Carabins et vieilles dentelles…


Les ors flamboyants de l’automne s’éteignaient un à un sous le voile maussade de novembre, faibles lumignons dans la purée de poix qui endormait la ville.
Dans un café étudiant de la  rue des Écoles, pas loin de la Sorbonne, se bousculait une faune agitée et bon enfant. Violente aussi en joutes verbales. Kate regardait se dissoudre dans le caniveau, les dernières feuilles jaunies qui consentaient enfin à rompre avec l’arbre, leur mâle dominant…et souvent vénéré. L’ultime séparation, la rupture retardée sans cesse et qui finit par s’imposer comme une évidence. Le divorce attendu du macramé et de la dentelle de Calais. « Trop de différences », pensa-t-elle tout haut. Au-delà d’une certaine limite de bienséance, on ne peut nager à contre-courant, on se fatigue d’aller vers l’autre, joyeux, les mains offertes sur des promesses ouvertes pour se prendre en retour le couperet de la guillotine, fichtre ! Un sourire carnassier, acerbe en plus, privé de sens et d’humour, c’en était trop. Un soupir se glissa sous ses épaules et vint expirer au bord de ses yeux gris, follement mélancoliques à y regarder de plus près…

Autour d’elle, les philosophes silencieux levaient les yeux au ciel en écoutant les carabins débiter leurs blagues salaces autour d’une bière qui en avait vu d’autres… En croquant avec plaisir dans son chausson aux pommes, elle repensa à sa dernière visite à Phil. Le jardin exubérant où ils avaient marché ensemble, main dans la main, coeur contre coeur était-il à jamais enseveli sous la cendre opiniâtre de la rancoeur ? Allaient-ils se statufier sous la patine du temps sans avoir jamais fait la paix ? Elle éluda la question, lasse des repassages fréquents et stériles des images qui l’habitait et s’amusa d’entendre la clameur monter de plus en plus fort autour d’elle. Les « théseux » en tous genres avaient rejoint les autres et la politique moussait abondamment sur l’écume des bières qui se succédaient dans les verres. Quid du salariat ou du patronat allait gagner les élections ? À les écouter, elle se dit qu’en France, rien n’avait vraiment changé depuis l’exécution de Louis XVI et de sa charmante épouse. L’horticulture, surtout à Versailles se portait plutôt bien alors que les nouveaux jardiniers des banlieues, dans leurs plates-bandes communes luttaient toujours et encore pour voir pousser des panais ou autres légumes un tant soit peu original, enfin, plus élégants que la classique pomme de terre ! Sans succès le plus souvent… Un peu comme sa liaison avec Phil, le terreau de départ ne devait pas être fameux, elle n’était pas sans le savoir mais s’était obstinée car elle croyait aux vertus « tippex » de l’amour. L’amour ? Disons qu’elle l’avait confondu avec plaisir et aujourd’hui la morsure du froid se mêlait à celle de sa chair encore endolorie. Elle ne voulait pas s’avouer cette erreur comme les carabins d’à côté refusaient les opinions des littéraires, question de principe, sinon où allait-on ?
Elle commençait à se faire à l’idée d’être perpétuellement à la remorque de ses émotions lorsqu’un vent frais souffla sur ses jambes ; un homme venait d’entrer. Accoudé au zinc luisant, des mèches blondes insouciantes sur son front, il la regardait en lui souriant.

Ma participation à l’atelier d’Olivia, « Un mot, une histoire 46  » ; les 23 mots à placer cette semaine étaient :  patine – salariat – remorque – regard – poix-  paix – exécution – rompre – panais – plaisir – savoir – couperet – jardin – feuille – macramé – horticulture – sens – repassage – chausson – soupir – automne – ensevelir – opiniâtre.

