LE BROUILLARD DES RETOURS…


En boitant, j’ai parcouru les cinq kilomètres depuis la gare, les pieds en sang et les jambes lourdes comme les pierres de granit noyées dans le brouillard du couchant. Le bébé pleure doucement contre mon ventre. J’essaie de ne pas glisser sur la mousse qui, comme les nids-de-poule, jalonne mon parcours. Les chiens, à l’entrée du village sont les mêmes que vingt ans plus tôt : toujours des bâtards à l’œil torve et jaune, la queue en panache ou entre les pattes, à l’image des hommes du coin ; d’un côté les actifs qui troussent de fausses vamps permanentées, de l’autre, les perclus de la prostate. Dans les deux cas, un filet de bave au coin des lèvres accompagne leur désir inassouvi, lorsqu’ils s’égayent sur les pelouses grasses et vertes de la zone pavillonnaire.
Au carrefour du calvaire je quitte le chemin de la chapelle fièrement dressée sur un promontoire face à la mer. Ma voix s’est perdue depuis longtemps sous les rafales du vent qui souffle jusque dans l’abside, cachée derrière le chœur,  merveilleuse de douceur et de paix, une paix que je n’ai jamais retrouvée ailleurs qu’ici… lorsque je venais en cachette me réfugier les jours où la tempête s’abattait sur la maison. LA MAISON. Celle des parents, aseptisée au confort de l’ennui et des sticks de Brise pour parfumer les pièces. La tarification des choses du quotidien a remplacé le bonheur et la bohème d’antan. On y parle épargne, Livret A et assurance retraite. Je lutte une dernière fois en grimaçant contre la douleur  qui me lancine dans la chaussure. Courage, je sonne ? « Personne n’est irremplaçable » a crié ma mère quand je suis partie sans me retourner. Elle avait la bouche tordue dans le même sifflement que fait le couvercle en aluminium de sa cocotte bon marché. Celle où mijote l’invariable soupe aux choux et au lard. Mon seul désir à cet instant est de nourrir ma fille, de masser mes pieds cloqués, de déposer quelque part mon corps  en marmelade. On parlera après. Après que mon désespoir se soit essuyé l’amour-propre sur le paillasson. Le bébé pleure à nouveau et je sens un tourbillon m’aspirer vers le bas. C’est elle qui ouvre la porte en laissant la chaîne de sécurité, la moitié du visage seulement derrière la porte. Elle a vieilli, sauf la bouche mince et tordue n’a pas changé : « Tiens, te r’voilà toi ! commence-t-elle en ricanant », « Mais qu’est-ce que… »,  ajoute-t-elle rapidement en voyant le Kangourou accroché  sur mon ventre. Ses yeux durs et toujours secs s’éclairent alors d’une lumière inconnue de moi et elle tend ses bras maigres pour attraper ma fille. Instinctivement, je recule devant ce bonheur incompréhensible que je lis dans ses yeux. J’entre, et rompue et vaincue, je dénoue le porte-bébé en lui tendant la petite avant de m’écrouler sur une chaise de cuisine en formica. Un bouquet de  tulipes perroquet jaunes et rouges trône fièrement dans un vase Cristal d’Arques posé sur la toile cirée. Je sens mes nuits d’insomnie cerner mes yeux  mais je lutte pour rester debout face à elle. Elle a déjà la situation en main et fait chauffer un biberon en gazouillant comme une niaise avec l’enfant. Je suis prête pour le tir nourri de bile et de questions qui va sortir d’un instant à l’autre de son foie. S’ensuivra un feu d’artifices de mensonges dont je suis coutumière par nécessité, entre la survie et l’hypocrisie, j’ai choisi ! A quoi bon dégommer ses certitudes pliées, repassées, amidonnées et ses a priori  médiocres, enrobés d’aigreur accumulée ?
Surprise par son silence, je ne bouge pas. L’air important, elle fait glisser une lettre jusqu’à moi : « Tiens, c’est arrivé hier, on dirait qu’il y en a au moins un sur cette terre  pour qui tu es prévisible. On dirait que ça vient d’un docteur !». Sans l’écouter plus avant j’ouvre fébrilement l’enveloppe et je reste bouche bée devant l’hologramme que Paul a fait de ma dernière radio. On voyait déjà le  pamplemousse sous l’astragale, un petit pois à l’époque… Le « docteur »  est poète  à ses heures et en souriant,  je lis l’acrostiche qu’il a fait avec mon prénom : Camille….

Cette histoire avait commencé ici et  , puis s’était terminée ICI, mais il semble que Paul et Camille aient encore des choses à nous dire… à suivre donc… Par contre, c’est une pure fiction et ma maman ne ressemble pas du tout à ça !!! Qu’on se le dise !

