, si elle ajoutait de l’ennui à la gravité… et leur montrer à tous la vanité de leur existence. Arrivée sur le perron, elle cueillit une timide clochette bleue coincée entre les pierres. Elle tiendrait son rôle jusqu’à la nausée s’il le fallait,  elle n’avait pas dit son dernier mot…

La dernière participation de l’année à « Des mots,une histoire 71 »   avant la reprise d’Olivia le 4 septembre. Mais les Plumes de l’été reprennent le relais dès lundi… Les mots imposés étaient : girouette, ennuyer, s’escamper, manoir, hiver, enluminure, canicule, pugilat, clochette, abeille, palmier, persévérant -zinc -champs – essoufflé -musicien – glace -grivoiserie -étang.

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62 réflexions au sujet de « Le crépuscule du manoir… »

  1. J’aime beaucoup ce romantisme,ces aubes blanchies,ce manoir et ce crépuscule,figures classiques d’une langueur de vivre et portant déjà des signes de fin d’amour,de fin tout court.J’adore tes textes.

  2. Ce texte me renvoie à des histoires… Il y a cette fille dans l’eau face à la demeure, je pense aussitôt à Darcy, puis avec Boris, on est plongé dans les romans russes et après dans du gothique très anglais… C’est captivant ! J’aime ++ !

  3. Cela va finir par paraître suspect mais encore une fois j’aime énormément …il y a l’essentiel dans ton texte, certains passages sont pour moi d’un romantisme désuet qui me touche et c’est quasiment toujours le cas.
    La gravité rajoutée à l’ennui, ce P…..d’ennui.
    Les manoirs inspirent on dirait ainsi que nos lectures…
    Bises,

  4. Ping : Au revoir | Désir d'histoires

    • Merci Claude, je n’avais pas pensé à Ophélie !!! Je vais voir si la semaine prochaine, les mots me permettent de continuer sur ma lancée…(vu qu’on m’a déjà annoncé une quenelle, je vais peut-être faire dans la gastronomie !!^^)…

  5. Faut changer vos lectures !
    Pas besoin de lire Jane Austen, je me contente de tes jolis billets.
    Marlaguette m’a fait rire 😆 j’arrive moi aussi de chez Jean-Charles !
    Prépare toi au « Q » ! Tiens, je te donne déjà mon mot, ce sera « quenelle » et j’y tiens, j’suis de Lyon, faut pas l’oublier, hein !
    Bonne fin de semaine
    Ici, le vent du Sud est fou et dimanche ce sera super moche ! un dimanche normal, question d’habitude

    • Ce n’est pas vraiment du Jane Austen (j’aimerais bien mais pas mon style d’écriture). Marlaguette et JC ont fait des textes sympas !!! Qu’est-ce que je vais faire de ta quenelle moi dans ma suite au Manoir ??? Tu me le redonneras lundi car avec le week-end qui m’attend, j’ai peur d’oublier (je le note dans mon carnet des Plumes). On a toujours un temps plombé, le vent arrive et y zannonçent de la pluie et allez, hop, encore un week-end avec masque et tuba !! 😆 J’ai la fête de ma copine demain soir…youpi …Bises :)♥

  6. On sent l’empreinte de la nuit sur ton texte, cette une ambiance qui me touche particulièrement… Et j’adore le mariage du bassin avec l’image du manoir ! J’aime !!!

  7. 😆 j’ai rien lu de Jane Austen, c’était pour l’atmosphère qui se dégage de ton billet
    Pas de problème, je te la remettrai lundi matin, ma « quenelle »
    Bonne soirée chez ta Copinette

    • Si je peux me permettre Jane Austen c’est beaucoup plus gai et futile… et ça finit toujours très bien…je pense que tu aimerais même si faut parfois s’accrocher pour suivre.

    • Ha bé non, l’atmosphère Jane Austen est très différente !!! 😆 A part le manoir qui peut rappeler le Pemberley d’Orgueils et Préjugés, le reste n’a rien à voir !!! Tu ferais mieux de lire Jane Austen, tu comprendrais mieux l’engouement… Et il y a des mini-séries de la BBC tous les jeudis sur ARTE… C’est parfait pour te mettre dans l’ambiance… 🙂 Bises

  8. Comme d’habitude ma chère amie, j’aime ton ton, j’aime ton style .. alors ce bébé tu nous le mets au monde quand ? Je parle de ton roman au cas où someone tirerait des plans sur la comète.

  9. Voilà que je plonge dans le spleen des anglo-saxons, Ophélie dans son bassin….tu veux me faire pleurer…je suis romantique , très sensible. Et comme ton texte est très bien écrit, je suis triste pour la journée.

  10. Très romantique ton histoire mais un peu tristounette si c’est le début d’une sépartion ou alors tonique si elle reprend du poil de la bête… la gravité à l’ennui ou de l’ennui à la gravité
    formule à retenir mais pas facile à placer dans le repas dominical.
    à tantôt
    avec le sourire

  11. Bravo! Moi je trouve que tu écris mieux que Jane Austen. Chapeau bas pour avoir glissé tous ces mots. Si l’année prochaine vous recommencez ce challenge je vous suivrai. J’aurais plus de temps. C’est un très bon exercice d’écriture. J’aime bien et j’ai hâte de connaître la suite. Bises

    • Merci Missy, faut pas exagérer non plus !!! 😆 L’exercice continue chez moi dès lundi avec « Les plumes de l’été », si tu as le temps tu peux participer, sinon Olivia reprend le 4 septembre !!! 🙂 Bises et bon dimanche !

  12. Un texte énigmatique où je me suis demandée tout du long si elle voulait en finir ou si c’était juste l’effet de la canicule . Joliment ambigu ! Ouf à la fin …

    • Merci l’Or mais tu écris très bien si j’ai bonne mémoire… 😉 Tu peux participer aux Plumes ne serait-ce qu’une fois au cours de l’été si le coeur t’en dit ! 🙂

  13. Quel texte ! Lyrique .. n’est-ce pas ? « Leur montrer à tous la vanité de leur existence » … C’est très beau et laisse planer une vague inquiétude…

    Coincoins secs

    • Si tu le trouves lyrique on va dire qu’il l’est certainement un peu !!! 🙄 Je devrais faire une suite mais avec les mots en Q, je ne sais pas si je pourrais, sinon j’attendrai les R…

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