LES ANNÉES PATCHOULI


Désir d’histoires 35: voir les consignes à la fin de ce texte !

Ces années là, l’odeur du patchouli et de l’encens flottaient dans les chambres de la jeunesse « qu’il fallait être pour devenir »,  nourrie aux mamelles gorgées de lait de l’existentialisme et du nihilisme. Derrière ces écrans de fumée (parfois lénifiante), les espoirs étaient poussés à l’extrême de l’idéalisme, des certitudes inébranlables que seules la prime jeunesse, et qui sait, l’utopie ou la naïveté permettent.

 Si je me retourne et regarde quelques photos oubliées ici et là, en noir et blanc ou en couleurs, je me demande : «  Mais que veut-elle me dire cette jeune fille, au sourire fermé de madone, repliée sur des rêves qui ne se réaliseront qu’en partie ? Je ne la connais plus, elle est si loin, déjà…Elle regarde par-dessus l’épaule du photographe qui a immortalisé l’instant, l’instant définitivement passé. Alors, je suis monté au grenier, j’ai trouvé une vieille malle et beaucoup de cahiers d’écolier, des carnets, non, pas de journal intime, juste des morceaux déchirés, « des petits papiers », je les ai mis bout à bout, Petit Poucet à la recherche de cailloux qui m’ont menés jusqu’à elle. Pour dévider l’écheveau des fils entrelacés d’une mémoire qui n’était pas la mienne. Et les images en kaléidoscope  m’ont sautées au visage.

 ■

Allégra montait quatre à quatre les marches des sept étages  qui la conduisaient à son appartement. Sept étages sans ascenseur ; le prix de sa bohème pour ces deux chambres de bonne aménagées en atelier d’artiste. Rue Chapon. Paris. Un rêve concrétisé qu’elle payait au prix fort. Elle s’était échappée du XVIème arrondissement où sa mère eût voulu l’enfermer dans un snobisme de bon ton et surtout l’exhiber comme un alter ego plus jeune, plus brillant et surtout très flatteur pour elle.

 En arrivant sur le palier, elle lâcha ses volumineux cartons à dessins, fouilla fébrilement dans son sac à la recherche de sa clé. Une énorme clé, sans double possible, pas un serrurier sur la place de Paris n’en possédait le moule. Ce qui avait ses avantages pensa-t-elle. Vladimir venait ce soir pour la première fois passer la soirée chez elle. Six mois déjà… Et elle avait résisté aux tentations de le faire monter jusqu’à son antre. Ils se voyaient dans la suite du Lutetia que son père louait à l’année. Fils d’un ambassadeur russe, il avait décidé de ne plus suivre les errances diplomatiques du papa et continuait ses études à la Sorbonne.

Elle se laissa choir sur les coussins de l’entrée, le temps de reprendre son souffle et de calmer les inquiétudes de son cœur. Elle  voulait cet amour sans pour autant s’y laisser prendre. A l’éblouissement, elle préférait la fragile lumière, celle du contre-jour, du contre-amour parfois ; la frêle lueur tremblante des bougies lui laissait un espace de liberté qu’elle ne voulait pas encore partager, un rayonnement dont elle ne pouvait se déprendre de peur d’y laisser des promesses non tenues…et quelques illusions fanées.

Elle préférait la fragilité dans laquelle on résiste avec témérité, celle qui demande toujours plus à la consolidation, plutôt qu’au prêt-à-l’emploi. Elle avait fait de sa solitude un rempart moyenâgeux, elle y avait mis des tessons de bouteilles, empêchant les intrus, les malvenus, les rien-à-dire de violer ce silence inexpugnable qui lui parlait à l’oreille sans la lui briser.

  Bon. Stop. Fini de louvoyer. Elle allait prendre un bain chaud, ce soir elle ne sentirait pas la térébenthine. Et serait belle à tomber. De Venise, où son père était né, elle portait les couleurs d’ambre et de gris d’un soir d’automne sur la lagune.

Son regard se posa sur le chevalet qui trônait sous le vasistas ; une toile de maitre attendait son savoir-faire pour une restauration magistrale. Elle enjamba son capharnaüm perpétuel et courut à la salle de bains, aménagée à grands frais. C’était mieux que la fontaine d’eau froide sur le palier.

Elle en ressortit comme elle l’avait imaginé : les doigts fripés et le corps alangui. Elle passa un jupon blanc vaporeux en dentelle, une tunique ample et mousseuse et laissa échapper sa longue chevelure brune qui cascadait en boucles dans son dos en . Le vieux téléphone sonna. Vlad encore :

–         Bonjour ma douce !

