DÉSOLATIONS de David Vann


S’il est un livre qui porte bien son titre, c’est celui-ci. J’ai attendu une semaine pour en parler tant il m’a remuée au couteau, noué la gorge et m’a obligée à rester en apnée. Je n’ai pas pu le lâcher une fois commencé, et je l’ai lu en deux après-midis.

Derrière Irène et Gary, la petite soixantaine, il y a l’Alaska, ses paysages ancrés dans une réalité sauvage et solitaire entre fantastique glaçant, poésie froide et sans ambages, du nature writing brut de décoffrage. Il y a surtout Irène…
Gary, son époux en retraite a une obsession qui ne souffre aucune attente : il veut construire SA cabane sur une petite île coupée du monde, où il souhaite finir ses jours, dans l’inconfort le plus total mais pour retrouver une forme de bonheur et de vérité (au départ). Sa femme  sait que cette cabane sonne le glas de leur couple, la conforte dans l’idée que son mari ne l’aime plus. On se demande de quoi elle est faite Irène pour endurer ce qu’elle souffre. Des maux de tête impossibles (et inexpliqués) s’ajoutent à l’incompréhension, l’absence de communication, la solitude  qui règnent dans le couple. Seule Rhoda, leur fille trentenaire, fiancée volontaire, aspirante au mariage fait encore le pont entre eux. Et malgré cela, ils ne se rejoignent jamais, chacun renfermé sur ses certitudes implacables. Mais sa vie professionnelle et son propre couple ne lui permettent pas de s’occuper de sa mère autant qu’elle le voudrait. Son instinct  la trompe rarement, elle ne le suivra pas toujours au bon moment…

L’été touche à sa fin. Irène malgré  son corps fourbu  et sa tête qui dérive et qui dit NON va aider son mari, dans le froid, sous la pluie et la neige qui arrive précocement, persuadée que ce sera un échec de plus à mettre sur le solde misérable de leurs vies ratées. L’Alaska était une terre d’exil et de possibilités infinies quand ils y ont posé leur valises trente ans plus tôt. Elle reste à jamais une terre d’exil mais les possibles sont devenus des désillusions cruelles. Sans espoir de retour, rattrapée aussi par les images douloureuses de son passé. La tension va aller crescendo entre eux, ponctuée par des chapitres consacrés à Rodha, qui s’entête à se mal fiancer, leur fils Mark pêcheur de saumon le jour et défoncé quand il n’est pas en mer. Mais aussi aux voyageurs qui ne trouvent pas ce qu’ils sont venus chercher, en fonction qu’ils voyagent « lourd » (Carl) ou très « léger » (Monique). Une ambiance délétère plane sur les lacs, les glaciers, sur cette nature  qu’il faut sans cesse combattre avant de  l’apprivoiser pour survivre.  » Pour eux-mêmes, pour leur mariage, un mariage pas si éloigné de ce sentiment, quelque chose de changeant et d’impalpable, d’important et de futile, à la fois. Vous pouviez vous reposer dessus des années entières, vous l’imaginer à portée de main, mais si vous commenciez à le chercher vraiment, si vous en aviez besoin, si vous essayiez d’y trouver de la matière, quelque chose à quoi vous raccrocher, vos mains se refermaient sur le néant. »

La fin tragique est prévisible, on ne voit pas comment ils auraient pu s’en sortir, même si un faible espoir nous pousse à tourner les pages toujours plus vite. Et nous gardons une sensation glaciale en refermant le livre, nous avons pour longtemps en tête les images scintillantes d’une journée de pêche au saumon, ou celle de l’atterrissage sur un glacier en hélicoptère, nous aurions presque envie d’y aller… Je n’ai pas lu Sukkwan Island et ne peux donc faire de comparaison mais je vais suivre cet auteur magnifique de noirceur et d’authenticité.

SUR L’AUTEUR

David Vann est né en 1966 sur l’île Adak en Alaska. il vit à San Francisco où il enseigne à l’université. Son troisième livre Dirty serait à paraître en 2012. Il envisagerait un tour du monde en solitaire, en catamaran au départ de l’Alaska. Vous pouvez aller sur son site (en anglais) lire comment sont nés ses deux premiers romans, Sukkwan Island et Caribou Island (Désolations).

Les avis de Liligalipette, Jeneen, Sophie57, Lystig qui ont beaucoup aimé… (il y en a pas mal d’autres !), et un avis négatif, celui de Blanche de Castille. Sans oublier d’Anilouve, du blog Dis Bonjour dont la chronique a été choisie pour la victoire des matches de la rentrée littéraire chez Price Minister !

