DÉSIR D’HISTOIRES 29


Ma participation au jeu hebdomadaire d’Olivia Billington, aussi appelée Livvy et que vous retrouvez  si vous souhaitez connaître les règles. Les quinze mots imposés de la semaine sont : hélicoptère -voleur – maille(s) – sublime – sympathie -pissenlit – ébouriffé – québecois -isolé – manger – chapeau – dromadaire – joie – faim -explosion – lapin.

 

FUGUE ET BÉMOLS

Les épaules lourdes de neige et de fatigue, le Québecois s’engouffra sous un porche, la peur au ventre. La faim aussi. Deux jours de cavale, de cache-cache avec ce qui portait képi lui avaient mangé le visage de barbe drue. En se frottant la joue, il pensa à sa petite princesse qui n’aimait pas quand il « piquait ». Des larmes épaisses, qui refusaient de couler restèrent au bord des cils comme la nausée amère qui soulevait sont ventre vide. Tapi dans l’ombre, son chapeau feutre lui descendant jusqu’aux yeux, il se laissa glisser le long du   mur décrépit par une explosion de graffitis plus ou moins réussis. Un squat ! la providence se mettait-elle enfin de son côté ? Un sourire sans joie lui parcourut l’échine. Pourquoi et comment en était-il arrivé là ? Sa chute, telle une spirale ébouriffée lui remettait les yeux en face des trous. Il fallait qu’il avance encore au lieu de regarder derrière, un souvenir toujours coincé sur l’épaule, avec les yeux de sa blonde qui ne lâchaient pas les siens. Il ne put s’empêcher de jeter un oeil à sa montre, rescapée qui le narguait en lui donnant l’heure de son autre vie. Celle qui l’attendait là-bas, dans une rue animée de Montréal où dormait une femme sublime, la sienne.

En entendant vers le fond,  les rires ébréchés des occupants, il se dit que non, il ne pouvait pas s’éterniser, piège souterrain où il finirait par se disloquer complètement. Et le lieu n’était pas vraiment isolé. Bloqué dans ce Paris qu’il connaissait mal, il rêvait de déambulations nocturnes, de verres avalés sur le coin d’un zinc luisant, à refaire le monde avec ceux de la nuit, perdus dans leurs rêves trop grands d’errants désanchantés. Juste assis là, avec eux, sur un tabouret, regarder, participer ou se taire. Il aimait aussi ce qu’on ne disait pas. Les silences où son violon pinçait toutes les larmes et les rires de la terre. Sa dernière tournée à Prague était une aubaine, lui permettant d’anticiper la vie sur une année sans avoir à se préoccuper de ses finances souvent distendues. Sauf que Prague avait été le début des ennuis.

Au moment ou la troupe allait quitter l’hôtel, le Stradivarius du chef d’orchestre avait disparu et ils avaient dû rester un mois de plus pour répondre aux enquêteurs, avides de boucler l’affaire. Le gouvernement tchèque ne voulant pas s’empêtrer dans un fait divers en passe de devenir un incident diplomatique,  puisque  certains droits élémentaires au Québec ne leur étaient ni garantis, ni assurés en Europe. Il se grilla une dernière cigarette avant d’affronter à nouveau la neige et le froid qui venaient de s’abattre sur la plus belle ville du monde. Qu’il eût pu passer pour un voleur, allait encore, tous étaient suspects mais voila que Diva Calistia, la soprano avait été retrouvée morte le lendemain du vol, dans la chambre miteuse de cet hôtel de seconde zone qui les hébergeaient gratuitement. En y repensant, il frissonna de dégoût  : cette vieille peau lubrique, qu’il eût fallu dater au Carbone 14 pour savoir son âge exact lui jouait encore une mauvaise partition. Un excédé du tympan lui avait tranché la gorge et les cordes vocales pour être sûr de ne plus entendre ses stridulations matinales qui vous vrillaient les nerfs dès potron-minet. On avait hélas retrouvé son ADN sur les draps, lui qui s’était pourtant toujours tenu à distance de cet hélicoptère ambulant dont les pales du dernier lifting tournaient dans le vide et les replis du visage laid et fané. Sans réfléchir plus avant, il avait pris le premier avion pour Paris. Et aggravé son cas, tout en ne sachant pas comment il avait échappé aux mailles du filet tendu à l’aéroport.

Sur le trottoir d’en face un restaurant attira sa sympathie, quand il lut le nom sur une enseigne épileptique à force de clignoter : « Le Dromadaire Ailé » ce qui lui rappella cruellement qu’il avait faim, qu’il avait jeté son portable et qu’il lui fallait joindre absolument sa femme et sa fille. Il entra dans un décor des mille et une nuits en stuc et en toc, aussi désert que le Sahel où était né l’animal. Une jolie femme, vêtue d’une longue robe blanche exotique l’accueillit avec une joie non feinte : « Vous désirez Monsieur ? ». Encore étourdi par ce passage brusque à une température clémente, il murmura, comme s’il se sentait épié, qu’il mangerait bien quelquechose. « Pardon ? » A son regard surpris, il comprit que son accent y était pour quelque chose. Il était habitué et son surnom n’était pas usurpé. « La carte s’il vous plaît ». Il regarda brièvement le maigre menu où fleurissaient des noms inconnus. « Je commencerai par une salade de pissenlits, s’il vous plaît » dit-il dans un soupir désolé.

