LES PETITS CHAUSSONS


Je dors depuis si longtemps dans une boîte en velours, soigneusement lovée dans du papier de soie. Je dors et je m’ennuie. J’attends qu’elle aille mieux, j’attends qu’elle retrouve les parquets cirés où j’aime glisser avec elle, où la musique nous envole, où la musique nous épouse. Je me souviens, les nuits quand la maison dort, moi je sors du luxueux placard et je rejoins les prestigieuses salles d’opéra où nous dansions ensemble. Première, deuxième, entrechat, pointes douloureuses, j’ai tout enduré, tout pour elle, je suis le prolongement de son âme, de sa grâce quand elle tournoie avant de s’incliner et de saluer la foule qui l’applaudit.

Je m’enroule sur mes lacets de satin blanc et je soupire. J’entends parfois le piano qui pleure, j’imagine le grand salon au parquet ciré, la barre de bois blond où je me recroquevillais sous l’effort ; je l’imagine elle, triste et languide, regardant à travers la baie vitrée le saule qui s’épanche sur l’étang, les feuilles qui jaunissent, l’automne qui s’en vient.

Elle est si belle, si légère ma Julie quand elle s’élance dans le halo de lumière sur une scène de Prague ou de Milan. Nous en avons vu des villes, parcouru des miles en avion ou en train avec la troupe !

Oh ! J’entends, oui, j’entends, elle ouvre le placard… Hum, de l’air, enfin, je vois la lumière rose du couchant, elle me serre contre son cœur et ses doigts longs et fins me caressent. Je ronronnerais si j’étais chat, Allez, allez, j’entends la musique, oui, oui, bien sûr c’est Le Lac des Cygnes de Tchaïkovski, vais-je enfin pouvoir me plier, me casser sous ses pas aériens ? Mais… ? Non, qu’est-ce… ? Une larme, oui, c’est salé, elle pleure ? … Non ne me dites pas… Je l’entends à présent : « Maman, maman, mes chaussons sont trop petits, je ne pourrais plus les remettre pour le prochain ballet !  Il va falloir m’en commander une autre paire chez Repetto ! « 

Je viens d’exhaler mon dernier soupir dans un hoquet muet. Une vie de chaussons blancs morts avant d’être vieux, voilà mon destin, à quoi se résume ma courte existence ! Elle n’avait que 13 ans quand j’ai commencé à danser avec elle, petit rat prometteur disait ses professeurs. Et puis, cette blessure qui a duré, duré, tant de mois sans que je ne sorte de ma boîte… pour moi, c’est fini, je suis finie. Petite paire anonyme, inutile, je retourne à mon papier de soie pour l’éternité. Allez, je vais rejoindre l’arrière du placard, avec mes sœurs, encore plus minuscules…Ma carrière éphémère est déjà terminée et de longues nuits m’attendent pour vider mon cœur privé d’elle à jamais, inanimé, retour à l’anonymat des choses…comme si je n’avais jamais existé.

Ma (courte) participation à l’atelier d’écriture du dimanche de Gwenaëlle, atelier d’écriture de Skriban, ici, dont les consignes étaient : 

Les bottes de sept lieues

Aujourd’hui, une proposition imaginée par 32 Octobre, que je trouve, personnellement, très séduisante. J’espère que ça vous plaira autant qu’à moi…

La plupart des voyages dont on rêve n’ont jamais lieu.

Ou alors on les accomplit intérieurement.

L’avantage, quand on emprunte ces vols intérieurs, c’est qu’on a de la place pour les jambes.

Henning Mankell (1948- ) – Les Chaussures italiennes (2009)

Et si votre paire de chaussures préférées prenait la parole, quel voyage fait ou rêvé nous raconterait-elle?

Pour info : Lien vers un article sur le titre dont est extrait la phrase proposée pour support d’écriture

http://lettres-expres.over-blog.com/article-henning-mankell-les-chaussures-italiennes-62933383.html

La photo vient de

12 réflexions au sujet de « LES PETITS CHAUSSONS »

  1. Très beau texte, je n’ai pas eu le temps de participer à l’atelier mais le thème était très sympa :). Tu as fait de la danse pour aimer les chaussons de danse ? On est presque triste pour eux, les pauvres petits…

  2. le hasard des liens de ton blog m’a amenée là. Quel beau texte et même à l’arrache je ne suis pas(plus) capable d’écrire de cette manière inspirée.
    bon dimanche
    avec le sourire

    • Lilou, c’était le temps des beaux dimanches de l’atelier de Gwen, nous n’avions pas le choix, il fallait écrire dans la journée, c’était plus ou moins heureux, mais je regrette parfois l’exercice, ça faisait travailler les méninges ! 😀 Bises

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