JEANNE A DISPARU (suite)…


Le temps qu’Alain baisse les yeux sur ses mocassins fatigués par des kilomètres passés sur des trottoirs inflexibles, l’image de cauchemar s’était évanouie. La rue était vide et le silence obscur. Son esprit ankylosé par l’excès de bourbon se débattait à présent dans les mailles d’une toile qu’une araignée machiavélique venait de tisser entre son cœur et sa raison. Il ne respirait plus, il prit la résolution d’aller se coucher en essayant de ne plus penser à ce qu’il venait d’imaginer : Jeanne et un autre, non, décidément non… Une colère bilieuse glissait entre ses doigts  tremblants qui cherchaient le trou de la serrure,  mais elle s’acheva rapidement avec la rencontre d’un coussin où il s’endormit  à peine sa tête posée dessus.

***

Jeanne  roulait depuis deux jours, les reins fatigués et l’esprit bouillonnant. La pluie grise et sale aveuglait son pare-brise. Ce soir, la circulation était bruyante, nerveuse autant que lente, on entendait dans les habitacles le silence froid des rancunes et les mots muets des malentendus. Deux kilomètres en vingt minutes. Sa vie en partance s’accordait avec la forme sinueuse des routes que l’on n’a jamais osé prendre, tout au bout d’un  voyage, sans retour possible. Elle avait déjà tant rêvé devant les trains qui partaient toujours sans elle…Elle éteignit la radio quand un accordéon suranné entama une rengaine d’un autre temps. Cela lui rappelait les dimanches passés à danser sur la place avec Alain pendant leurs belles vacances en Bretagne, juste deux ans avant, juste un siècle… Un klaxon enrhumé la sortit de sa rêverie : elle aperçut furtivement dans les phares qui venaient d’en face le passager de la voiture qui se glissait à son niveau, « un nez zinzolin dans un visage congestionné d’excès et d’hypertension », « encore un commercial partisan des foires aux vins », pensa-t-elle et  cette alliance clinquante qui sautait aux yeux en même temps que ses doigts boudinés sur le volant, contredisait les regards en biais qu’il lui lançait ! « Alain aussi draguait-il quand il croisait une autre femme dans son rétroviseur ? ».  Il lui avait fallu du temps pour se décider à ce déracinement total vers lequel elle avançait. Elle était née les pieds dans le bitume des cités propres mais sans joie, des talons aiguille haut perchés dès qu’elle avait su marcher. La lettre du notaire lui apprenant qu’un vieux cousin, homonyme de son père, lui léguait la maison bleue lui avait retourné les entrailles. De plaisir bien sûr. Elle approchait. Elle irradiait de bonheur, il lui semblait qu’un éclat fauve allumait son désir de vivre plus vite, sans lui…  Sans rien lui dire, son premier acte de femme libre, une dégustation dont elle savourait la victoire avant même d’en avoir bu une goutte. Elle l’imaginait quand elle lui avouerait au téléphone, il la suivrait, il ne pouvait en être autrement. Il se soignerait, tout redeviendrait comme avant, « avant qu’il soit poivrot »… Après tout, imaginait-elle vraiment une vie sans lui ? Ses contradictions ressemblaient à des larmes orgueilleuses coincées dans sa gorge.

 Les yeux brillant dans la brume qui se levait, elle chantonnait quand  soudain un phare énorme creva les ténèbres ; la moto vint se jeter sous ses roues. Elle braqua en sentant la voiture glisser sur la route lessivée  mais  le choc aussi abrupt qu’inattendu lui fit perdre connaissance.

SUITE à certains commentaires de la semaine dernière, je tiens à préciser que toute ressemblance avec des personnes existantes est (certainement) probable mais purement fortuite ! Avec des personnes ayant existé, certainement…

Ma participation hebdomadaire à Des mots, une histoire 42 chez Olivia, ici, les mots à placer cette semaine étaient : dégustation, coussin, cousin, homonyme, accordéon, zinzolin, retour, partance, irradier, respirer, déracinement, fauve, voyage, partisan, ankylosé, araignée, vivre, résolution, forme, éclat, toile.

53 réflexions au sujet de « JEANNE A DISPARU (suite)… »

  1. On ne le dira jamais assez, conduire un deux-roues par temps de pluie c’est dangereux !!
    Y’a pas d’air-bag à sa wouature ?
    Toujours aussi astucieuse Miss Aspho pour glisser les mots diaboliques comme « zinzolin »: fallait le placer celui-là, pire que « giraumon » !! Au fait, ça veut dire quoi ???? 🙂

    • Mais si elle doit avoir un air-bag ! Alors zinzolin selon les explications de celle qui a laissé ce mot « charmant » signifie rouge-violacé (adjectif), je ne suis pas allée vérifier, j’espère que je l’ai bien employé… J’avoue que les mots (à part celui-ci) m’ont moins donnés de mal que la suite elle-même ! 🙂

  2. Ben voilà tout n’est pas toujours rose…Je connaissais la route savonnette mais pas la route lessivée., euh ça glisse !
    « C’est une maison bleue accrochée à la colline, on y vient à pieds… » c’est mois dangereux.Bon je crois que je vais partir au boulot ça vaut mieux.

