SUKKWAN ISLAND de David Vann


Émotionellement, je me remets juste alors que j’ai fini ce livre vendredi matin, le souffle coupé et une boule dans la gorge. Comment l’aurais-je ressenti si je l’avais lu avant Désolations et sans rien savoir du drame de l’auteur (son père s’est suicidé alors qu’il avait treize ans, le même âge que Roy le héros de Sukkwan, coïncidence ?) ? Je pense que la violence du récit m’aurait atteinte de la même façon… « Il lui manquait trop d’années pour arriver jusqu’à son fils ». Une petite phrase du livre qui en dit long sur le drame qui va se dérouler à huis clos, sous nos yeux entre un père et son fils, partis pour un an sur une île d’Alaska, Sukkwan Island, non habitée, dans une cabane « luxueuse » pour le père mais sans eau et électricité et avec juste des provisions pour deux semaines.

Dès le départ, Roy, treize ans s’aperçoit que son père est un incompétent, il n’a rien anticipé, ils ne sont pas préparés pour l’hiver polaire qui arrivera très vite dès que les trois mois de la belle saison s’achèveront. Ils pêchent, chassent et fument leur nourriture afin de stocker mais Roy n’a qu’un souhait, repartir de là au plus vite, retrouver la Californie, sa mère et sa soeur, ne plus avoir à subir les larmes de son père qui sanglote chaque nuit. La faiblesse pathétique de ce père est insupportable. En tant que spectateur, il nous paraît impensable qu’un adulte embarque un ado tout juste sorti de l’enfance dans une aventure pareille. Car ce rêve de « retour à la nature » est avant tout celui de Jim, le père, ex-dentiste qui va de Charybde en Scylla et qui a fait cette démarche pour retrouver un sens à sa vie de quarantenaire largué par ses deux ex-femmes, obsédé sexuel irrécupérable à l’égoïsme démesuré. Mais le manichéisme du père va plus loin, il culpabilise son enfant de ne pas vouloir continuer l’aventure, il le manipule pour mieux se rassurer lui, sauf que Roy est tout sauf bête : « Il avait l’impression qu’il était seulement en train de survivre au rêve de son père »... Et quelle survie ! Dans une nature beaucoup trop grande pour Roy, beaucoup trop hostile, en sachant que dans cette première partie, la radio ne fonctionne pas et l’hydravion qui les a déposés « passera de temps en temps » ! Roy se sent en charge de son père définitivement après que celui-ci saute d’une falaise, nonchalamment, style « j’ai mal évalué la distance ». C’est Roy, impuissant, qui va veiller et sauver le père comateux tout en ayant cette pensée horrible par la suite : « Sa peur atroce avait presque disparu, mais une part de lui-même qu’il ne comprenait pas bien aurait voulu que son père meure de sa chute, pour qu’il soit soulagé, pour que tout s’éclaircisse et qu’il puisse reprendre le cours normal de son existence. » Nous savons que ça finira mal et la surprise claque, énorme à la page 120 (environ) et ce n’est pas ce qu’on attendait, c’est pire ! Arrivée là, soit je spoile (je ne le ferai pas), soit je pourrais poursuivre l’étude des mécanismes psychologiques qui donnent leur sens au livre mais je n’en dirai pas plus sur la deuxième partie, différente de la première mais tout aussi terrifiante…Il n’y a pas beaucoup de survivants dans les livres de David Vann, ceux qui avaient résisté dix ans plus tôt dans Désolations (une des histoires de Désolations se lit ici à rebours), sont rattrapés par un implacable destin (les Kennedy à côté c’est de la gnognotte !). Et surtout surtout, je n’aimerais vraiment pas m’appeler Rhoda,  les Rhoda en Alaska ou partout ailleurs dans le monde sont-elles condamnées à enterrer leurs rêves et leur famille ? Et comment vit-on avec « cela » le reste de sa vie ?

Un livre qui m’a bouleversée, vous vous en doutez et bien que sachant qu’une partie (inavouable) de notre inconscient soit attirée par le morbide, je ne suis pas sûre de pouvoir lire tout de suite son troisième livre qui devait sortir en mai 2012… Car comme  le chant du cygne de destins perdus au-delà de l’horreur, ce livre est une radioscopie des enfers tortueux et torturés de l’âme humaine. C’est aussi une épitaphe tardive sur un amour filial incompris et douloureux. Vous êtes prévenus !