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38 réflexions au sujet de « Carabins et vieilles dentelles… »

  1. J’adore le passage des feuilles jaunies et du mâle dominant. Parfois on s’accroche à l’amour parce qu’on se dit que rien n’est jamais figé, parce qu’on a l’espoir d’être follement aimé…

  2. J’aime beaucoup la phrase d’introduction et le divorce du macramé et de la dentelle. Comme toujours de belles images au service d’une histoire qu’on suit avec plaisir. 🙂

  3. Ping : Tes mains dans les miennes X | Désir d'histoires – Olivia Billington

  4. Bonjour,
    Une belle réflexion sur l’amour, la confusion des genres, les sentiments, l’acte… la tristesse qu’elle engendre et l’espoir qui ouvre la porte…
    Il peut y avoir une suite aussi délicieuse.
    Bonne journée
    @mitié

  5. J’aime ce mélange légèrement anachronique comme un temps mélangé, j’aime cette élégance malgré la foudroyance de la modernité.. Ton texte est très beau, très bien construit : allez, 20/20 !:-) bisous

    • Waouh ! Venant de toi la note m’honore ! Mais c’est étrange que ceux qui lisent y voient des « choses » dont je ne me suis pas préoccupée en l’écrivant, j’avoue 😉 bises Ella et bonne soirée !

  6. Macramé et dentelle de Calais, j’adore cette image, tellement explicite, même en amour… Mais les contraires s’attirent, deviennent en quelque sorte complémentaires…
    Les vertus Tipp-Ex de l’amour… hum… moi qui en ai utilisé beaucoup, avant le traitement de texte, je sais bien que ça n’efface pas tout 🙂
    J’ai adoré ton texte, Miss Aspho, j’ai préféré ta remorque d’émotions à ma remorque de feuilles d’impôts, j’ai savouré le passage du Potager du Roi, mais… tu le sais bien, il y a toujours un « mais » 🙂 Kate a déjà réutilisé du Tipp-Ex… Le Blond va-t-il déjà remplacé le macramé de Phil ?… Y’aura une suite, dis ?…
    Bisous pour ton we : j’ai encore une remorque de choses à faire, je ne vais pas pouvoir passer chez tout l’monde…

    • Merci Soène, je n’avais pas du tout pensé à une suite, pourquoi pas ? Mais les contraires ne sont pas toujours complémentaires et le tipp-ex comme tu le dis fait « tache » plus qu’autre chose… Moi aussi, j’ai une remorque de…choses en retard et j’aimerais me mettre à jour ! Bises et bon week-end sous le solei, attention au Beaujol’pif 😀

  7. C’est pas un coeur que tu as mais un artichaud…je pleure le beau Phil et aussi sec tu fais du gringue au nouvel arrivant…ton absence de sentiments profonds me choque… tu planques ton indifférence profonde sous un tas de belles images pour faire chialer les midinettes. Un jour tu verras tu rencontras le Vrai Amour,et alors tu fileras doux.

    • Ha ha ! Si je ne te connaissais pas, j’aurais presque peur ! Et d’abord qui te dit que le nouvel arrivant n’est pas le beau Phil hein ??? Qu’est-ce que tu sais de ce qui s’est passé hein ? Et il n’y a que les midinettes comme toi pour brailler d’abord ! 😆 Mais je file doux, mon cher, je file doux, hum hum…

    • Wens, te serais-tu levé du pied gauche ? 🙂
      Je vois que tu réprimandes aussi not’ Aspho ! MDR ! Il en faut bien pour tout l’monde !
      Moi aussi, je t’ai répondu, niak-niak ! Bises

      • Wens ne « réprimande » pas, il tue ! 🙂 En fait, c’était une menace déguisée mais hé hé je ne me laisse pas faire ! Et tu vas voir, si tu le cherches, il va passer un contrat sur ta tête, niak niak 🙂 Biiises

  8. J y étais dans ce café étudiant , à suivre ses pensées au milieu du brouhaha des autres . Et puis c’est déjà fini ……

  9. Ping : Carabins et vieilles dentelles (suite et fin)… |

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