PIEGE NUPTIAL ET DOUGLAS KENNEDY.


PREMIER  roman (1994) de l’auteur écrit après trois Carnets de voyages plutôt réussis. Le début de l’histoire de ce roman a le mérite d’être authentique. Douglas Kennedy voulait connaître l’envers de la carte postale australienne où ne figurent en général que la majestueuse et verdoyante Sydney ou la bling-bling Gold Coast et ses surfeurs blonds et bronzés. Et l’envers, c’est le terrible bush ou l’outback. Cette découverte a été une révélation et une claque K.O debout ! Quand on connaît, et c’est mon cas, je le comprends. Cela a abouti à ce roman déjanté, plein d’humour, mêlant le polar haletant, l’étude sociologique et géographique, véridiques et vérifiables. Le petit village où se déroule l’action, Wollanup, a été rayé de la carte par les autorités australiennes après la fermeture de la mine qui le faisait vivre et le départ des derniers habitants. Douglas Kennedy a véritablement atterri à Darwin en 1991, voulant aller de Darwin (au nord du nord) à Perth au sud du pays pendant 4000 kilomètres de route ininterrompue, de route rouge et poussiéreuse, de désert, de kangourous et de quelques points de ravitaillement toutes les quatre heures. Dans un bar moisi de Darwin, il y entre à 17h et s’aperçoit qu’à 18h30, tout le monde est bourré ; c’est alors que l’aborde une femme d’environ 180 kilos qui lui lance tout de go : « Vous êtes l’homme de ma vie ». Pris de panique, notre courageux Douglas s’enfuira du bar pour reprendre sa route. Là s’arrête l’histoire, la vraie, et là commence le roman. « Celui qui lui aura donné le plus de mal », car le premier. Et incontestablement le meilleur, avec la Poursuite du bonheur ; ça, c’est mon avis très personnel…

SUR LE LIVRE

Nick, journaliste moyen, sans attaches familiales et surtout en rupture de ban avec sa vie, veut découvrir les grands espaces, la liberté. A Darwin il fera l’acquisition d’un vieux minibus Volskwagen et on lui apprendra dans le bar où il vient d’échouer de ne surtout jamais conduire de nuit à cause des kangourous et de leurs yeux brillants, c’est l’accident assuré. On le prévient également qu’il va faire des rencontres très bizarres dans ces espaces déserts. Il en fait fi. Malgré la chaleur accablante, il part à l’aventure. Au cours d’un ravitaillement à une pompe à essence, une belle et plantureuse blonde locale, Angie, le séduit. Il l’embarque, ne pensant qu’à l’aventure bienvenue dans ce nowhere de plus en plus désolé et désolant. Mais la gueuse est nymphomane, use et abuse de lui avec une énergie de « catcheuse » jamais rassasiée. Elle le droguera avec une dose de barbituriques à tuer un cheval et le piège nuptial se refermera sur lui. Commence alors la descente aux enfers, il se retrouve marié dans ce village immonde, sale et « libidineux » (ils ne pensent qu’à « ça » et à picoler !) qu’est Wollanup, peuplé de cinquante-trois âmes aussi dégénérées les unes que les autres (sauf une) atteintes de bêtise crasse, vulgaires et alcooliques. Il y a beaucoup de veuves dans ce village. « L’Amerloque« , comme ne cesseront de l’appeler les habitants, d’abord prostré quand il comprend qu’il est marié contre son gré et « qu’à Wollanup, le divorce est interdit » va réagir et essayer par tous les moyens de s’enfuir. Tout est extrêmement réglementé dans ce trou paumé, la nourriture, les camions frigorifiques qui transportent les kangourous ramassés la nuit jusqu’à l’abattoir où tout le monde (ou presque) travaille, la monnaie locale (la crédoche)pour se payer l’alcool, le tabac et les justes doses de nourriture, évitant ainsi à un système bancaire de s’installer et ôtant aux habitants l’envie de thésauriser… Il finit par comprendre aussi pourquoi il est là et pourquoi tant de veuves, et, bien sûr,  sortir de ce bourbier va devenir sa seule obsession, mais je ne vous dirais pas pourquoi ni comment, je vous laisse la surprise du dénouement.

Sagan disait : « Tout ce qui perd (…), tout ce qui permet de se trouver… »  Si l’ambition était la même chez le héros au départ de Darwin, les moyens d’y arriver, tous aussi loufoques et improbables les uns que les autres vont le ramener à l’absurde. L’absurde d’une vie qu’il a fui pour retrouver une routine pire encore, la routine implacable et bien tricotée qui fait tourner en rond ce monde perdu, ces ignares abrutis et alcooliques existant sans aucun sens commun  de la « normalité » (sauf une). Il a atteint son cul-de-sac personnel. (Premier titre de ce roman et beaucoup mieux adapté, dit en passant).