Ici, le très beau et détaillé billet d’In Cold Blog, suivi d’une interview éloquente de David Vann mais aussi d’autres liens de blogueurs qui l’ont lu à sa sortie. J’avais déjà parlé de l’auteur ICI. Un grand merci à mon ami Mind The Gap qui m’a offert ce livre… Qui compte pour le Défi Premier Roman, dirigé de main de maître par Anne. Mais c’est aussi un livre de ma PAL, prévu pour le Challenge PAL express de Miss Bouquinaix !

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76 réflexions au sujet de « SUKKWAN ISLAND de David Vann »

  1. Jim et Rhoda de Désolations reveinnent ici…
    j’ai adoré ce livre à sa sortie, mais curieusement davantage la première partie (avant la fameuse page 113 !) car je la trouve plus angoissante nerveusement, l’écriture fait monter l’angoisse sourde qu’on ressent que ça va mal se passer…
    J’ai lu un autre livre très dur de Vann sur un bateau, où il avait aussi failli perdre la vie dans des circonstances difficiles ! Quand on l’écoute raconter sa vie, on se dit qu(il vaut mieux ne pas s’appeler David non plus !!!
    beau billet, j’attends avec impatience la sortie en français du suivant (il est sorti mais en anglais).
    biz( c’que j’suis sérieuse en ce moment ! oh la la ! je repasse mettre un peu de bazar après les cours !)

    • Somaja m’a dit hier que la première partie était une nouvelle parue sous le titre de Legend of a Suicide (ça je le savais), ce que j’ignorais c’est qu’il avait rajouté la deuxième partie indépendamment, il l’a écrit en 17 jours (après dix ans à avoir planché sur ce livre) sur son catamaran. Et il a failli mourir au Mexique sur ce même catamaran, quel poisse il a ! Pour le troisième, j’attendrai encore mais je sais que je vais baver (c’est moche) dès qu’il va sortir ! Comment ça du bazar ??? Toi ??? Je n’y crois pas une seconde… 🙂

      • c’est pas virgin suicid, c’est « legend of a suicid » ! ta main a fourchu ??? (ben oui, depuis que t’as pluS ton ordi, Tu disjonctes ! )
        c’est intéressant ce que tu dis sur les deux parties, c’est vrai qu’elles sont très différentes !
        eh, le catamaran ! c’est ça qu’il racontait dans son livre que j’ai lu !
        Sinon, « Dirt » est sorti en anglais, je me tâte (pas fort…!) mais bof, j’attendrai en français…!

        • Ho la honte, je n’ai pas fourché, j’ai confondu (dyslexie quand tu nous tiens !!!) Par contre toi je vais corriger les fautes de ton comm’, c’est insupportable Madame La Prof !!! Ha mé !!! Non seulement je vais attendre en français, mais j’attendrais aussi les avis des copines !!! 🙂 Va lire de toute urgence l’interview d’ICB (j’ai mis le lien), l’histoire du catamaran au Mexique est expliquée !!!

  2. Coup de poing : c’est le mot ! ce livre fait mal, j’étais crispé dessus au fur et à mesure de ma lecture…mal à l’aise…bref, ce livre est sombre…et d’une écriture impitoyable !

  3. Je vois en te lisant que ce livre ci t’a vraiment fait beaucoup d’effet alors je vais rester sur ce beau ressenti…ça valait le coup de veiller un peu hier soir pour faire ta chronique…elle est très convaincante et très sensible….

    • Merci à toi !!! C’est vraiment dommage que tu n’accroches pas, ses livres sont vraiment à part… Pour que je mette deux jours à finaliser mon billet, c’est que je n’avais pas de mots pour en parler, pas facile de trouver le mot juste dans un tel contexte, il y en a eu des ratures et des « coupes » !!!

  4. J’ai honte de dire que je ne connais ni l’auteur, ni « Désolation » et encore moins ce titre !
    Je ne vais pas le faire figurer dans mes lectures prochaines, même si c’est très bien…

    • Tu n’as pas à avoir honte ! L’auteur a beau dire qu’il se sert de la fiction, que ce n’est pas tout à fait son histoire (en partie) quand on connaît le vécu derrière, c’est encore plus violent, je ne te le conseille pas, pas à toi ! 🙂 ♥

  5. Quel beau billet ! Un coup de poing ce livre, en effet (c’est la page 113, très exactement dans l’édition grand format, et je me suis acheté la version poche comme toi, je voulais l’avoir dans la bibli ce livre) Et pourtant David Vann a l’air tellement gentil, souriant, il semble avoir pu vivre une résilience, comme on dit. Merci pour les premiers romans, c’est le troisième ce matin, belle moisson !

