A L’ENFANT QUE JE N’AURAI PAS de Linda Lê


Les Affranchis, Collection Nil, 2011. 65 p. 7€.

J’avais beaucoup aimé dans cette collection, L’autre Fille d’Annie Ernaux et pour le fond et pour la forme épistolaire. Linda Lê nous parle ici de la maternité, des a priori qui s’y rattachent et des clichés tenaces autant pour celles qui décident de pouponner que celles qui ne le souhaitent pas.

Mais là où Annie Ernaux a trempé sa plume dans  l’émotion, Linda Lê nous offre une réflexion pointue et un peu nombriliste dans cette lettre à l’enfant qu’elle n’a pas voulu avoir. Il s’agit, à mon sens, plus d’une justification intellectuelle que d’un regret ou d’un remords quelconques. Même s’ils existent l’un et l’autre entre les lignes, ils sont vite balayés par les priorités qu’elle a mises en avant pour ne pas concevoir : « Avoir un enfant m’aurait contrainte à m’assouplir, moi qui étais toute d’un bloc, rejetais quiconque heurtait mes certitudes, , faisais montre d’un schématisme outrancier quand nous abordions le chapitre de la filiation. (…) un individu qui se respecte ne se glorifie ni de son ascendance, ni de sa descendance ».

Entre cette incapacité à se couler dans le schéma classique que réclame la société, schéma honni un peu plus par l’image transmise par sa mère (gentiment appelée Big Mother ici) qui n’a pas été un parangon  de tendresse et n’a pas favorisé les épanchements, en se cloisonnant dans la respectabilité avant tout, Linda Lê, transcende ce non-désir par l’amour immodéré de l’écriture, invoquant l’impossibilité d’assumer les deux parfaitement :  » il m’aurait été difficile de concilier le cocooning  face au vortex de mots. C’était, disait S., parce que j’avais une case en moins (…), j’appréhendais que ma veine romanesque ne se tarisse  si je me dévouais à mes poupons. »

Loin de moi, le souci de la juger comme je ne juge pas certaines femmes qui font passer la réalisation de soi par la maternité. Mais force est d’avouer que si je comprends tout à fait les réticences d’une femme à ne pas enfanter, ainsi que les raisons louables (ou pas) qu’elle invoque pour ce faire, je ne suis pas entrée du tout dans cette lecture chirurgicale, glaciale même.

Même si elle avoue à la fin que cet enfant fait malgré tout partie d’elle, qu’il règne sur sa vie d’une certaine manière, et sera toujours là, je n’ai pas été réceptive à ce récit, pas même conquise…  » A mesure que je mène à terme cette lettre, dont tu n’es pas l’unique destinataire, car je m’adresse aussi à toutes celles qui se sont dispensées de se conformer aux lois de la nature, je me déleste d’un poids. Tu me régénères, tu m’es plus proche que jamais, toi l’enfant que je n’aurai pas. Ces lignes sont une offrande, tu vogues sur un esquif en papier, mais pour moi tu n’es pas une fantasmagorie, tu existes, tu es doué de vie ».

Oui, si on veut, c’est un point de vue comme un autre. Un peu plus de sentiments et moins de « dissection » m’aurait peut-être convaincue de sa bonne foi et d’adhérer à ses concepts très intellectuels. Ce qu’elle ressent aussi dans son corps, dans son ventre est un versant qu’elle n’a pas escaladé et je suis restée   à la surface, un peu sceptique dans son argumentation,  devant des clichés usés (très usés…).  Je suis mère par choix, il m’est arrivé de me poser la question  « si je ne l’avais pas eu », comme beaucoup je pense, il m’est arrivé aussi (pas longtemps) de regretter de l’avoir été, mais pas pour des raisons qui dédouanent notre conscience ou surtout qui lui donne bonne conscience. Je le conseille à celles qui ne veulent pas d’enfant, si elles manquent de « prétextes », je suis sûre qu’elles en trouveront d’excellents dans cette lettre, au demeurant fort bien écrite… Vraiment aucun regret, Madame Lê,  quand on lit la quatrième de couverture ? Ca me laisse rêveuse…

C’était ma « co-lecture » avec George, pour « Un jeudi, un livre« , en espérant qu’elle se soit plus éclatée que moi sur ce coup là ! Je précise que c’est une co-lecture (pas une lecture commune), nous lisons ensemble le jeudi mais pas le même livre !

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22 réflexions au sujet de « A L’ENFANT QUE JE N’AURAI PAS de Linda Lê »

  1. je crois que je ne vais pas le lire parce que ça va me faire bondir et que ça va beaucoup beaucoup m’énerver !! non pas que je juge les femmes qui ne veulent pas d’enfant, (elles savent pas ce qu’elles manquent d’amour et de tendresse, mais bon…), mais ce sont les arguments dont tu as rendu compte dans ce billet et qui reposent sur le sempiternel : nature contre culture ! le fait d’enfanter, lié à la nature serait inconciliable avec la culture,la réflexion et sans doute l’intelligence ! Moi je crois en l’intelligence du coeur avant tout !
    Bon sinon j’ai fait ma mère de famille responsable ce matin c’est-à-dire remplissage de frigot et donc je n’ai pas encore lu… mais je vais m’y mettre de ce pas 🙂 !

