LE FILS DE JEAN-JACQUES ou la Faute à Rousseau d’Isabelle Marsay


Ou comment un homme "éclairé" du Siècle des Lumières a abandonné successivement ses cinq enfants en toute mauvaise conscience ! En dédouanant cette conscience par des justifications…fallacieuses ! "Il aurait fallu, dans ma situation, les laisser élever par leur mère qui les aurait gâtés et par sa famille qui en aurait fait des monstres. Je frémis encore d’y penser." Et nous donc ! J’ai frémi d’autant plus que Rousseau en impose avec L’Émile qui est un traité d’éducation. Après cette lecture, je vois bien en l’Émile, un fils de substitution, un fils fantasmé tout au moins… Phrase tirée des Rêveries du Promeneur Solitaire (neuvième promenade), p.25.

Ce livre qui voyage depuis chez George est magistral. Il intercale des passages (brefs mais éloquents) de l’Emile, des Confessions et des Rêveries du promeneur solitaire tout en imaginant ce qu’aurait été la vie de Baptiste (l’aîné des fils de Jean-Jacques) déposé à l’hospice des Enfants-Trouvés à deux jours. Rousseau avait laissé dans ses langes une carte à jouer représentant le valet de pique, au cas où il aurait voulu le retrouver. Quel indice ! Quand on sait  que Les Enfants-Trouvés à cette époque étaient l’antichambre de la mort. Les enfants disparaissaient en province avec une nourrice rémunérée pour les élever, plus ou moins scrupuleuse. Plutôt moins d’ailleurs en règle générale. Un enfant sur dix atteignait l’âge de dix ans et parmi ceux qui partaient à la campagne, 80 % n’arrivaient même pas à destination. La pauvreté était effroyable, que Rousseau ait choisi ce prétexte (initialement) pour se justifier (il n’avait pas les moyens de nourrir un enfant et en accusait l’Etat) est discutable car il ne pouvait ignorer la famine qui sévissait partout. "Dans un monde où l’on craignait quotidiennement la faim, où le pain venait souvent à manquer, (…) les bons sentiments constituaient un véritable luxe. Les paysans ne préféraient-ils pas la vache, le mulet ou le cochon à leurs femmes et à leurs marmots ?" p.55.

Hormis quelques brefs passages dans Les Confessions, Rousseau n’était pas étouffé par les remords ! Il ne fera jamais jusqu’au bout la démarche de retrouver un seul de ses enfants ! D’ailleurs il l’eût fait pour la mère mais là encore sa raison (et les cris des enfants quand on est un auteur !), l’en ont empêché : " Dans l’état où je suis, cette recherche m’intéressait davantage pour Thérèse que pour moi, et vu son caractère trop facile à subjuguer, il n’est pas sûr que ce qu’elle eût trouvé déjà tout formé, soit en bien, soit en mal ne fut pas devenu pour elle un présent funeste. Il eût été bien cruel pour moi de la laisser victime d’un tyran."  Lettre à Marie-Angélique de Neuville-Villeroy, 15 juillet 1761, p.200.  Un tel égoïsme dûment argumenté le poserait presque en victime ! Il faut dire que si les abandons d’enfants étaient courants à cette époque, Voltaire a raillé Rousseau publiquement, l’a accusé et Rousseau s’en est mollement justifié, bien que mortifié… Heureusement Baptiste, sous la plume d’Isabelle Marsay, a survécu, – dans quelles conditions !- , et jusqu’à quand ? Le destin des Trouvés, comme on les appelait, semblait scellé dans la pierre du malheur. Je me suis attaché à Baptiste et j’aimerais bien savoir ce qu’il est advenu de lui au-delà de ses seize ans, mais la crédibilité du récit ne le permet peut-être pas.

Ce qui est extraordinaire dans ce livre, c’est le non-jugement de l’auteure. C’est un constat destiné à nous présenter le paradoxe "Rousseau", le philosophe lumineux d’un côté et l’homme obscur, en lutte perpétuelle avec lui-même. Les extraits des oeuvres de ce dernier, en contradiction avec ses actes et la réalité du monde sonnent faux et accusent indirectement. D’ailleurs, si on déteste Rousseau pour cette lâcheté mal assumée, on le plaint aussi quelquefois (pas trop non plus). Isabelle Marsay, d’une plume juste, fine et alerte nous emmène au XVIIIème siècle, dans sa grandeur et sa misère, à toute vitesse avec cette histoire "probable" ;  si l’on aimerait une suite, on se dit que la fin est sûrement la plus plausible qui soit…

C’EST QUI L’AUTEURE ?