    • Merci Anne, j’ai retrouvé mon post-it de la page après !!! J’ai aussi Désolations et ceux-là j’y tiens ! Pour la résilience personnelle de l’auteur je suis d’accord mais pas dans ses livres ! 😆 Je suis ravie que ton challenge marche bien, c’était une excellente idée ! 🙂

    • Oui je suis d’accord, Désolations est un peu moins raide que Sukkwan ! Je ne sais pas pour le 3ème, j’avais entendu dire l’an dernier qu’il serait encore plus dur !!! Avec de l’humour mais…

  6. Je ne lirai pas. Comme le dit ma bibliothécaire : « pourquoi se faire du mal en lisant ce livre ? » Je suis d’accord avec elle. De plus, que l’auteur veuille exorciser ses souvenirs, soit, mais qu’il les garde pour lui.

    • Je te comprends, ça m’a fait ça avec Désolations mais bon, une fois qu’on a commencé, difficile e ne pas aller au bout de la démarche ! C’est certainement plus violent que tous les vampires de pacotille réunis !!! 😆

  7. J’avais été hypnotisée par ce récit. Quand on connaît un peu la vie de l’auteur, on se dit que l’écriture peut sauver la vie !
    Magnifique billet! Je crois que le mien attendra encore un moment après ça. bises

    • Merci ma So ! Ecrit avec les tripes ce billet et à l’arrache ! Je le disais à Sharon, c’est aussi bien que l’auteur ait parlé de son drame (de ses drames, je te conseille l’interview d’ICB), ça dédramatise la fiction (c’est lui qui le dit !) et il a évité aux charognards de venir fouiller sa vie en la réécrivant… Un travail de deuil que je trouve « propre » !♥

  8. Je n’ai pas encore trouvé le courage de me plonger dans cette histoire… Mais tous les billets que j’ai vus jusqu’à présent sont unanimes : une lecture qui secoue! Apparemment, tu as été marquée toi aussi…

  9. J’ai lu ton billet en diagonale, le livre est dans ma PAL et comme je sais qu’il remue beaucoup je veux me préserver la surprise ^^ Et vu ta conclusion je pense que je ne vais pas être déçue !!

  10. Je comprends ton émotion, au vu du ressort de ce roman, mais j’avoue en avoir tiré un bilan plus mitigé, j’étais presque en colère à la moitié du bouquin, parce qu’il y avait pour moi comme des facilités psychologiques, bien pratique pour trouver une tournure aux événements, mais que je trouvais tombant trop à plat..
    J’avais donné mon avis là : http://danslessouliersdoceane.hautetfort.com/archive/2012/01/16/sukkwan-island-david-vann.html
    Je crois que je reste un peu rétive à ce genre d’auteurs trop encensés 🙂

    • Moi aussi je suis rétive normalement, mais j’ai trouvé sa façon d’écrire au scalpel si nette, si « propre » malgré le poids de l’histoire que je ne l’ai pas lâché une seconde après l’avoir commencé (Désolations aussi) et c’est tellement rare que j’en déduis qu’il sait parfaitement écrire… Il a quand même mis dix ans à être publié alors…il le mérite aussi son succès. Maintenant reste à voir la suite de son oeuvre !!! 🙂

  11. Même si j’ai trouvé « Désolations » plus abouti que « Sukwann Island », dans celui-là j’ai aimé détester la veulerie et l’irresponsabilité de Jim, tout comme j’ai aimé redouter, comme Roy, voir venir la nuit et le moment où je devrai subir les confessions de mon père.
    « Dirt » ne devrait plus tarder à arriver dans ma BAL…

    • Désolations est plus abouti dans l’échine du livre, ici les deux parties sont nettes mais ne se heurtent pas malgré tout… Je crois que suis tombée dedans définitivement malgré mon « attirance-répulsion », je lirai « Dirt » mais en français siouplaît !!! 🙂

    • Je pense que l’on aime de suite ou que l’on déteste ! C’est vrai que la deuxième partie, écrite séparément est plus faible que la première mais j’étais tellement dedans que ça ne m’a pas choquée du tout !!! 🙂

  12. Oula je ne pense pas le lire, je pense que c’est le genre de roman qui risqué de me hanter après la dernière page avalée et de me faire trop cogiter… Peut-être le lirai-je quand je serai moins émotive. Je vis trop à travers mes livres et j’ai peur que ce roman me laisse une empreinte indélébile. Tu t’attaques à du lourd…

    • J’avais commencé avec Désolations qui m’avait bien secouée donc je m’attendais à passer une zone de turbulences ! Et je peux te confirmer que l’on n’oublie pas ses livres de sitôt ! C’est même dérangeant pendant la lecture, la violence est permanente même dans les choses « anodines »… A lire quand l’émotivité est en berne mais l’est-elle jamais vraiment ?