    • Faut bien sortir des clichés de temps en temps et une route mouillée qui glisse, hein on reste dans la lessive ou le savon ! Elle n’est pas accrochée à la colline cette maison mais oui, arrête les substances bizarres dès le matin 😉 Bonne journée Hérisson ! 🙂 Le sous-brigadier Malatier vous salue, à moins que ce ne soit que le berger allemand du commissariat…

        • Je ne connais pas tant que ça les grades dans la Police, surtout la Gendarmerie que je connais bien ! Et tu as le droit de revisiter ce que tu veux mais pas Maxime ! En l’occurrence les deux existent dans la chanson, hé hé …

      • Je ne voudrais pas m’immiscer mais c’est aussi un classique dont j’ai fait un billet en juin, billet le plus lu jusqu’à présent selon mes stats ! Maxime c’est mon chouchou…

  3. l’accident …. ça refroidit tout à coup
    Cousin , coussin , étrange de devoir les placer tous les deux

    La suite la semaine prochaine alors
    c’est réussi encore une fois , on se laisse embarquer dans l’histoire de Jeanne

    • Merci Jeanne ! Bah oui une suite et fin je pense, je ne vais pas la laisser dans cet état ma Jeanne ! 🙂 Cousin, coussin passe encore mais zinzolin, quelle histoire ! 😉

  4. Ping : Tes mains dans les miennes VI | Désir d'histoires – Olivia Billington

  5. Une fois de plus, on se laisse embarquer! Et puis, le suspense … Vivement la 43, alors!
    Je crois que dorénavant,dès que je verrai un « commercial » aux feux rouges, je regarderai s’ il a le teint zinzolin ….

  6. Et moi zinzolin, j’adore ce mot! c’est pire giraumon! et finalement j’ai bien aimé ysatis aussi! Tu as placé les mots avec justesse et précision! Et de plus tu nous fais vivre le suspense le plus complet avec cet accident. Que va-t-il se passer? J’espère que tu ne vas pas assassiner Jeanne comme l’a fait Jean Charles avec son flic? Un héros ne meurt jamais (en principe!)

    • Zinzolin n’est pas désagréable finalement, inhabituel c’est tout !: Je vais essayer de faire survivre Jeanne et de leur concocter une fin heureuse à ces deux là… Pour une fois ! 😉

  7. j’ai beaucoup aimé la suite et particulèrement des détails comme « trottoirs inflexibles », « la rencontre d’un coussin », « le silence froid des rancunes et les mots muets des malentendus » …et j’en oublie .
    Il s’agit de petites touches qui rendent le texte si vivant, et ironique

  8. oooh quelle fin !! l’ambiance était tendue, même si un peu rêveuse… j’en ai oublié de regarder si les mots imposés étaient là !
    merci pour ce joli moment de lecture

    belle belle journée
    mille bisous
    sourire

      • je voulais juste dire que j’ai été tellement captivée que peu m’importait que les mots y soient ou pas, tout semble logique comme s’il n’y avait pas eu de liste de mots !
        c’est une vraie performance !
        à bientôt !
        mille bisous
        sourire

        • Merci Marie-Sourire mais je ne suis pas la seule dans ce cas, et depuis le temps que je joue, ce serait dommage que les mots se sentent mais ça arrive !!! Bises à toi et à très bientôt…

    • C’est le but ! Sinon ce serait trop long à chaque fois et les mots imposés guident et orientent malgré tout… Je ne sais pas encore comment ils vont s’en sortir ! 😉

  9. Ton commercial devait être à la même foire aux vins que mon Gus! 😉 J’aime bien comment tu as placé « belles vacances en Bretagne »… Ah bon? Ce n’était pas dans les mots imposés? Ça sonne très juste en tout cas! 😉 Bon, trêve de zinzolinerie, l’envie de liberté de Jeanne est très bien rendue mais pourquoi faut-il que ça ne se passe pas comme prévu? Damned! Bon, essaie de nous faire une fin sans gyrophares et sans pompiers…

    • J’y ai pensé ce matin en découvrant ton Gus ! Et des vacances en Bretagne ont le mérite d’être belles, non mais (pas que le sud non !). Promis je vous épargne les pompiers et l’agonie, on ira au cimetière direct ! 😉

  10. C’est ki ki (qui qui) a eu l’idée géniale d’imposer « zinzolin » ? ! Il a marqué la bloguo !
    Bien Vu ! il n’a pas pu quitter son alliance à cause de son doigt boudiné ! MDR ! Pauvre commercial…
    Mais que va-t-il se passer la semaine prochaine, juste à côté de la maison bleue ?… Moi aussi, j’ai hâte, Miss Aspho ! B & B (Bravo & Bises)

  11.  » c’est une maison bleue… » (désolée il fallait que je la sorte 😉 ). Sérieusement, j’aime beaucoup la tournure que ça prend avec la femme qui espère que les choses vont s’arranger, et l’accident nous laisse dans l’attente d’une suite ! Le nez zinzolin est pas mal trouvé 😉

    • Mais normal que la chanson nous vienne en tête avec cette photo ! Oui, obligée de faire une suite et fin…ton zinzolin était bien placé aussi, je n’ai pas ton imagination moi ! 🙂

    • Oui, nous en saurons plus… j’ai des petites choses à te demander, je te maile cet après-midi, le rugby est fini là ??? 🙂 Et j’essaie de passer chez toi, shame on me ! 😮

  12. Je vois que toi aussi tu as eu du mal avec Zinzolin ! Je l’ai moi aussi appris cette semaine, et ce que tu es dure avec Jeanne ! La fin du texte m’a vraiment fauchée de la même manière que la moto est entrée dans la voiture : un vrai choc ! Bravo !

    • Du mal pas vraiment mais je me demandais comment le placer sans que ça fasse tache !!! Promis, j’essaie de faire une fin moins abrupte la semaine prochaine (ça te va bien toi de dire ça avec ta mariée hein !!!) 😉

  13. Ping : JEANNE EST REVENUE (suite et fin) |

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