DÉSIR D’HISTOIRES 36


Ma participation hebdomadaire au jeu initié par Olivia Billington, dite Livvy et que vous retrouvez ici si vous voulez en savoir plus ou participer, à savoir que ce n°36 est le dernier de la saison. Le jeu reprendra après les vacances ! Les mots imposés cette semaine sont  au nombre de 16 : récidive – tonitruant -isolement-convention – fraise des bois – pilaire- été – pèlerine – lézarde – attirance – bulletin – sorbet aux poires – frémissement – perdition – frousse – contrepoint.

CLAP DE FIN POUR UN NOËL

Laura attendait, les yeux et le nez collés à la vitre, du haut de ses dix ans déjà emplis  de solitude, elle attendait le coup de téléphone prospecteur de sa tante qui allait sonner et rompre son isolement :  » Qu’est-ce qui te ferait plaisir pour Noël ? Je préfère te demander, plutôt que d’acheter quelque chose d’inutile »… Inutile ! Le mot était bien choisi ; il était là l’inutile justement, elle était là, la vacuité de ces adultes qui nous font pleurer en voulant notre bonheur . Ce qu’elle aurait voulu en ce temps là ? Rien. C’est ce qu’ elle avait déjà la plupart du temps, en effet.

Elle, ce dont elle rêvait c’était d’une grande table en bois, comme dans les fermes d’autrefois, avec une belle nappe blanche ouvragée, que les mains d’une femme aimante aurait brodée, entre deux couvées, entre deux tétées. Et, sur cette table, des mets simples et savoureux qui embaumeraient la maison du matin au soir, mitonnés avec le frémissement qui court sous les mains des brodeuses.  Et beaucoup de rires, des rires immenses qui résonnent longtemps, des rires qui font mal au ventre, à en perdre le souffle. Des rires de connivence pour dire le bonheur  d’être réunis ensemble autour du même amour. Et que la belle vaisselle, sortie pour l’occasion dessinent des corolles de fleurs épanouies sur la nappe immaculée. Des assiettes qui ne volent pas en éclats en même temps que les insultes que lançaient sa mère, la voix pâteuse, à la tête de son père, à l’envers de sa vie, démolissant en un soir tout ce qu’on lui avait dit du père Noël. Alors, elle s’éclipsait, personne ne le remarquait. Une pèlerine sombre sur ses épaules, elle sortait dans cette nuit que l’on dit magique. Il neigeait parfois et c’était bon ces flocons gelés sur son visage muet de tristesse. C’était bon cette douceur qui descendait du ciel ; le père Noël ne viendrait pas, elle le savait, mais au moins elle n’entendait plus ces mots horribles qu’on ne devrait jamais entendre un soir comme celui-ci. Elle se doutait que la paix existait quelque part, qu’elle DEVAIT exister pour que la vie soit supportable. Elle suivait le chemin boueux, ce chemin qui l’été cachait des fraises des bois dans les buissons. Elle éprouvait une attirance irrépressible pour les lumières qui dansaient au loin, les lumières de la petite église où des lézardes couraient sur les vieux murs,  où des gens chantaient en choeur, suivant le contrepoint de la partition  jouée par l’organiste.

Elle ne comprenait pas tout, elle n’allait jamais à l’église avec ses parents mais béait d’admiration devant la crèche vivante où un âne, un vrai, dormait paisiblement pendant qu’une femme qui faisait la Vierge Marie allaitait le petit Jésus. Elle restait là, debout près de la porte, fascinée par la sérénité qu’elle lisait sur les visages recueillis.

Alors qu’elle essayait de partir doucement après l’office, une vieille dame vêtue de noir, lui fit une frousse bleue en l’attrapant par le bras :

 « C’est toi Laura,  la fille d’Alessandro Montale ? »

-…Ouiii…

– Et ils sont où tes parents ?

– A la maison, maman casse des assiettes sur la tête de papa.

– Ah Madonna ! Si c’est pas malheureux ! Ma pauvre petite, tu veux venir avec nous manger une bonne soupe ? Il y a aussi des oranges.

– Des oranges ?

– Hé ! Bien sûr qu’il y a des oranges à Noël, ou alors ce serait plus Noël. Mais ma fille a fait des tartes aux pommes et elle te donnera du sorbet aux poires si tu préfères ? Je crois que ton père il sait plus d’où il vient depuis qu’il a épousé ta mère !

– Si, il vient de Rome ! Et…il… m’attend ! rétorquai-je en essayant de me dégager de sa poigne de fer.

La vieille femme rit de bon coeur en marmonnant que Rome était une ville de perdition, elle s’agenouilla pour se mettre à ma hauteur avant de  murmurer :

– Non mon petit ! On ne vient de nulle part quand on casse des assiettes le soir de Noël ! Ce soir là, on les remplit et on remercie le Bon Dieu qu’elles ne soient pas vides. Allez, rentre vite, tu vas te faire gronder.