–         Bonjour toi, qu’est-ce…

–         Je suis désolé, vraiment mais je ne pourrais pas venir ce soir, mon père arrive à 19 h de Saint-Pétersbourg et je dois…

–         D’accord, d’accord, pas besoin de te justifier, tu me rappelles demain ?

–         Bien sûr mon ange, je t’aime.

–         … ?…

Et elle raccrocha, songeuse, presque soulagée qu’il ne vienne pas. Dieu merci, sa mère ne savait rien, malgré ses interrogatoires bi-mensuels à faire rougir Interpol ! « Encore un beau parti que tu laisses filer, tu n’auras pas toujours vingt ans, et patati… » La vénalité de cette femme n’avait d’égal que son ardeur à la marier à un riche célibataire, qui augmenterait la valeur de ses actions et lui ouvrirait les portes de nombreux salons.

Vincent reposa les carnets, repoussa la vieille machine à écrire où le « e » restait désespérément bloqué. Il regardait par le petit vasistas qui donnait sur le parc où des arbres séculaires se balançaient doucement. Il se sentait hors-jeu chaque fois qu’il venait là, la civilisation se décollait de ses semelles dès qu’il poussait la grille de la vieille maison de son enfance.  Où avaient disparu les longues soirées de juin quand sa mère, encore jeune posait une grande table nappée de lin blanc sur l’herbe, à l’ombre du vieux noisetier. Et l’échelle posée contre le cerisier où il montait s’empiffrer des délicieux fruits sombres et, quand il redescendait la vieille Louise lui disait : « Regardez moi ce cochon, il s’en est encore mis partout et ça ne part pas les taches de cerise, oh ! tu me fais zire mon pauvre enfant ! » Il  eut un sourire triste à l’évocation de ces jours qui semblaient ne jamais vouloir revenir. Il avait essayé de poser la table dans l’herbe lui aussi, mais ses amis n’avaient guère apprécié les bestioles qui venaient chatouiller leurs mollets aseptisés de citadins délicats. Il manquait le vin de la treille qui faisait parler haut les hommes quand les femmes riaient trop fort. Plus personne ne jouait à la guitare accrochée au mur de l’entrée, et pas une de ses amies n’aurait osé chanter à tue-tête comme le faisait Allégra. Une inscription sur la poutre centrale du grenier, gravée en creux au couteau attira son attention. C’était bien la première fois qu’il la voyait. Il déchiffra avec amusement que « le coq et le poney mangeaient de l’avoine à… » Le temps avait effacé la suite mais il resta perplexe.

Il se frotta les yeux, fatigué par ce voyage indécent dans la vie de sa mère. Une sirène sifflait dans sa tête ; il reviendrait. Il éplucherait jusqu’au moindre signe pour trouver ce qu’il cherchait. Il avait bien un nom de famille, mais était-ce le bon ? Lui avait-elle tout dit avant de partir ? Elle avait le don de l’ellipse et du floutage, c’était son métier après tout. Mais lui, il ne voulait qu’un nom, un seul, le vrai. Celui de son père.

Ma participation au jeu d’Olivia Billington, dite Livvy, et dont les mots imposés étaient : coq, avoine, rayonnement, sirène, dentelle, inscription, arbre, entrelacer, écheveau, poney, civilisation, zire, kaléidoscope.

Les photos, libres de droit, viennent de http://www.dreamstime.com/

30 réflexions au sujet de « LES ANNÉES PATCHOULI »

  1. Et tu te demandes pourquoi je ne veux pas te suivre dans l’écriture ?
    Comment veux-tu que je fasse ? Après avoir lu ton histoire, je suis si admirative de ta prose que j’en reste saisie et bredouillante. Je te le redis… j’aime tes mots et tes images. Tu arrives à les marier divinement !!!
    Sur ce, bonne journée !

    • Merci Syl ! Arrête de bredouiller steuplaît !! Tu sais faire toi aussi dans un autre genre et c’est ça qui est intéressant non ?? Allez la semaine prochaine tu viens !! 😀

    • Le style d’Asphodèle est recherché, c’est vrai ! Mais d’autres participants écrivent plus simplement et ce n’en est pas moins bien ! 😉
      Il y a le plaisir d’écrire, et puis, le plaisir de lire tous les textes rédigés à partir de mêmes mots. Alors, au plaisir de te lire ? (dernière édition la semaine prochaine, avant les vacances 😉 )

      • Mon style est « recherché », voyez-vous ça ? Si tu le dis !! J’ai essayé de convaincre Syl pour la dernière session mais il va falloir que je la « travaille au corps », elle complexe pour rien en plus !! A deux nous allons y arriver… 😉 (quel binôme !)