  13. Le père est un grand malade qui n’a pas complètement conscience de sa dangerosité.Sinon, merci pour ta venue (sur ton profil Blogger, tu as renseigné plein de blogs copains sauf le tien ! il a fallu que je retourne chez Une Comète pour te retrouver). Bises

    • Houla j’ai fait ce profil Blogger pour pouvoir commenter les blogs blogspot alors ne me demande pas la lune !!! 😆 Pour le livre l’expression « grand malade » m’est venue à l’esprit également à propos du père ! Merci de m’avoir trouvée ! 🙂

  14. entièrement d’accord avec toi!un livre lu à sa sortie et dont je me souviens encore avec précision et émotion, autant que Désolations d’ailleurs..et j’achèterai et lirai le prochain, trop heureuse d’avoir rencontré un tel écrivain!

    • Même ma maman qui a un âge certain et commence à oublier beaucoup de choses se souvient très bien de Désolations… Je sais très bien que je lirai son prochain quoique je dise ! 😉

    • Bonjour Rose, désolée ton comm était dans « Indésirables », je viens juste de le voir ! J’ai attendu 6 mois après Désolations et je n’avais rien oublié, tout m’est revenu ! Il faut le lire quand on en a envie avant tout ! 🙂

    • Pour l’impression de malaise, on est servi !! Lis-le à tête reposée et quand tu en auras envie … J’ai attendu six mois après Désolations…Cet auteur est particulier, on ai me ou pas !^^

      • Pas bête ! Mais cela dit, c’était si puissant pour moi que ça me faisait du bien de faire des pauses… (comme Room, lu récemment.Vers le milieu du bouquin, je ne pouvais lire qu’une page à la fois, tellement c’était fort ! Tu l’as lu ?)

        • Moi je préfère avoir mal un grand coup et passer à autre chose !!!^^ Non je n’ai pas lu Room mais après Sukkwan, je refais une pause de trois mois minimum dans les lectures « dures »… 🙂

  15. Ah, Sukkwan Island… Ton billet me rappelle ma lecture de Désolations, en octobre ou novembre dernier. Je m’étais pris une vraie claque. J’attendais que son souvenir s’estompe pour lire celui-ci, qui semble être fort proche niveau ambiance, mais il reste si présent dans mon esprit quand j’y repense… Du coup, je pense quand même lire Sukkwan Island cette année, vu que je l’ai acheté direct après avoir lu Désolations ! 🙂

    • J’ai attendu juste six mois et waouh ! Quelle claque, pire encore que Désolations ! Toujours dans le même genre bien sûr, sauf qu’ici on sent que la deuxième partie a été écrite indépendamment de la première et le livre n’est pas égal, mais on le dévore !!! Celui-ci je l’avais, je pouvais te le faire voyager (même pas peur de la Belgique !!!^^)…

  16. Ping : BILAN DE JUIN, Bilan du régime palesque…de Miss Bouquinaix ! |

  17. J’ai pour ma part été déçu par ce roman, que j’ai trouvé trop noir et finalement assez ennuyeux. J’en attendais plus, étant son immense succès.

    • Bonjour et bienvenue Anaïs, j’adore David Vann malgré les horreurs qu’il écrit !!! J’ai hâte de lire Impurs, son dernier… Pour l’instant Il ne parle pas de faire un livre sur Rhoda, il nous fait languir le bougre !!! 😆 Bonne fin de journée ! 😉

      • Oui, je me demande s’il va renouer avec le principe de reprendre des personnages secondaires… à force, on s’attache à cette maudite famille – même si après ces deux tomes, il ne reste plus grand monde, entre assassinés et suicidés !
        et merci pour ton joli blog !

  18. Bonjour, je viens de finir de lire se roman et j’ai un travail sur celui-ci. J’ai deux questions que je n’arrive pas à répondre.
    1.L’environnement a joué un rôle important dans l’évolution de la relation entre Roy et Jim. Illustrez.
    2.Montrez la loyauté de Roy envers Jim.
    Pouvez-vous m’aider ?
    merci d’avance
    Francis L.

    • Bonjour Francis, je ne fais pas les devoirs de français des élèves, je n’en serais d’ailleurs pas capable mais si tu lis bien le livre, tu trouveras aisément les réponses à ces questions qui sont vraiment très simples quand on a bien lu le livre ! 😉

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