Ce face-à-face avec lui-même dans un néant abyssal lui fera comprendre que sa vie d’avant, au final, n’était pas si mal et le fera réagir en profondeur également.

Tout sera préférable que survivre malgré lui dans cet univers en putréfaction où la décadence de l’homme commence quand l’humanité s’est perdue dans la minéralité, réduite aux instincts les plus sordides.

SUR LE STYLE et un peu SUR DOUGLAS KENNEDY

C’était mon premier roman de lui (quand je l’ai lu en décembre 2009), alors qu’il « cartonnait » depuis plus de dix ans en Europe, l’Amérique l’ayant « exclus » de la sphère littéraire après le bide d’un de ses romans. Amérique qu’il ne se gêne pas d’égratigner dans tous ses livres. Enfin, surtout sous l’ère de Dabeliou le deuxième…

Il est né en 1955 à Manhattan dans un quartier Upper et huppé, vit entre Londres, Berlin, Paris (il parle couramment le français) et sa maison du Maine, lieu de prédilection cité dans beaucoup de ses romans. Le plus européen des écrivains américains, certainement quand on sait que chacun de ses livres s’écoule à plus d’un million d’exemplaires dès leur sortie. L’homme est très discret sur sa vie privée (et il a raison), n’aime pas les mondanités ni l’argent pour l’argent mais pour les facilités de choix qu’il lui permet…tu m’étonnes !! Il a vécu dix ans en Irlande (75-85 environ) où il s’est essayé au théâtre sans véritable succès. C’est Cul-de-sac qui lancera sa carrière littéraire.

Son style ? Dans cet opus, je l’ai trouvé fluide, haletant, très grossier aussi mais collant avec la réalité qui l’entoure. La critique (pour une fois) a été unanime au sujet de ce livre qu’on ne lâche pas une fois commencé. Bien évidemment, il faut quelques bémols et comme souvent chez lui, je trouve la fin un peu longuette et bâclée mais pas trop ici, on a tellement envie de savoir si le cauchemar va prendre fin que le suspense est maintenu jusqu’à la dernière page. Par ailleurs, l’Australie est le deuxième héros du livre,  il n’y a  pas de romance sur les us et coutumes des bushmen, même si ceux de Wollanup sont plus atrabilaires que les autres. Allez faire un petit tour dans l’outback, oh pas loin, pas aussi loin que « l’Amerloque » et vous verrez comment la bière coule à flots, combien ce peuple peut être sectaire, raciste et inhospitalier . Pas tous les australiens hein ? La majorité du bush oui. Et sans hésiter.

Si vous ne deviez en lire qu’un de cet auteur et dépasser les a priori que vous avez sur lui, n’hésitez pas, il est court (250 pages) et a le mérite de vous faire passer un bon moment.

 

22 réflexions au sujet de « PIEGE NUPTIAL ET DOUGLAS KENNEDY. »

  1. et bien, celui-ci, je ne l’ai pas aimé !
    style certes différent des autres, mais c’est en fait un tout qui a fait que je n’ai pas aimé.
    je dois être la seule…
    ma Soeurette aussi a aimé !

    • Hé hé c’est dommage, car c’est quand même le premier !! Mais on peut commencer par d’autres, je ne sais pas si l’effet est le même… Beaucoup m’ont déçue littérairement mais on se laisse quand même embarquer à chaque fois (ou presque), belle mécanique de merchendising !!;)

  2. et pourquoi diable aurait-on des « a-prioiri » sur Douglas Kennedy? Parce qu’il est populaire? parce qu’il aime la France et parle très bien notre langue? parce qu’il sait nous distraire, nous toucher,nous faire réfléchir? parce qu’il écrit bien , et efficacement?
    Bref tu auras compris qu’il fait partie de mes écrivains préférés!!! j’ai lu tous ses livres, je les recommande tous, sauf « la femme du cinquième », raté à mon sens…à part ça, rien à jeter!

    • Et bien, c’est bien d’assumer ses goûts « impopulaires », cela dit bien orientés par LA critique qui dicte le bon goût ! Moi aussi j’ai pratiquement tout lu et comme toi La femme du Vème est celui que je n’ai pas aimé du tout. Peut-être sera-t-il réhabilité posthumement, comme tant d’autres ? Je trouve qu’il y a du Carver chez lui mais tout le monde fait pfft ! Et je ne m’arrêterais pas à ce livre ! C’est dit !

  3. Et bah dis donc, ça c’est de l’article, bon j’ai pas eu le temps de le lire entièrement là (pffff pas le temps), mais je reviendrai et puis je note Piège nuptial !!

  4. Si tu peux le lire en anglais version Cul-de-Sac (The Dead Heart publié par Little, Brown and Company, Londres), à mon avis ce doit être encore mieux !! Sinon je peux te prêter le mien ? En une nuit c’est lu !

