ZELDA de Jacques Tournier


© By Asphodèle

Pourquoi donc parle-t-on autant de Zelda Fitzgerald ces dernières années ? Depuis Alabama Song de Gilles Leroy, qui nous a mis l’eau à la bouche, avouons-le avec cette semi-fiction, Jacques Tournier, traducteur de Gatsby Le Magnifique, de Tendre est la nuit et de moultes nouvelles nous livre une biographie partielle mais juste et basée essentiellement sur la correspondance entretenue entre les deux époux tout au long de leur vie, correspondance que lui a remise leur fille  Frances dite Scottie (née en 1921) quelques mois avant de décéder d’un cancer en 1986. Je ne vais pas vous faire un parallèle entre les deux, ça n’a presque rien à voir, mais vous parler de ce que Jacques Tournier a extrait de cette correspondance passionnée. Cette femme connue pour ne pas avoir été reconnue en son temps, en tant que femme, en tant qu’écrivain, danseuse, peintre, méritait bien qu’on s’attarde sur son âme, qui a basculé très vite dans la folie mais qui gardait malgré tout une terrible lucidité. Si la schizophrénie avait pu se traiter à l’époque autrement que par des chocs d’insuline, qu’en aurait-il été ? En quittant Paris pour ne jamais revenir, voilà ce qu’a dit Scottie (entre autres)  à Jacques Tournier :  » Il faut que vous lisiez leurs lettres. Elles prouvent à quel point ils se sont aimés, avec quel courage, quelle constance, quelle compréhension mutuelle, d’un amour souvent déchiré mais intense. » « Déchiré » est un euphémisme….

Ils se sont aimés, battus,  jalousés aussi, quittés par la force des choses mais l’amour n’est mort qu’avec eux. Ils sont enterrés côte à côte, comme Zelda l’avait souhaité au cimetière de Rockville dans le Maryland, et la dernière phrase de Gatsby Le Magnifique est gravée dans la pierre :  » So we beat on  boats against the current, horne back ceaselessly into the past ». Ou en français  » Et nous luttons ainsi, barques à contre-courant, renvoyés sans fin au passé ».

Qu’a-t-elle été d’autre, Zelda,  qu’une barque ballottée par des flots trop agités et cruels pour elle ? L’ombre trop vite fanée d’un mari cannibale mais aimant ? La conscience aigüe, au début de sa maladie, de ce qu’elle représentait encore pour son mari et sa volonté qu’il soit reconnu était parfois touchante alors qu’il s’était servi d’elle pour le personnage de Nicole dans Tendre est la nuit ; avant d’avoir tout lu, elle lui écrit :  » Chéri, le livre est grand, l’émotion de plus en plus forte, (…) on a les larmes aux yeux en découvrant comment le monde en mutation réduit à néant leur faculté de décision personnelle. C’est le but que doit se fixer un grand livre et toi, tu l’as atteint. C’est subtil, délicat, d’une telle beauté d’écriture qu’on ne peut que s’incliner devant elle, une contribution majeure à ce que les écrivains vont être obligés de créer dans les années futures ».  Visionnaire Zelda ? Avant qu’elle ne découvre la deuxième partie, que ça la détruise complètement, il faudra la réhospitaliser après cette lecture choc. Rien ne sera plus jamais comme avant. Scott va se dissoudre dans le gin avec une frénésie jamais atteinte, son livre est un succès mais ne se vend pas, nous sommes en 1932, en pleine Dépression, les Fitzgerald sont rentrés de France et ce monde triste à mourir qui les attend va  également aggraver l’état de Zelda. De cliniques privées très chères (c’est Scott qui paye et il commence à avoir  du mal), en hôpitaux, elle fait des haltes dehors. Ils vivront à La Paix (en français le nom !), une grande maison un peu miteuse où Zelda apprend à connaître sa fille de douze ans, qui a été élevée par des nurses jusque là. Elle a abandonné la danse après s’être fait saigner les pieds. Il faut dire qu’elle avait commencé à 27 ans…