Les 29 mots à placer pour Des mots, une histoire 53, chez Olivia, ICI, étaient  : pamplemousse, bonheur, insomnie, feu, artifice, mensonge, niais(e), pelouse, tarification, irremplaçable, vamp, tourbillon, pierre, choux, abside, mousse, choeur, douceur, désir, marmelade, trousser, perroquet, carrefour, bas, bouquet, lumière, désespoir, astragale, hologramme.

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58 réflexions au sujet de « LE BROUILLARD DES RETOURS… »

  1. Peut-être que ta mère ne ressemble pas au portrait à la bouche tordue mais de qui t’es-tu inspiré pour la fille? j’aime beaucoup et je ne sais pas pourquoi: » les perclus de la prostate…un filet de bave au coin des lèvres.. » l’homme dans sa décadence.

    • Wens, le traqueur de « vécu » !!! Je me suis inspirée de gens que j’ai connus, dans le coin ça ne manque pas ! Et certainement un peu de moi mais pas à ce point là quand même ! 🙂 Dans nos campagnes de l’Ouest ce qui m’a choqué c’est qu’un homme sur deux a un problème de prostate (les pesticides ?) et une femme sur cinq a, a eu un cancer du sein ! Mais pareil hein, ils ne sont pas tous lubriques….

  2. On dirait du vécu. Si je ne te connaissais pas un peu… bouh ! je vais boire mon thé, tu a réussi à me tordre le ventre ! Un texte : Waouh !
    Bisous et bonne journée♥

    • Comment ça casser du mâle ? Rooh c’est toi qui vois du mal partout, je commente ce que je lis en même temps hein 🙄 Je vais aller voir qui tu as suriné toi aujourd’hui, d’ailleurs …

  3. Et bé, c’est terriblement beau… ça prend aux tripes… à la campagne, la vie et les gens sont durs…
    Dans l’urgence, tu écris magnifiquement, Miss Aspho 🙂
    Bisous pour ton vendredi et @+ ailleurs…

  4. Ah tu boites en plus ! 😯
    Voilà chaque fois on en voudrait plus et tu t’arrêtes. Écris-le ce roman qu’on s’en repaisse.
    J’aime tes associations de mots comme celles citées plus haut et cette phrase me fait sourire : »toujours des bâtards à l’œil torve et jaune, la queue en panache ou entre les pattes, à l’image des hommes du coin »

    • Ce n’est pas MOI qui boite, ho ! 😉 Mais il va y avoir une suite je pense, je les aime bien ces deux là…alors que je pensais en avoir fini avec eux… 😉 Je me doutais que tu allais aimer ce passage, mais pourquoi donc ? 😆

        • Arrête de tirer la langue, j’ai déjà une idée pour la suite ! 😆 J’espère que les mots seront pas trop durs ! Il parait que tout le monde a eu du mal avec mon « trousser » même que Val n’a pas pu le placer. Toi t’as pas eu de mal visiblement ! 😉 (ça laisse des absides et des perroquets et un pauvre trousser les fait trembler, roooh^^)

  5. Ma mère disait : comme on fait son lit , on se couche ! je ne vois qu’une chose, cette fille a fauté et la mère est bien brave de les recueillir.
    Non je plaisante le texte est prenant et on a envie de voir une suite que va t-elle devenir avec son pamplemousse. Merci
    A tantôt

    • Ha ha ! Tu m’as fait peur au début ! 🙂 C’est déjà une vieille histoire et j’ai loupé un désir d’histoires alors que le texte était presque fini, je vais faire une suite « flash-back » la prochaine fois !^^

  6. Ping : Il s’est envolé | Désir d'histoires

  7. Il y a des morceaux admirables…le paillasson et l’amour propre, le pamplemousse sous l’astragale et j’aime beaucoup l’idée du choix entre la survie et l’hypocrisie.
    Si tes insomnies te permettent d’écrire ainsi, cesse de dormir….
    Je relève que les hommes en prennent une fois de plus pour leur grade…je trouve que la comparaison avec les chiens est dure ( pour les chiens ???).
    Oui ce texte me rappelle mon  » désir inassouvi  » d’écriture et je dois te laisser car en tant que mâle, même s’il ne s’agit pas ici d’un désir sexuel, le filet de bave n’est pas loin…pffff !

