CHIEN BLANC de Romain Gary


Folio , © 1970 – 220 pages.

Chaque lecture d’un livre de Romain Gary est une surprise. On tente d’y découvrir un homme qui à chaque fois s’éloigne un peu plus ou nous laisse apercevoir une nouvelle facette de sa personnalité complexe mais profondément humaine et intelligente. Car il parle avec l’intelligence du coeur et un humanisme chevillé au corps.

Dans ce roman écrit à la première personne du je autobiographique, Romain Gary retrace une période de sa vie à Los Angeles, en 1968, avec Jean Seberg son épouse qui était complètement engagée aux côtés des noirs dans leur lutte pour les droits civiques.

Un matin, alors qu’il fait rentrer un de ses chiens, un vieux berger allemand ne demande qu’à le suivre et à être adopté. Batka (petit père en russe) va vite se révéler être un « chien blanc », dressé contre les noirs des Etats du Sud :  » Avec un chien comme Batka, tout noir qui s’approcherait de la maison entendrait monter vers lui une voix qui l’atteindrait directement dans son atavisme …). La chasse à l’esclave en fuite était un des grands sports des plantations ». Profondément choqué, il enverra Batka chez un noir pour le « rééduquer ». A travers cette histoire en arrière-plan, c’est celle d’une époque tourmentée que nous livre l’auteur. Sans concessions, d’une lucidité absolue, il relate l’hypocrisie, la « Bêtise » humaine. Son épouse ne s’excuse-t-elle pas d’être blonde, riche en signant des chèques en veux-tu en voilà à des groupuscules aussi racistes que les blancs parfois, quel impact ont les méga shows télévisés destinés à servir cette cause qui a elle aussi des racines corrompues ? Dans une Amérique « blanche » et coupable des errements du passé, aux prises avec la guerre du Vietnâm, le militantisme acharné n’est-il pas une forme de purgatoire hypocrite pour donner bonne conscience aux blancs en fermant les yeux sur les dérives du mouvement ? En refusant de les voir, tout simplement.

C’est un « coup de gueule », un coup de pied dans la fourmilière politiquement correcte que donne Romain Gary, conscient déjà à l’époque que ce mouvement ne trouverait pas d’issue sans en passer par l’authenticité. Face à tous les écrans fumigènes et les clignotants qui s’allument, il critique le pouvoir des médias,  leur influence (déjà) sur notre esprit :  » Une maison brûle mais elle n’intéresse personne. Par contre, à cinquante mètres de là, devant la vitrine d’un magasin, on regarde les maisons brûler sur l’écran d’une télévision. La réalité est là, à deux pas , mais on préfère la guetter sur le petit écran : puisqu’on l’a choisie pour vous la montrer, ça doit être mieux que cette maison qui brûle à côté de vous. La civilisation de l’image est à son apogée. » L’implication du FBI n’est pas négligeable non plus dans le cours de ce bouleversement qui commence à remuer l’Amérique aux tripes,  où les minorités ne savent pas qu’elles en sont justement, face à la pieuvre tentaculaire et écrasante (au sens propre) du système.

Il rentrera en France assister aux évènements de mai 68 qui le laissent pantois par certains côtés. Il use toujours d’auto-dérision et d’humour dans ces moments là pour cacher la douleur qui heurte sa profonde sensibilité aux choses de ce monde. Il n’est qu’à voir ce que deviendra Batka, pour se faire une idée de l’Homme. « Hurler c’est-à-dire écrire ? dites-moi donc le titre d’une seule oeuvre depuis Homère jusqu’à Tostoï, depuis Shakespeare jusqu’à Soljénitsine qui ait remédié… (…) Mes poings serrés proclament surtout l’impuissance des poings. » Il sait qu’il n’aime pas les « majorités » beuglantes et , il se proclame « minoritaire-né ».

Un livre bouleversant qui bien sûr va toujours au-delà des évènements traités. C’est l’humanisme, les certitudes et peut-être aussi l’amour qui sont mis à mal. Et si l’écriture n’a pas toujours les réponses, elle permet de dénoncer et de soulager ce qui ne guérit pas : la douleur face à la bêtise humaine. Mais aussi la douleur brute qui habitait Romain Gary. (J’avais les yeux humides à la fin). « Tout ce qui souffre sous vos yeux est un être humain« .

C’était une lecture commune avec Nathalie de Chez Mark et Marcel, comme souvent avec Romain Gary, c’est un coup de coeur !

Ma troisième participation au challenge de Delphine’s books and more. Et je suis d’accord avec elle, (Re) lisons Romain Gary, on se sent  meilleur après… Et j’allais oublier le challenge Animaux du Monde de Sharon

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43 réflexions au sujet de « CHIEN BLANC de Romain Gary »

  1. Je vois que ce texte t’a parlé tout autant qu’à moi. il était fort ce Gary…. Je cherche ma prochaine lecture de lui mais je crois que j’aime ces textes autobiographiques qui nous permettent de « mieux » connaitre cet homme si exceptionnel.

    • C’est à chaque fois une découverte, un autre univers et en même temps il n’en livre pas tant que ça sur sa vie, il faut décrypter entre les lignes ! Mais c’est souvent émouvant ! Le prochain sera Lady L. ou Pseudo… Quand ils seront lus, j’achèterai une biographie ! (peut-être avant) ! 😉

    • Je suis certaine à 99,9 % que le thème te plairait mais aussi la façon parfois dérangeante dont il est traité ! Je ne dirai pas ça pour tous les Gary en ce qui te concerne, mais celui-ci je te le conseille vivement !