Les matches de la rentrée littéraire sont terminés, mais je remercie Rémi Gonseau de Price Minister pour ce livre reçu en cadeau.

Maintenant j’ai envie de voir « ça » au moins une fois dans ma vie ! Un bateau sur la neige !

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57 réflexions au sujet de « DÉSOLATIONS de David Vann »

  1. J’ai lu Sukkwan Island de David Vann et franchement j’ai trouvé ce livre sans aucun intérêt, cet auteur sans aucun style, bref une escroquerie , je suis resté totalement au bord du chemin…
    Par contre son univers me fait penser à Into the wild, film formidable et livre également.
    Bonne journée.

    • Il en faut pour tous les goûts mais perso, un livre qui me hante une semaine après sa lecture, un livre que je ne peux pas lâcher retient toute mon attention. Pas comme certains (dont je tairai le nom) qui sont oubliés sitôt la dernière page lue ! Tu devrais persévérer, c’est un auteur qui a du style justement (nature writing ne te parle peut-être pas ?) mais nous avons des « périodes » ! Tu sais bien que je ne t’en veux pas…depuis le temps que nous ne sommes pas d’accord 😀

      • Je ne sais pas ce qu’est « nature writing » mais parfois lire un livre c’est comme faire l’amour, ce qui compte c’est le pied que l’on prend sur le moment…pas obligatoirement le souvenir qu’on en aura 8 jours après. Ceci dit, je suis quand même obligé de reconnaître que certains auteurs ou certains livres marquent pour toujours alors que d’autres on les oublie. Pour comparer ce qui est comparable, c’est vrai que les livres du Père David je les oublierai vite alors que ceux d’Anna Gavalda resteront en moi pour toujours, pourtant ces 2 auteurs sont pour moi proches et me touchent beaucoup . Simplement l’un mise tout sur le style alors que l’autre développe davantage l’histoire, la psychologie des personnages, le décor et le contexte de l’histoire.

        • Le « nature writing » comme son nom l’indique ce sont les livres qui opposent l’homme et la nature (je schématise !). Mais j’ai aimé l’authenticité, la véracité des mots qui claquent ! Ce n’est pas un écrivain de salon, c’est sûr. Quant à ta comparaison (hu hu), disons que quand on a pris son pied, normalement on s’en rappelle, non ?^^. Mais quand on cumule les deux (ne pas prendre…et oublié deux heures après), ce n’est pas bon signe en ce qui me concerne ! Et j’ai tous les livres de Gavalda (et oui je ne suis pas parfaite !) encore en tête (notamment La consolante) parcequ’ils nous parlent beaucoup de nous ! David Vann nous montre des facettes de l’humain dans lesquelles nous ne pouvons, ni ne voulons nous projeter, c’est peut-être ça qui coince ! Quand je lis, je n’ai pas forcément envie de me reconnaître, mais de m’évader ça oui ! Je ne veux pas te convaincre, tu y viendras peut-être dans quelques années, va savoir… 😉

  2. Sukkwan Island m’a laissé sur le carreau quelques heures après sa lecture… cette noirceur est tellement violente, mais l’écriture happe le lecteur et ne le lâche pas avant la dernière ligne !… je ne sais pas si je vais lire de suite Désolation, j’attend encore quelques temps…

    • Si tu as envie d’être encore sur le carreau vas-y ! Je l’ai trouvé d’une violence incroyable et d’après les billets que j’ai lus, avoir lu Sukkwan Island avant aide dans la compréhension même si on peu les lire séparément, le premier était un hommage (posthume) à son père. C’est vrai qu’il a vécu des choses cruelles cet homme ! J’attends de m’en remettre et j’achèterai Sukkwan et ses suivants, c’est sûr !

  3. Ah bon, tu n’as pas lu le premier ? Il paraît qu’il y a des liens entre les deux livres. Je t’ai donc lue en diagonale parce que ce livre m’attend bien patiemment… (et il est dédicacé !)