Nous avons des passages magnifiques quand, elle décide de vider ses malles et, sous les yeux de Scottie, met leur contenu aux enchères, devant un public invisible. Chaque chose est un souvenir de son glorieux passé. « Le premier cadeau de ton père, lui dit-elle. Le Post venait de lui acheter une nouvelle. Avec l’argent, il m’a offert cet éventail, accompagné d’une orchidée, la première qu’une jeune fille du Sud ait épinglée à son corsage. » Et Jacques Tournier d’ajouter : » En ouvrant ensemble les dernières malles, Zelda lui offrira des fragments d’anciens temps, dans un plaisir de confidence. » Mais elle s’ennuie, son livre écrit en trois semaines « Accordez-moi cette valse« , alors qu’elle est internée sera un flop commercial également et recueillera des critiques terribles. Elle s’abîme dans les souvenirs, de plus en plus, comme si elle voulait se prouver que tout ça a bien été réel…  Son mari l’y encourage, lui aussi est un naufragé du temps, celui qui ne revient pas, celui que l’on regrette à jamais car y sont inscrits nos instants de gloire, d’amour les plus intenses, les plus funestes aussi. Voilà ce qu’il lui écrit :  » Tu dois penser que je me cache derrière des métaphores, mais c’est l’absolue vérité. Je veux te voir ici avec moi. Les regrets du passé ne me quittent pas. » Mais la folie vient de frapper fort, elle a ses premières hallucinations auditives, elle devient de plus en plus bigote, voire obsessionnelle à la fin : Dieu lui parle. Elle doit avertir le monde que le péché va l’anéantir. Lorsqu’elle est retournée vivre avec sa mère à Montgomery, Alabama, pour éviter des frais de clinique à Scott qui vit de plus en plus chichement à Hollywood, il lui arrive d’errer dans les rues, de frapper aux portes en criant des imprécations ! Elle a beaucoup peint à cette époque.


Times Square by Zelda

Mais si nous entrons dans ce livre avec l’éclat des rires qui résonnent sur la Riviera ou à Paris pendant les Années Folles, le bruit des verres qui s’entrechoquent dans la fureur des nuits, tout doucement, les larmes remplacent ces rires, les cris sont des hurlements de douleur, les pas se font légers, les ombres crépusculaires remplacent les êtres pleins de vie qu’ils étaient, avec la mort de Scott en 1940 d’abord, puis celle de Zelda  qui périra dans l’incendie de son asile et qui ne sera identifiée que grâce à un chausson de danse à côté d’elle. C’était en 1948.

Scott et Zelda sur la Riviera

Si Zelda a pu sembler détestable, méprisable et futile à certains, ce n’est que par le prisme envieux de regards jaloux ou incompréhensibles. Elle n’a été qu’une étoile filante, une bombe humaine dont la folie ne menaçait qu’elle-même. J’ai adoré ce livre, vous l’aurez compris et j’encourage tous ceux qui sont restés sur leur faim avec Alabama Song ou qui veulent décrypter les livres de Scott Fitzgerald à le lire. C’est un livre précieux. Je remercie Liligalipette de me l’avoir offert…

35 réflexions au sujet de « ZELDA de Jacques Tournier »

  1. Magnifique billet, cela aurait été dommage que l’orage t’empêche de l’écrire ! Quel destin étrange que celui de Zelda, c’est bien qu’un livre comme celui-ci lui rende hommage.

    • Merci Aymeline ! Tu comprends pourquoi j’avais peur ! Ce n’est pas un « hommage » mais cela restitue la vérité sur les sentiments qu’ils se portaient vraiment. Une vérité qui a ses limites, vu qu’elle était quand même atteinte… Mais Sctot l’a un peu pillée malgré tout…avec amour, selon son humeur et ses besoins financiers… A lire absolument quand on s’intéresse à eux ! 😉

  2. J’ai toujours eu une attitude ambivalente envers Zelda… J’avoue c’est surtout par l’envie de trop pardonner à son cher mari, que je la cataloguais un peu vite…

    • Ce livre a le mérite de se baser sur des faits réels, une correspondance réelle et il rétablit l’équilibre. Elle n’était pas parfaite mais c’était loin d’être l’idiote écervelée que l’on a dépeint. Malheureusement sa maladie a tout gâché… Et Scott n’est pas tout blanc…