      • Je vais essayer pour faire plaisir à Aspho, Merci Olivia pour l’invitation !
        Mais il ne faudra pas le dire aux autres car j’ai des tas de textes en attente (Enna, Eiluned, Liliba…)

        • Oh t’es trop mignonne ! Mais il ne faut pas que ce soit une contrainte non plus, oh ! On joue en même temps !! 😉 Moi aussi j’ai pas fait Enna, j’ai (normalement Skriban le dimanche et j’ai promis à Eiluned pour lundi, alooors !!) 😀

  2. Ping : Un landau et du vent (suite et fin) | Désir d'histoires – Olivia Billington

  3. Très intéressante cette histoire, je reprends le commentaire de Syl. Les mots imposés coulent de source, bravo ! Je ne garantis pas ma participation aujourd’hui il faut que je m’y mette^^

  4. Texte poignant sur la recherche de son identité et de ses racines
    Je souhaite à ton héros de trouver ce qu’il cherche 😉

  5. Isa regarde tes mails stp au secours !!!! J’y arrive pas avec ce $ù*)à,!?*$ù% blog !!!! J’arrive pas à créer des onglets comme chez toi !!!!! Au secours je vais me jeter par la fenêtre (du rez-de-chaussée) ! 😦

  6. Bon j’abandonne c’est trop compliqué ! Au moins chez Blogospot c’est clair net et précis et on arrive à ses fins en 2 temps 3 mouvements ! 😉

  7. Voilà une mère bien près des sous …
    que la fille a fui
    cherchant l’amour
    le vrai,
    que l’argent soit ou non
    derrière l’homme, l’être, celui
    qui saura faire battre son coeur,
    savoir pourquoi elle avance,
    sans manigance..
    bel écrit encore Asphodèle.
    Merci à toi.
    bisous
    christelle

  8. Alors j’ai utilisé leslecturesdasphodele@gmail.com et le mail est indiqué comme « envoy » chez moi … bah un bug d’Internet … ce serait pas la première fois ^^ Dans l’histoire, j’avais entrepris de déménager chez Word Press mais comme tu l’auras compris j’ai abandonné après avoir failli 1) jeter mon ordi par la fen^tre et 2) suivre le même chemin pour finalement passer un coup de balais chez Blogspot et faire peau neuve avec mon blog qui restera donc à la même adresse. Et du coup j’ai fini ton texte qui m’a juste donné la chair d’ampoule tellement c’est bien écrit (et c’en est limite déprimant ^^) et soit dit en passant, j’adore ta photo ! En fait le côté Blackberry ça donne vraiment du charme à tes photos ^^ Et je te le redis, ça fait du bien de te revoir sur la Blogosphère !!

    • Ca c’est du commentaire !! Ah, donc il n’y a pas que moi qui ai eu des problèmes au départ avec WordPress et même encore, heureusement que j’ai de bonnes amies qui me font des choses…superbes !! Pourquoi c’est déprimant de lire mes textes, tu veux que je fasse dans l’humour, je m’entraîne, j’ai du mal… En tout cas ta nouvelle présentation Blogspot est très jolie ! Continue où tu te sens à l’aise ! Je suis allée trois fois voir mes mails là où tu me dis avoir laissé un message et rien ! Merci pour mon BlackBerry, il est ravi qu’on lui dise qu’il a du charme ;). Gros bisous, je suis ravie de voir que tu as survécu !!^^

    • Non, c’est Olivia qui a tout fait, moi juste la photo !! Tu parles, chez WP, pas facile à moins d’être geekette dans l’âme !! Elle a fait ça les doigts dans le nez (enfin sur le clavier !!)… Bises ! 😀

  9. Bonsoir Asphodèle,
    Magnifique texte, où ce téléscope les états d’âmes mère, fille… et le parfum d’un grenier…
    ce clin doeil aussi au déjeuner sur l’herbe… bien vue.
    Bonne fin de semaine
    @mitié

    • Merci Gwen, ouiii il y a un peu de vécu mais beaucoup d’extrapolations (ma mère n’est pas comme ça du tout !!) Je vais voir ton atelier mais j’ai Internet qui bugue, et pas sûre d’avoir le temps, marre !! 😦

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