    • Il y a des passages qui m’ont énervée et pourtant je ne suis pas une « intégriste » de la maternité dans la réalisation de soi ! Les clichés et le mépris qui sourdent vis-àvis des « allaitantes », des mioches qui braillent, etc et qui perturberaient les hautes oeuvres de l’artiste ! C’est très « hétérocentrique » comme elle le dit, je n’ai pas trouvé d’humanité pour aborder ce sujet qui peut faire mal à celles qui ne peuvent en avoir… La façon de traiter SON point de vue m’a paru léger… Et j’attends ton billet !

  2. Oh ben celui-là, il ne me tente pas non plus ! Comme Georges, je risque de m’énerver beaucoup en le lisant ! C’est marrant, j’ai fait la même chose que Georges ce matin : remplissage de frigo. Dingue, hein, comme les tâches bassement matérielles peuvent occuper notre temps ! Mais j’ai aussi écrit un petit conte, ce qui prouve bien que maman et écriture, ça n’a rien d’incompatible !

    • Mais bien sûr, quand on veut on peut (un tant soit peu…) mais l’idée qu’elle a d’elle-même étant très haute, le sacrifice eût été trop grand ! Du coup je n’ai même plus envie de la lire ou de la découvrir…

    • @ Eiluned (pardon, je m’a trompé) :Il n’y a pas que ça ! Même si c’est une des raisons prioritaires, disons qu’elle trouve beaucoup de « prétextes » plutôt que de vraies raisons ! Et le côté cliché de ces réserves m’a agacée. D’autant qu’elle cherche à se rattraper avec des mots (Cf. la 4ème) pour se faire plaisir à elle-même et encore si on inverse la phrase, ça ne veut pas dire grand-chose. Pour rester polie je dirais qu’il y a une certaine « branlette intello » là-dedans… (je ne suis pas polie mais c’était plus fort que moi !). 😉

  3. Je ne suis pas maman (pas encore aurais-je envie de dire), mais comme Georges je trouve le côté nature contre culture terriblement vide de sens. Et heureusement ! Ce n’est pas parce qu’on met au monde un enfant qu’on ne peut pas continuer à mettre au monde des personnages, des mots, de l’art, ou je ne sais quoi d’autre. Bref, une lecture qui me ferait sans doute bondir !

    • Je t’ai répondu mais en cliquant une deuxième fois sur Amélie ! Je modifie en disant que la réponse est pour toi, rooh, on va encore dire que je ne dors pas assez ! 😉

    • Difficile… certes, mais effectivement son égocentrisme (qu’elle justifie un peu trop) n’en fera pas une réflexion universelle sur le sujet. Pour mondaines averties…et égoïstes assumées !

  4. C’est bête qu’elle l’ait traité de cette façon parce que c’est un sujet intéressant. Moi qui ne suis nullement tentée par la maternité (je ne suis pas contre mais ça me laisse un peu froide), je ne me satisfais pas de ces arguments très intellectuels. D’autant que le titre laisse présager quelque chose de plus intime (et la place faite à sa propre mère aussi). C’est bête, vraiment…

    • Je suis très déçue car j’y ai trouvé plus d’idées reçues (ce qu’elle reproche à sa mère et à la société d’ailleurs) qu’une véritable réflexion universelle, le tout dans une écriture très maniérée (bien écrit, trop !). Et que l’on ne veuille pas d’enfant, ce n’est pas ça que je juge, mais la façon dont elle présente SON cas est horripilante ! Même pas envie de la lire maintenant et pourtant j’en ai entendu beaucoup de bien ! Pas assez d’émotionnel non plus, c’est une réflexion au scalpel, point. Cela dit, je n’ai perdu qu’une heure à la lire, je m’en remettrai très vite ! 🙂

  5. Je trouve cela bizarre de se sentir obligé de se justifier sur ce genre de choses, si elle n’en veut pas c’est très bien mais de là à écrire sur le sujet je ne sais pas. Il me semble avoir vu un avis positif chez Sharon donc je le lirai peut-être s’il est à la bibliothèque

    • Non pas obligée, elle ressent malgré tout une certaine culpabilité à ne pas l’avoir fait, ce sont ses justifications qui m’ont énervées (un peu) et le côté très intello de la chose … 😉

    • Oui bien sûr mais c’est un peu facile j’ai trouvé et il y en a beaucoup qui ont eu une Big Mother sans en faire un cliché un peu rebattu non ? Ce n’est que mon point de vue…

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