    • Après lecture de certains billets (et de son site), le suicide lie les deux romans (ce que j’ai compris) mais tu en as de la chance d’avoir ton livre dédicacé, suis zalouze… Dis-toi que, quand tu vas le commencer, tu ne pourras plus t’arrêter ! J’ai été agréablement surprise ! (si j’avais su je l’aurais pris en priorité chez PM au lieu de Freedom 😦 )…

    • Houlà oui, pas pour toi en ce moment ! Déjà moi qui suis (je crois) moins sensible, il m’a plombée toute la semaine dernière ! Mais à côté de ça il y a une puissance d’évocation authentique et très belle ! (la fin je n’ai pas pu lire de suite les trois dernières pages, j’ai attendu deux jours…)

  4. Belle critique, pour ce livre que j’ai viscéralement détesté… 🙂
    Mais voilà la magie de la littérature : elle recueille plein d’avis divergents, de sensations, de sentiments différents, et ça la rend encore plus riche!!
    Mais je comprends que tu aies envie de voir ces paysages maintenant !

    Mon article est là, si jamais tu veux voir l’envers du décors 🙂
    http://blanchedecastille.blogspot.com/2011/10/desolations-ou-comment-avoir-envie-de.html

    Bises

    • Je pense que c’est un auteur (et un style) qui peut susciter ce type d’aversion ! J’avoue avoir été partagée (à cause de la violence parfois) et finalement, je me suis aperçue que j’aimais beaucoup ! J’irai voir ton billet dans l’après-midi et je rajouterai ton lien : enfin un avis négatif, il faut le dire aussi ! 😉

    • Je pense qu’ils sont « liés » (au moins par un thème), je le lirai certainement mais…pas tout de suite ! C’est vrai qu’il n’est pas d’une folle gaieté le Monsieur !

  5. merci pour le lien, ce serait dommage de rater mon billet en effet!…mais le tien n’est pas mal non plus, je le concède…:)
    ravie que tu aies aimé à ce point, moi j’ai lu les deux et non, rien de rien, je ne regrette rien…un vrai talent, et une voix bien à lui! des souvenirs de lecture encore bien présents, peut-être encore davantage pour Sukkwan Island, que je garde encore profondément en mémoire. évidemment je ne manquerai pas le prochain, je fais partie désormais des fidèles! et en plus l’auteur est bien sympathique, alors, ne boudons pas notre plaisir!

    • Je ne voulais pas que les fans de Vann (oh ça rime !) loupent ton billet voyons ! J’ai vu plusieurs vidéos de lui sur le net et il est…charmant ! On lui donnerait le bon Dieu sans confession, comme quoi il ne faut jamais se fier aux apparences ! 🙂 Vivement le 3ème ! A moins que je ne lise Sukkwan Island avant, pas tout de suite non plus… J’ai envie d’une atmosphère plus « légère » maintenant même si j’ai adoré l’Alaska et ses paysages féériques…

  6. J’ai toujours un peu peur de lire un autre ouvrage d’un auteur dont j’ai été impressionnée par le précédent. Sukkwan Island m’a scotchée, et là, tu me donnes bien envie de lire celui-là!

    • Bonjour Carole ! D’après ce que j’entends dire depuis ce matin (et ce que j’ai lu), au contraire, Sukkwan Island donne un nouvel éclairage et ils ne sont pas indissociable non plus… Moi j’attends de m’être remise de celui-ci 😉

    • la « forme » est ce qui m’a gêné au début, ensuite j’ai été happée par l’histoire même si elle est violente à mon goût. Originale je ne sais pas ! Je ne vais pas souvent en Alaska ni dans les pays du froid (en littérature) d’où mon dépaysement ? 😉

      • Quand j’écris « quelconque », je ne pense pas au lieu où se déroule l’histoire (même si après avoir lu « Into the wild », j’ai ma dose d’Alaska pour l’année :D) mais aux problématiques qui se posent entre les personnages. Leurs vies et leurs petites misères sont communes et d’une banalité à pleurer. Je n’ai ressenti d’empathie pour aucun d’entre eux et j’ai eu le sentiment qu’ils méritaient ce qu’ils avaient. Bref, lecture sans intérêt pour moi, mais pas dérangeante non plus (ce qui, finalement, est pire qu’un livre qui me déplaît…).

        • Que puis-je dire après ça ? 🙂 Je ne vais pas refaire le livre point par point pour te démontrer le contraire ! Perso, je ne me suis pas ennuyée dans ces vies tristes à mourir, justement parce que D.Vann y met quelque chose en plus et l’Alaska, les paysages glacés, j’aime ! Donc c’est un tout qui m’a séduite…

  7. C’est le deuxième livre que j’ai reçu dans le cadre des Chroniques de la rentrée littéraire mais je ne l’ai toujours pas lu ! Ce sera peut être pour les vacances de Noël ou la rentrée de janvier !