  2. Tu en parles très bien, j’avoue que je me suis demandée un moment comment j’allais faire. Moi aussi le passage avec la maison qui brûle à la télé m’a marquée, c’est un livre très riche, il y a beaucoup de choses sur notre société (et sur celle des États-Unis). Merci de l’avoir proposé en LC parce que le sujet m’aurait rebutée, je n’y serais jamais allée de moi-même.

    • C’est un livre témoignage avant tout et un témoignage de Gary est toujours atypique ! Pas facile d’en parler sans citer tout le livre… D’où l’intérêt des citations pour en montrer la diversité mais là encore, j’ai de quoi alimenter la Citation du jeudi pendant des mois, avec Clair de Femme aussi et les deux autres que j’ai lus… Moi aussi, je l’aurais « retardé » si nous n’avions pas convenu d’une LC ! Je suis ravie ! 🙂

      • Merci Asphodèle ! Je suis aussi dans les choux : j’avais des copies à corriger pour hier, donc je suis en retard pour deux billets de lecture (je ne sais pas du tout quand je les rédigerai).

        • Si il y a La Vie à Deux dedans prends ton temps surtout, j’ai 4 billets en retard (et je ne compte pas les billets écriture), des livres en retard, bref tout va bien ! Je rajoute le logo, je vais pas y arriver aujourd’hui ! 🙂

  3. Incroyable Romain Gary ! Ton article me donne très envie de lire ce livre, je n’y manquerai pas si je le trouve ! En passant, tu es tagguée chez moi (mais je ne sais plus si tu as ou non déjà fait le tag ^^)

    • Je le fais voyager si ça t’intéresse ! Merci beaucoup pour le tag mais si c’est le portrait chinois, j’en sors ! Les bibliothèques aussi et il me reste la lettre de l’alphabet, je crois que c’est bon ! Valou aussi vient de me retaguer ! Tu me dis si Gary t’intéresse…

  4. Je suis contente de voir que tu donnes envie de lire Romain Gary, ça me touche pour lui. Je vais voir 2 spectacles autour de son oeuvre entre novembre et décembre, Jacques Gamblin que j’avais raté sur la nuit sera calme qui le reprend, et une mise en scène de la promesse de l’aube http://www.theatredelacommune.com/cdn/saison-2011-2012/la-promesse-de-l-aube, le metteur en scène en a parlé la semaine dernière sur France Inter, je me suis précipitée pour prendre des places. J’en parlerai sur mon blog, bien sur !!

    • Moi aussi je suis contente et j’espère que ce livre saura toucher comme il l’a fait pour moi, il est universel dans sa réflexion alors qu’il raconte « sa vie », c’est quand même très fort et il faut le souligner ! Quelle chance tu as de pouvoir aller à ce genre de spectacles, j’en bave ! J’espère que tu en parleras évidemment ! 😉 Jacques Gamblin en plus j’aime beaucoup ! Gary lui va bien… Merci pour le lien !

    • Je vais demander à Aymeline de te le faire suivre ! Et tu prends ton temps, mais je pense qu’une fois commencé tu auras envie d’aller au bout, et il fait moins de deux cent pages… Je commence aussi à faire ma liste de Noël, en espérant qu’on m’écoutera et qu’on ne m’offrira pas des trucs qui servent à rien « censés me faire plaisir » ! Rien ne me fait plus plaisir qu’un livre ou un carnet ! 🙂

      • Merci beaucoup mais c’est vrai que jusqu’à fin janvier, suis en lecture imposée en quelque sorte…mais ça ouvre l’horizon littéraire.
        Pour les cadeaux de Noël , c’est sur que faire une liste ça fait un peu gamin mais au moins, j’ai que des choses que j’aime et cela n’ empêche pas d’avoir quelques surprises en plus. J’imagine bien que rien ne te fait plus plaisir qu’un livre étant donné ce que je vois sur ton blog….

        • Je sais ce que que c’est que d’être en lecture imposée même si ce n’est pas à ce rythme, j’en ai minimum deux par mois et c’est bien suffisant ! 🙂 Moi je dis que les listes à Noël devraient être proclamées d’utilité publique quand on voit tous les cadeaux inutiles qui finissent dans les…placards ou pire sont revendus sur e-bay… (ça me plairait pas ça…) 🙂

  5. Bonjour,
    Je n’ai pas pour le moment lu beaucoup de romans de Gary, mais ce que tu dis au début de ton billet est très juste : j’ai à chaque fois été surprise et épatée par sa capacité à écrire dans des genres différents, chaque fois avec talent.
    J’ai découvert récemment Europa, dont la lecture n’est pas toujours facile, mais qui m’a bluffée par son intelligence.
    Bonne journée !

    • Bonjour et bienvenue ici ! Oui je je suis à chaque fois surprise par son côté caméléon dans la forme, car sur le fond on le reconnait toujours… Bonne journée également 🙂

  6. j’ai emprunté à la bib La promesse de l’aube, je le commencerai bientôt…à force de t’entendre chanter les louanges de Gary! je ne comprends pas comment j’ai pu ainsi passer à côté de cet auteur, pourtant j’avais adoré La vie devant soi, mais je ne suis pas allée plus loin…

  7. Ce livre est très tentant, ce n’est pas un sujet qui me plait en littérature d’habitude mais là ma curiosité l’emporte, je ne sais pas si c’est l’effet « Gary » ou si c’est ton billet ;). Je fais le billet sur Clair de Femme ce week-end comme ça je pourrais enfin te le rendre 😀

    • J’avoue que le racisme en littérature ça ne m’attire pas plus que ça non plus (un peu rebattu) mais par Gary et en mode autobiographique ça a de la gueule évidemment et…c’est Gary, rien à dire de plus ! Je te l’envoie si tu veux ? 🙂

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