Née en 1967, a grandi à Toulouse et vit aujourd’hui à Amiens. Elle a été pigiste avant d’être professeure de Lettres. Elle a publié plusieurs romans et nouvelles chez différents éditeurs, "plus ou moins connus". Le fils de Jean-Jacques avait été publié en 2002 chez Balland et figure désormais dans une anthologie littéraire destinée aux élèves de 1ère. Pour en savoir un peu plus, c’est PAR ICI. Cette reparution chez Gingko était une bonne idée. Après celui de George, Le billet convaincu de Littérature et Chocolat

Cette lecture compte pour le Challenge de Sharon "Histoires de Famille", celui de George et Sharon "Romans sous influence".

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38 réponses à LE FILS DE JEAN-JACQUES ou la Faute à Rousseau d’Isabelle Marsay

  1. George dit :

    j’ai l’impression que ce roman nous pousse à écrire de beaux billets, j’aime ton billet qui dit justement à quel point ce roman est bien et à quel point il faudrait le faire lire à tous les élèves de 1ère qui aborde la philosophie des Lumières !

    • Asphodèle dit :

      Merci George ! Ce roman est très bien fait, je n’ai aucun souvenir de ce "fait divers" alors tu imagines, des générations qui ont étudié Rousseau sans le savoir ? :)

  2. valou dit :

    Les conseils de lecture de George se redécouvre décidément très vite dans la blogo…le monde est petit ;-)

    • Asphodèle dit :

      Hé hé surtout quand c’est un livre voyageur !!! :) (Je ne lis pas TOUT ce qu’elle lit, je te rassure !!!^^), mais nous avons souvent les mêmes ressentis, à quelques exceptions près !

  3. Catherine dit :

    C’est sûrement très, très bien mais je n’ai vraiment pas le temps en ce moment…
    Bon weekend !

  4. Violette dit :

    je passe, à part les Rêveries de Rousseau, toute son oeuvre m’a écoeurée pendant mes études…

    • Asphodèle dit :

      Je n’ai pas de souvenir "d’écoeurement" mais après avoir lu ce livre, je ne regarderais pas ses oeuvres avec le même oeil !!! Ce livre mérite d’être lu ! :)

  5. Sharon dit :

    Je ne suis pas tentée du tout – trop de fatigue, trop de contrainte actuellement.

    • Asphodèle dit :

      C’est dommage car il se lit en quelques heures à peine, n’a rien de scolaire et détend tout autant qu’un roman "classique"… Repose-toi ! ;)

  6. Aymeline dit :

    pile pour le tricentenaire de sa naissance en plus ! pas trop tentée par cette histoire en ce moment mais je retiens qu’il est intéressant :)

  7. Syl. dit :

    Oui, on découvre une autre personnalité. Je pense que ce livre doit être très intéressant.

  8. Giny dit :

    Très bon billet. Il donne bien envie !

  9. mathylde dit :

    J’ai beaucoup aimé ce roman également !

  10. ahhhh quel superbe billet Asphodèle! On sent vraiment à quel point tu as aimé le livre… ce que tu penses du bonhomme! ;-) Vraiment, comment peut on en arriver à hisser au Panthéon un philosophe qui est capable d’écrire l’exact contraire de ce qu’il fait en réalité? Ce sont ça les valeurs de note époque, peu importe ce qu’il y a derrière le vernis tant que ça brille???

    • Asphodèle dit :

      Merciii !^^ Je suis doublement choquée car je l’ai étudié et aimé sans savoir tout cela, j’ai l’impression d’avoir été volée sur la marchandise :( Le 18ème siècle se prêtait bien à ce genre de "confusion"… En attendant qui aime bien châtie bien ! Je suis dégoûtée…

  11. wens. dit :

    Il y a bien longtemps que je n’ai pas lu une ligne de Rousseau…au contraire il m’arrive régulièrement de feuilleter Voltaire ou Diderot.

    • Asphodèle dit :

      Je ne l’ai jamais relu non plus et comme toi, j’aime à feuilleter mon "Candide"… (et après ce livre, je ne risque pas de m’y replonger !!!)