    • ha ha ha, mdr !!! Ha tu me fais rire ! Bon en même temps elle revient dans un univers « crasse » où j’ai forcé un peu « le trait » sur certains détails… Et je l’avais écris avant l’insomnie, je tiens à le préciser 🙂 Merci pour ce fou-rire :D, allez, tiens je te passe du Sopalin pour le filet de bave, suis prêteuse moi !^^

    • C’est pas Jean-Charles qui nous parlerait d’un désir inassouvi d’… écriture 🙂
      MDR !
      Tout d’même, des Bloguinets dans la Bloguo, ça met tout d’suite du sel

      • Dis-moi ma Plume ça te gratouille ou ça te chatouille ??? 🙄 Parce que là tu les cherche hein les « bloguinets »… Je ne me mêle pas de votre conversation ! Je t’embrasse ♥♥♥

    • Bonjour Little Cat et merci ! Oui il va y avoir une suite, je pensais qu’elle était finie mais non, il me vient des idées pour eux, va falloir que les mots imposés ne me tarabustent pas trop non plus… 🙂

    • Un univers fait des « choses de la vie » même si ce n’est (heureusement) pas la mienne ! 😆 Merci Eilu… (je planche sur ta lettre d’amour pour lundi, j’espère y arriver !!!^^)

    • Bienvenue dans mon jardin Erika ! 🙂 Un peu triste en ce moment mais on se réchauffe entre nous avec forces rires et blas-blas !^^ Je découvre des blogs tous les vendredis ou samedis, ça dépend… 🙂 Et c’est toujours un plaisir !

    • Oh quand même ! Elle n’a pas été heureuse (on s’en doutait) mais pas esclave non plus !!! Sacré Pierrot, arrête de lire des romans qui « t »embrouillent la tête, ma fille » !!! 😀

    • Bah oui ! En plus j’ai un texte commencé pour un désir d’histoires (semaine dernière) pour faire la transition. Plus qu’à le remanier et enlever les mots imposés, et ajouter ceux qui tomberont mardi ! 🙂 Voilà tu sais tout !

  8. J’ aime beaucoup ton texte. 😀 J’aime aussi le « désespoir se soit essuyé l’amour-propre sur le paillasson » . 😀 L’histoire d’une mère et de sa fille est bien rendue et la chute n’est pas mal non plus. 😀

  9. Il me semble que tout commence dans une gare. Elle nous ouvre les quatre points cardinaux. Ensuite, il nous reste à suivre le chemin de notre imaginaire pour y concentrer tous ces maux et ces mots.
    Texte fluide, agréable à lire ; j’aime bien, même la maman 🙂

    • Bonjour et bienvenue Belladonna, Bonne soirée !Ha non, tout a commencé sur un bateau !^^ J’avais mis les liens pour ceux qui auraient raté le début mais il y a tant à lire le vendredi, qu’en fait il vaut mieux suivre 😆 J’aime pas trop la maman mais bon, on va l’adoucir un peu…

    • Justement, c’est pour la suite ! Sinon c’eût été trop long !^^ Pour une fois que j’envisage une suite « sérieuse » (enfin pas trop non plus)… Bise Val et désolée que mon « trousser » t’ait donné tant de mal ! Ce n’est pas mon style de donner des mots tarabiscotés pour le plaisir ! Je venais de voir vamp, ça a du m’influencer 🙂

  10. J’ai fait le tour des précédents et suivant épisodes 🙂 Effectivement, ils existent tes personnages, la vie que tu leur as si bien insufflée ne peut plus les quitter..et on ne va pas s’en plaindre !

    Amitiés à ta mère 😉

    Coincoins

    • Merci à toi d’avoir pris le temps ! 🙂 Chapeau bas… Et merci de tes encouragements, je vais essayer d’être à la hauteur ! 😉
      P.S. : J transmets à ma maman !!! 😀

        • Mais voyons gentil Canardo, ne culpabilise pas parce que tu écris de longs textes ! ça m’arrive souvent ! Et que veux-tu, faire quinze lignes à partir du moment où il y a plus de 20 mots imposés me semble improbable ou alors le texte est privé de sens la plupart du temps sans parler des contresens attribués aux mots… Quand la qualité est au rendez-vous, je ne me préoccupe pas du reste ! Tu n’as rien à réparer, tu es toujours le bienvenu et j’aime beaucoup ta mare où il fait bon musarder ;)… Merci pour tes coincoins toujours renouvelés ! 😀

    • Je suis réaliste ! >Nuance… Le roman ? Je crois que je vais commencer par des nouvelles…on ne va pas s’affoler non plus ! 🙂 Mais qui sait ? J’y pense, j’y pense… Merci Claudia ! ♥

  11. Ping : IL NEIGE Ô MON ANGE … |

  12. The program is also described sometimes as a very buy out music library.

    Some indie music arena has become tougher, as more aspirant artists want to be
    able to get noticed.

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