Tu parles ? Me faire gronder ! Mon père devait m’attendre dehors en fumant nerveusement, évitant ainsi une éventuelle récidive éthylique de sa femme. Je savais déjà le spectacle qui m’attendait : elle devait cuver, lascivement allongée sur le canapé du salon, les jambes nues où, aucune  trace pilaire ne dépassait après sa visite chez l’esthéticienne, un parfum capiteux l’enveloppant d’une aura écoeurante pour mes narines encore fragiles. Tout ça, au cas où papa eût envie de lui pardonner sa énième crise de jalousie  hystérique. Elle aimait à répéter sans cesse  : « Je suis le dessert préféré de mon époux ». Je n’y comprenais plus rien ; la vieille femme ne venait-elle pas de me dire que l’orange était le dessert de Noël ? Et d’orange, je ne connaissais que ses cheveux, savamment étalés autour de son visage fardé où de légères bouffissures apparaissaient déjà…

En remontant l’allée éclairée de notre mas, je repérai des taches de sang sur la neige. Sans réfléchir, je courus aussi vite que me le permettaient mes petites jambes et je vis mon père, une serviette à la main qui se tamponnait l’arcade sourcilière en faisant les cent pas.

– Papa, papa, tu ne vas pas mourir ?

– Mais non ma princesse, je ne dois pas mourir, j’ai une Convention demain à Genève et je dois encore étudier tous les bulletins

A cet instant, un homme se dressa, hirsute,  et d’une voix tonitruante aboya :  « Coupez, coupez, basta,  allez, c’est mauvais, mauvais, mauvais ! Lorenzo, tu prends la petite dans tes bras, je ne te le redirai pas, c’est la dixième prise, on n’a pas les moyens !  » Le bruit du clap  résonna dans la nuit et le vieux metteur en scène hurla : Moteur !  On tourne !

 Les photos viennent du site libre de droits, que vous pouvez visiter

30 réflexions au sujet de « DÉSIR D’HISTOIRES 36 »

  1. un texte toujours aussi bien écrit qui monte en puissance… il n’y a plus qu’à trouver les acteurs et le financement…

  2. Ah génial ! J’aime beaucoup la chute, et l’ambiance générale ! Pour une fois, j’ai participé moi aussi, et à la rentrée j’essaierais d’être assidue ^^

    • Merci de ton indulgence car écrit à l’emporte-pièce ! L’avantage parfois des mots imposés, c’est que ce sont eux qui guident l’histoire et nous emmènent sans que l’on sache où et comment ca va finir !! 😉 Je suis contente que tu participes, je vais lire ton texte de ce pas !! 🙂

  3. Ah un peu de fraîcheur dans cette moiteur de juillet orageux … mmh ça fait du bien ! Très beau, on est transporté dans un monde parallèle jusqu’au « clap » 🙂 Bisous ma Isa !

        • L’automne est aussi et de loin ma saison préférée !!^^ tu es solognote ? J’y allais de temps en temps quand je vivais à Paris, c’est une région magnifique !! Mais tu as ta « griffe » toi aussi, et tu as le temps de l’affiner, crois-moi, ce que tu fais est déjà pas mal du tout !! 😀

  4. Ping : Je t’envoie une photo ?, c | Désir d'histoires – Olivia Billington

  5. Comme souvent, je crois que je préférerais le livre au film. Extra ce début avec cette fillette 🙂 .la suite a la rentrée

    • Merci Valentyne, comme toi je ne suis pas adepte des versions cinés ! J’ai tout l’été pour reprendre certains textes où j’avais envisagé des suites et qui…voilà…pas le temps !! Mais je sens que ça va me manquer ce désir d’histoires même si je ralais certains jours !! Je vais voir ton texte, suis vraiment charrette aujourd’hui…:)

  6. Ne doit-on pas dire « son énième crise » plutôt que « sa énième crise » ? Je te présente mes excuses pour ce piètre commentaire mais je peux pas m’en empêcher. Sinon, j’aime bien le passage où l’enfant sort dans la nuit. La pèlerine sombre, la nuit qu’on dit magique, les mots qu’on ne devrait pas prononcer, tout ça…

    • Oh bonjour toi !! Ca me fait plaisir de t’entendre même pour chipoter (on ne se refait pas hein !) mais tu as raison, je vais aller vérifier ! J’ai écrit ce texte très vite, toutes mes excuses !!;) Et je viens vous voir dès que j’ai un moment, j’ai eu (et ça continue) pas mal de soucis ces derniers temps. et tes compliments me touchent toujours, tu le sais !! 😉

    • merci Cricket ! Je suis allée sur ton blog laisser un commentaire sur ton texte qui m’a bien fait rire ! Tu peux participer à l’atelier d’Eiluned le lundi si tu veux ? Tu as le lien sur mon billet d’aujourd’hui, à toi de voir !! 😀

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