  3. Très beau billet (j’avais déjà acheté Alabama song après ta chronique correspondante). J’avoue que je (re)découvre les Fitzgerald grâce à la blogosphère… Je note aussi celui- ci ( bonne idée le tableau). Biz

    • Aaah ! Je t’ai tentée, alors tout va bien ! Mais rien à voir avec Alabama Song, là c’est du réel, du vrai, c’est moins…c’est plus… mais c’est terriblement bien écrit ! Quel tableau ? (je sais, je vais arrêter le hakik…)

    • Ah ! Quelle vie flamboyante, mais de la flamboyance…brève ! C’est aussi cela qui en fait un mythe ! Je te le conseille vivement…La schizo à l’époque, les traitements n’étaient pas brillants même dans les meilleures cliniques ! Bipolaire maintenant c’est presque la norme ! 😉

  4. Ah celui là il est sur ma wish-list depuis longtemps ! Un jour j’arriverais à lui trouver un créneau (espoir…)
    Bonne journée Asphodèle !

    • Comme je te comprends ! j’ai préféré le lire tout de suite (avant les obligations) pour ne pas qu’il traîne dans la PAL sans fond ! et quelle bonne surprise ! Encore un peu des Fitzgerald, c’est toujours du bonheur…bien écrit qui plus est ! Bonne journée à toi aussi D….

  5. encore un billet long comme le bras 😉
    Bon. J’aurai tendance à dire « Encore Zelda! ». J’avais lu Alabam song, que j’ai apprécié, certes, mais je ne reviendrai pas à cette chère Zelda dans les prochains temps. Ton billet pourtant, est très alléchant!

    • Oui je sais, je ne sais pas faire court ou alors c’est mauvais signe, mais je me soigne 😉 Et bien ce livre n’a à peu près rien à voir avec Alabama Song et on y parle aussi beaucoup de Scott et comment a été écrit Tendre est la nuit, entre autres… Mais je te le concède, il faut les aimer beaucoup !

    • Tu te doutais bien que j’allais aimer ! Me reste à finir le livre de Zelda que bizarrement, je n’ose reprendre, par peur justement de le finir… Je suis vraiment accro à leur vie à ces deux là et je n’arrive pas à déterminer ce qui me fascine autant… J’attends qu’on « cause », j’attends… 🙂

  6. Quel couple ! Leur vie fait partie intégrante de leur œuvreé, il n’y a pas de doute, pour cela la lecture de cette bio doit avoir de l’intérêt
    Elle est notée

  7. Magnifique billet qui donne envie de lire cette biographie reconstituée… Tu es très convaincante, et ton style fait mouche!

    • Ah, ton compliment me fait plaisir car j’ai eu du mal avec ce billet comme souvent quand j’aime un livre ! J’essaie d’être brève…raté, alors… Mais oui, je te le conseille !

  8. Ping : ACCORDEZ-MOI CETTE VALSE de Zelda Fitzgerald |

  9. Je sais pas si je vais le lire avant ou après  » Tendre est la nuit  » mais je vais le lire, ton article me donne envie de le faire. Je vais aussi l’offrir à qui tu sais, je pense que ce destin de femme la bouleversera . Tournier reproduit-il les lettres dans son livre, ou bien ses lettres ont-elle été publiées dans un autre ouvrage ?

    • Avant toute chose lis Zelda de Jacques Tournier et Alabamasong de Gilles Leroy, deux versions différentes de la Dame avec des « points communs » et ensuite celui-ci. Parce que le lire quand on n’a aucune idée de leur histoire, de la sienne n’apportera pas grand-chose. Ce n’est pas une traduction de Jacques Tournier, ce dernier a traduit la majeure partie des oeuvres de Fitz, j’attends Boats of love (correspondance entre Fitz et sa fille Scottie). A Noël, j’aurai également Fragments de Paradis (version 2011 de 1040 pages, dont tendre est la nuit), je t’en reparlerai… (mais tu peux offrir celui-ci à qui tu sais si elle connaît déjà bien le couple et le…sujet)

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