Richie referma les pages de ce mauvais polar, soulagé de voir sa  fille dans l’encadrement de la porte, le pouce dans la bouche et son petit lapin blanc serré contre elle. « Papa, papa, tu viens manger les crêpes au sirop d’érable ? » dit-elle en lui fourrant son lapin sous le nez. Il s’empara de l’animal, sachant qu’elle allait lui courir derrière pour le lui reprendre, c’était leur jeu préféré et elle était têtue… Il embrassa sa blonde à lui pendant que sa princesse gesticulait et se dit que la vie valait parfois mieux que de mauvais livres… 

29 réflexions au sujet de « DÉSIR D’HISTOIRES 29 »

  1. La chute est excellente !
    Je me disais : « Pas en forme Asphodèle, il est pas terrible ce polar. »
    Et bam, tu nous montres que tu t’es bien moquée de nous, c’est fameux !! 😀

    Je me permets une petite remarque. On écrit ‘Québécois’ et pas ‘Quebecquois’. Merci pour eux !! 😉

    Bravo pour le petit lapin blanc ! Ma peluche est toute pareille !! 🙂

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  3. Bonjour ! Alors moi j’ai trouvé tout parfait. Le début, le milieu, la fin. Sauf que les pissenlits poussent au printemps, il faudra leur dire aux patrons de ton restau. Il ne faut mettre sur la carte que des produits de saison. C’est ce qu’ils disent toujours dans « Oui, chef ! ».
    Super texte ! J’aime tes mots imagés sur la diva.

    • Il n’y a bien que toi qui le trouve « parfait » !! Moi je n’en suis pas très fière (tu sais pourquoi) et à Paris, on trouve des pissenlits toute l’année, non ??^^

  4. 2 choses m’ont fait beaucoup rire dans ton texte :
    « cette vieille peau lubrique, qu’il eût fallu dater au Carbone 14 pour savoir son âge exact »
    et
    « enseigne epileptique »
    ohh
    hihihi

  5. Bonjour Asphodèle,
    Comme j’aime cette chute … où je me suis senti concerné !!!
    Avec un petit goût sucré d’érable et une belle princesse …
    Merci pour ce beau cadeau que j’apprécie énormément !

    J’aimerais bien le conserver, en souvenir de ce bon moment !!!

    • Quand j’ai vu que tu avais participé en laissant un mot, l’idée s’est imposée d’elle-même !! Et heureusement que tu étais là pour la chute, car les polars (en écriture of course) c’est pas si facile que cela à écrire finalement…. 😉 Je t’autorise à l’imprimer ou à le copier si le coeur t’en dit, je n’ai pas déposé de droits !! Heureuse si tu as passé un bon moment et…perspicace !!^^

    • Foffie fa fuffit, je te l’ai déjà dit !! Rooh…Une fée sans baguette magique, hélas ! Je vais me cacher, j’ai honte !! Je suis beaucoup plus timide que je n’en ai l’air, mine de rien et les émotions à mon âge, franchement… 😉

  6. Je comprends que tu puisses être déçue par quelques passages (on ne peut pas toujours être performante, surtout pour un jeu où les mots sont imposés! ;)), mais j’ai tout de même découvert quelques pépites au coeur de ton texte : « Des larmes épaisses, qui refusaient de couler restèrent au bord des cils comme la nausée amère qui soulevait sont ventre vide » ; « cette vieille peau lubrique, qu’il eût fallu dater au Carbone 14 pour savoir son âge exact lui jouait encore une mauvaise partition. » ; « le dromadaire ailé » ; « Il entra dans un décor des mille et une nuits en stuc et en toc, aussi désert que le Sahel où était né l’animal ».
    Cependant, je reviendrai te lire avec plaisir car j’ai vraiment apprécié le dénouement et son parfum de tendresse !

    • Et bien merci du compliment ! Ca fait toujours plaisir même quand on n’est pas convaincu soi-même !!^^ L’essentiel est que ça plaise aux autres après tout !! C’est aussi un des principes de ce jeu… 😉 et merci de ta visite !

  7. Pas mal du tout ! Il y a une belle chute, et un placement des mots : miam ^^ Je n’ai pas fini mon texte, je le publierai certainement demain, j’ai été débordée…. Au fait, as-tu eu mon mail ?

    • Je me demandais où tu étais passée !! Cela dit jusqu’à demain midi je suis toujours débordée également, vivement que ça se calme un peu !! je trouvais bizarre de ne pas voir ton lien chez Livvy. et non je n’ai pas eu ton mail, ça je surveille bien, même si j’en ai 508 à vider je les consulte au fur et à mesure sur mon BB. Et je n’ai qu’une adresse sur les blogs !! Hâte de lire ton texte demain 😉 et ton mail d’ailleurs !!

    • Merci Covix, car je n’en étais pas vraiment contente et je n’ai toujours pas eu le temps de passer chez toi, suis débordée aujourd’hui !! 😉 mais je vais le faire…

  8. bsr je me régale à lire les textes avec les mots déposés chez Olivia. Beaucoup ont opté pour le polar.D’après les coms précédents c’est sans doute ta spécialité.
    Bravo! ce récit se lit avec facilité sans trébucher sur les mots imposés.

    • Merci Anne-Lise mais non pas du tout justement, ce n’est pas ma spécialité !! Je n’ai pas encore eu le temps d’aller lire le tien, il y avait du monde cette semaine mais demain j’y cours…^^

  9. Chouette !Une blogueuse qui écrit. C’est grâce à Lili Galipette ( merci Lili!) que je découvre ton blog ete que me j’empresse d’ajouter à mon ogre GR…

    • Oui, je t’ai répondu sur Mal de pierres mais très heureuse de te rencontrer !! Elle est géniale Lili !!^^ Et à mon avis tu n’es pas tombée sur le meilleur texte !! Cela dit, c’est un jeu, hein !!^^

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