  5. Ce qui me fait doucement rire avec ce livre – que j’ai par ailleurs beaucoup aimé comme toi – c’est sa réédition sous un autre nom lorsque Kennedy avait déjà fait ses preuves. J’ai lu Cul de sac, et pas Piège nuptial, aussi me suis-je étonnée de voir la même couv’ un jour en librairie, mais avec un nom différent. Ah le marketing littéraire… J’ai eu la chance de découvrir l’auteur avant la frénésie qu’on lui connait, et j’avoue m’être désintéressée de lui depuis que tout le monde en parle… En tout cas, je te conseille La poursuite du bonheur, que j’avais simplement adoré.

    • Je l’ai dit plusieurs fois aussi, La poursuite du bonheur reste mon chouchou… J’en ai lu pas mal de lui en un an et j’avoue avoir été déçue par certains et avoir passé un bon moment avec d’autres mais sans retrouver l’enthousiasme de ces deux là !!^^

      • Oui il est assez irrégulier. J’avais également beaucoup aimé L’homme qui voulait vivre sa vie, mais archi déçue par la Femme du Ve qui est d’ailleurs le dernier que j’ai lu de lui.

    • Rhoo lala c’était mes premiers billets, interminaaaables ! Je me demande si je n’ai pas spoilé d’ailleurs, je ne savais pas !!! De lui j’ai vraiment aimé celui-ci et La recherche du bonheur (génial) mais les autres m’ont déçue, surtout La femme du Vème (à éviter carrément) !

  6. mes deux preferes jusqu’a present je crois que ce sont « la poursuite du bonheur » et « une relation dangereuse ». Les autres sont bien, d’autres que je n’ai pas trop aime ou moins aime comme « piege nuptial » d’ailleurs. Oui le style est different, comme tu dis, grossier et un peu bacle par endroits. Ce qui ne m’empeche pas de renouveller a chaque fois l’experience Kennedy quand un de ses bouquins sort…
    La femme du Veme, oui j’avais ete decue mais je connais des gens qui ont beaucoup aime justement parce qu’il est different aussi. Par contre, a eviter surtout, c’est le film!!

    • Bonjour mesétagères ! Je place la Poursuite du bonheur en 1er de cet auteur, j’avoue ne plus trop me souvenir des autres d’où l’intérêt de tenir un blog et de chroniquer ses lectures ! 😉 Je relirai Une relation dangereuse à l’occasion quand j’aurais envie de me vider la tête ! 🙂 La femme du Vème m’a tellement décue que je n’irais pas voir le film !!!

  7. Bon matin Asphodèle (enfin… n’est plus trop le matin chez toi mdr),
    J’ai eu ma période Douglas Kennedy et j’ai tout lu de cet auteur et d’ailleurs il a un pied à terre à Montréal depuis quelques années. Quel talent il a pour les dialogues et pour décortiquer la psyché. Mes deux favoris sont certainement « La poursuite du bonheur » et « L’homme qui voulait vivre sa vie ». Mais avec une préférence marquée pour le premier…
    Bises

    • Coucou Nadine, vue l’heure à laquelle je me lève, à 14h c’est encore le matin pour moi ! 😦 Mais bon, c’est pas volontaire, hélas ! Pour Douglas, j’ai eu ma période : je les ai tous lu pratiquement à la suite et à la fin beaucoup de déceptions car il reproduit toujours le même schéma : tout va bien ensuite ça se dégrade puis vient l’enfer et enfin les personnages s’en sortent…ou pas ! Mes deux préférés tip top sont La poursuite du bonheur (celui-ci est un chef d’oeuvre presque à côté des autres) et ce Piège Nuptial complètement déjanté et diabolique ! Les autres sont souvent répétitifs… mais comme ça fait quelques années que je ne l’ai pas lu et qu’il m’en reste dans ma PAL, j’y reviendrai ! 😉 D’autant que ce sont toujours de tourne-pages, on ne les lâche pas avant l’épilogue, sauf un que je te déconseille vivement et dont j’attendais beaucoup vu le titre c’est : La femme du Vème, ho mon Dieu, une horreur, moi qui ai habité le Vème arrondissement de Paris longtemps, je me faisais une joie de savoir que l’action se situait là mais le livre est raté du début à la fin ! 😉 Bises et à très vite ! 🙂

      • Comme tu as raison et j’y pensais au moment de t’écrire que j’avais lu tous ses livres : La femme du Ve quelle horreur ! J’ai vraiment détesté ce Kennedy moi aussi. « Cul-de-sac » j’ai aussi plus ou moins aimé. « Quitter le monde » est noir mais d’une belle profondeur à mon sens…
        Bises et prends soin de toi
        Nad

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