    • C’était mon troisième choix chez PM, donc j’ai mis du temps avant de l’ouvrir et je le regrette (par rapport à Freedom qui ne m’a pas plu). Le lire en hiver, ce doit être mieux^^… Par contre c’est très sombre !

    • Je n’attendais rien du tout de ce livre, je rechignais même à l’ouvrir malgré les bons billets que j’avais lus de ci de là, donc ma surprise n’en a été que plus agréable même si la lecture m’a parfois donnée la nausée…

  8. bon, ce n’est pas un secret, j’ai adoré les deux !!! et je suis fan de Vann, de l’auteur accessible, de l’homme. Sa vie est forcément à l’origine de cette noirceur (j’ai même lu un livre de lui sur une tentative qu’il a faite sur un bateau qu’il avait construit (ça ne te rappelle rien ?), qui a failli très mal tourné) J’attends « dirty » avec impatience. J’ai préféré [la première partie de] Sukkwan Island, mon livre coup de coup de l’année dernière avec Loving Franck, mais Désolations est vraiment très fort, et effectivement, les personnages sont un lien entre les deux et la vie de Vann…Tu devrais adorer Sukkwan island. Un bémol, je trouve qu’on est moins surpris par le style (que je trouve très bon et perso) que la première fois, forcément.

    • C’est ton livre « coup de coup » de l’année ??, Et le cou ça va ?^^ J’espère ne pas être déçue par Sukkwan Island surtout ! Car après une telle bonne surprise, c’est toujours ce que je redoute en lisant un autre opus d’un auteur. Mais bon, je vais attendre un peu avant de m’y remettre, parce que c’est violent hein ! J’ai cru mourir de froid moi dans ce bateau qui prenait l’eau (au propre comme au figuré). Le style, par contre j’ai eu du mal au début, et puis le livre m’a emportée…

  9. Je suis d’accord avec Mind the Gap, ce livre a des accents de Into the wild. Je l’ai lu dans le cadre de la rentrée littéraire et je l’ai bien aimé. Toutefois les relations entre Irène et Gary m’ont exaspéré. En ce qui me concerne je l’aurai laissé faire le zouave sur son île ! Il y fait froid, sa maison ne ressemble à rien. Je crois que j’y ai fait un tour avec eux.

    • Je pense que le « misérabilisme » des héros (anti-héros peut-on dire) est voulu, il cherche à aller au bout d’une réflexion sur l’échec, même l’Alaska est une terre de nuls (dit-il à un moment !), on peut refaire l’histoire avec un happy end ou larguer Gary, le suspense et le souffle n’auraient pas été le même ! Mais l’intérêt c’est que personne n’est indifférent et on ressent ce qu’ils ressentent même si on a du mal à s’identifier, je le concède ! Il aurait pu céder à la facilité, il ne l’a pas fait.

  10. J’ai adoré Sukkwan Island (billet toujours en attente…aaarghhhh!) qui m’avait aussi laissée sans voix (et ça c’est pas facile, facile !) pendant quelque temps. Difficile de lire autre chose tout de suite après. Je compte bien lire celui-ci, d’autant plus après avoir lu ton billet.

  11. oui, le cou ça va !!! t’aurais pu corriger, fleurdelyée !!!! en tout cas, tu as raison de ne pas attaquer tout de suite Sukkwan island, ça ferait beaucoup…c’est amusant, j’avais vraiment froid aussi en lisant Désolations, je m’y croyais dans son ile pourrie…En tout cas, garde en tête le nom des personnages…ehehehe…Oui, coup de coeur (mais avec Loving Franck, ne l’oublions pas !!!!) au fait, c’est toi qui voulais « Nos cheveux blanchiront… »? parce-que si oui, je l’envoie avec le dvd…biz

  12. Je l’ai reçu en livre voyageur. Je n’ai toujours pas osé le lire (il va bien falloir que je me décide !!!). Pourtant, après la quatrième plaie, je me dis que cela ne peut pas être pire.

    • Je n’ai pas encore lu ton billet sur La quatrième plaie qui t’a visiblement marquée mais celui-ci n’est pas d’une folle gaieté 😦 Mais il vaut le détour, après, tout dépend de ce dont tu as envie en ce moment…

        • C’est une chance de pouvoir lire en anglais ! J’ai essayé une lettre de Fitzgerald (une seule !), et j’ai renoncé quand j’ai vu la traduction : j’avais loupé la moitié… Bonne V.O. alors^^

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