  12. nathalie dit :

    Je réalise en lisant les billets et les commentaires qu’il s’agit d’un livre voyageur. Il appartient à qui ? à George ? j’aimerais bien m’inscrire auprès de la légitime proprio (ou du, mais là, ça me semble moins probable).

  13. morgouille dit :

    OMG !!! Je hais déjà bien assez Rousseau comme ça, alors s’il se met à abandonner ses enfants et donner des justifications débiles… Où va-t-on ? J’ai étouffé des bâillements à toutes les lignes dans Rêveries d’un promeneur solitaire, quelle plaie !!! Du coup, les fausses lettres de Jean-Michel Ribes me font deux fois plus hurler de rire ! :D
    Je te les copie ici, tiens ! Ca vaut le coup ! :)

    Ermenonville, le 20 août 1744
    Lettre de Rousseau Jean-Jacques à M. Jean-Jacques Rousseau, Ermenonville
    Mon seul ami,
    Plus je me promène solitaire, plus je pense que la nature est bonne et l’homme méchant. Que penses-tu de ma pensée de promeneur solitaire ?
    Ton promeneur solitaire à jamais fidèle,
    JEAN-JACQUES

    Ermenonville, le 20 août 1744
    Lettre de Jean-Jacques Rousseau à M. Rousseau Jean-Jacques, Ermenonville
    Mon grand ami,
    Je viens de recevoir ta lettre alors que je rêvais solitaire dans la nature qui est si bonne. Ce que tu m’écris est juste, beau et vrai. Oui, mille fois oui, la nature est bonne et l’homme méchant !
    Et si nous inventions le germe du communisme ? Comme ça, les hommes deviendraient encore plus méchants et tueraient tout le monde, surtout Voltaire qui commence à me les casser avec ses bouquins merdeux qui se vendent mieux que les nôtres.
    Je repars rêver solitaire dans la nature qui est si bonne et Voltaire si méchant.
    Ton seul ami,
    JEAN-JACQUES

    Pour moi, ça résume assez bien Les Rêveries… :lol:

    • Asphodèle dit :

      Mais tu as fait tous les billets, j’y crois pas !!! :D Ce livre m’a vraiment estomaquée car je n’étais pas au courant (tu penses bien dans ma pension bourgeoise, on nous cachait des choses) et ce fut … double peine ! Je me souviens de l’Emile et un peu des Rêveries mais les lettres que tu me mets sont à mourir de rire et en plus ça cerne bien le personnage égocentré qu’il était !!! Voltaire a bien fait de lui rentrer dedans !!! :)

      • morgouille dit :

        Non mais attends, j’ai pas encore fini hein ! Il m’en reste au moins 5 ou 6 ! :D
        Je comprends bien ton estomacage (oui, j’aime les néologismes :lol: ), c’est quand même assez dingue de prôner des idées et des valeurs, et de faire des choses assez stupides en s’enfonçant encore par de bêtes justifications… Vouiiii, j’adore Jean-Michel Ribes et son humour qui tape toujours très juste, qui cerne bien les personnages, les situations… :) Et j’approuve pour Voltaire !

  14. alexmotamots dit :

    Un paradoxe qui me pose toujours question… Un livre à lire, donc.

    • Asphodèle dit :

      A lire absolument, tu peux t’inscrire chez George, il voyage ! Et bravo pour ton nouvel avatar qui est très joli, beaucoup mieux que l’autre !!! :)

  15. Ping: BILAN DE JUIN, Bilan du régime palesque…de Miss Bouquinaix ! |

  16. somaja dit :

    Très intéressant et très beau billet ! C’est vrai qu’il est difficile de lire Rousseau sans mettre sa vie en perspective de son œuvre, à croire qu’il souffrait de schizophrénie (comme le montre si bien JM Ribes (merci Morgouille !). Ton billet me rappelle une lecture très intéressante sur cette époque et sur Rousseau. Il s’agit de "Fils Unique" de Stéphane Audeguy, sur le supposé frère aîné de Rousseau. Tu l’as lu ?

    • Asphodèle dit :

      Oui mais non ! Comme je l’ai dit, dans mon pensionnat chignon-pompon, tu penses bien que nous n’avons JAMAIS évoqué cela, ne pas scier les pieds de l’Idole du prof de français !!! Je note celui dont tu me parles… Morgouille nous met toujours l’ambiance… :)

  17. Je viens de le lire grâce à George! Et oui, c’est un très beau livre!

  18. Merci à Somaja pour la référence que je ne connais pas sur le frère de Rousseau

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